Mensonger, réactionnaire, technocratique, le dernier rapport du Shift Project sur l’agriculture est une déclaration de guerre à l’agriculture paysanne, à l’agroécologie et à tous les mouvements qui luttent pour une réelle bifurcation écologique.

Quand le monde des ingénieurs « shifters » tente de s’intéresser à l’avenir de notre « modèle » agricole… Cela donne un rapport non seulement « hors sol » (c’est gênant pour le thème de l’agriculture) mais terriblement dangereux car il écarte les pistes les plus intéressantes et les plus viables pour notre futur.
Je dois vous avouer que la lecture a été pénible, très pénible.
J’ai même failli m’arrêter à la page de présentation du comité de rédaction, en découvrant que l’un des membres était issu de la très néo-fascisante Coordination Rurale, au sein de laquelle il fut coordinateur national Grandes cultures. Le Shift se contente de préciser que cette personne était « animateur pour une organisation professionnelle agricole nationale » ! On appréciera ce premier signal d’honnêteté intellectuelle.
Mais rentrons dans le vif du sujet.
Le problème principal de ce document réside dans ce dont il refuse de parler. Les omissions sont multiples, les sources citées fortement orientées malgré l’affichage d’une liste pléthorique d’acteurs consultés.
Ainsi, les questions pourtant cruciales de l’accès au foncier, de la financiarisation de l’agriculture, ne sont jamais développées. Une malheureuse phrase isolée se retrouve en page 203 « D’autres freins concernent les difficultés d’accès au foncier face au besoin d’installer de nouveaux agriculteurs »… Et ?
Sur la question de la dégradations des sols, aucun chiffre, aucun renvoi à de récentes études, comme celle réalisée par Terre de liens. Zéro occurrence, c’est-à-dire que cette association et coopérative n’est pas citée une seule fois.
Alors que l’augmentation de la part des jachères est nécessaire pour sauvegarder la biodiversité et accroître notre degré de résilience, le Shift ignore superbement ce point.
Le mot Jachère, n’est cité que deux fois, pour indiquer la surface actuelle et pour dire que la réforme de 1992 « a obligé les agriculteurs à mettre en jachère une partie de leurs terres arables »… Et ?

Pour ce qui relève de l’hydrologie régénérative, c’est un concept sans doute trop étrange pour que le Shift Project s’y attarde. Le document ne cite la notion qu’une seule fois, pour en donner une courte définition en cinq lignes (p. 147) et pour bien nous rappeler que le « keyline design » – technique d’aménagement paysager visant à maximiser l’utilisation bénéfique des ressources d’une parcelle – (oui, c’est une facette de la redirection écologique des territoires mais c’est mieux en anglais, c’est plus « tech moderne » !) – « peut s’appliquer aussi aux paysages de grandes cultures » (ouf, nous voilà sauvés !).
Si vous cherchez une prise de position claire sur les « bassines », vous serez plus que déçu.es. D’abord, il ne faut pas parler de « bassines », mais de « Stockage de l’eau en surface » (p. 155). C’est nettement plus sympa !
Et nos Shifters vont nous expliquer que… Mais attendez ! Nous préférons citer le passage intégralement tant il est révélateur de la phraséologie technocratique du Shift : « Concernant le stockage de l’eau en surface, la variabilité des problématiques d’un territoire à l’autre impose d’appuyer les politiques publiques sur une approche scientifique qui documente systématiquement et rigoureusement les enjeux et les recommandations à mettre en œuvre dans chaque territoire, avec une gouvernance locale des usages. Les spécialistes (hydrogéologues, agronomes des sols…) insistent sur la nécessité d’adosser les futurs projets de retenues d’eau à des engagements de transition vers des pratiques économes en eau et inscrites dans de l’irrigation de résilience (cultures sobres, pratiques agroécologiques…). Ces exigences, décidées dans un cadre collectif et multi-acteurs, pourraient être une base intéressante pour défendre la pertinence de systèmes irrigués à l’avenir, et assurer par là même leur résilience. »
C’est pro, c’est beau, non ? Aucune évocation de la main mise des grandes exploitations sur l’eau, aucune mention du fait que les actuelles bassines ne sont pas des récupérateurs d’eaux pluviales mais pompent dans les nappes phréatiques. Il ne faut pas déplaire à la FNSEA et à la CR.
Quant aux retenues collinaires, il semblerait que le Shift ne soit pas parvenu à retrouver ne serait-ce que la page wikipedia sur ce point…
Au sujet des pesticides (qui se décomposent en trois grandes familles : les herbicides, les fongicides et les insecticides), c’est un majestueux plongeon dans un océan quasi infini de sottises.
Si les « risques » pour la biodiversité et la santé humaine sont rapidement évoqués (comment cela des « risques » ?), l’heure n’est pas à leur interdiction. Concernant les substances clairement cancérigènes, le sujet est à peine traité (sans mauvais jeu de mot) et nous avons le plaisir de lire page 75 : « Les substances actives les plus dangereuses pour la santé (CMR1 : cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques de catégorie 1, avérées ou présumées) ont progressivement été retirées du marché et leurs ventes ont diminué de 95 % depuis 2015 ». Nous voilà donc entièrement rassuré.es et nous adressons un immense « merci patron ! » au rédacteur issu de la coordination rurale car il a vraiment bien travaillé.
Et puis… Le maraîchage sur sol vivant ? L’agriculture urbaine ? Même s’il ne faut pas attendre de cette dernière une énorme production, c’est un axe essentiel pour modifier notre rapport à la production de ce que l’on va ensuite manger. Sur ces sujets : rien, absolument rien.
Ne parlons même pas de l’absence de toute référence à des organisations qui sont pourtant, à nos yeux, incontournables, comme la Via Campesina (le plus grand mouvement international qui coordonne les organisations de petits et moyens paysans, ou de communautés indigènes d’Asie, des Amériques et d’Europe et d’Afrique). Pour le Shift, ces « gens-là » n’existent pas (sans doute des « gauchistes irresponsables »…).
Pour finir sur le chapitre des omissions (bien que cette liste pourrait être considérablement rallongée), la question cruciale des régimes alimentaires est « zappée »… volontairement ! Le Shift l’assume, sans souci. Selon le rapport, p. 177 « Cette question sera approfondie lors de la deuxième phase de notre projet : nous faisons dans un premier temps le choix de considérer d’abord le potentiel agricole physique du territoire, en termes de production de biomasse globale ».
Mais comment parler de l’avenir de nos activités agricoles sans même aborder la question de ce que nous mangeons ? De ce que nous avons envie de manger ? de l’obligation de réduire nos consommations de viande ? Là encore, il s’agit de ne surtout pas aborder les questions qui fâchent, pour ne pas risquer une dispute avec « tu sais qui ».
Si ce festival d’omissions et d’impasses est d’un niveau à faire rougir de honte le plus cancre des candidats au bac, notre fiche de lecture serait incomplète sans mentionner la série des « obsessions » shifteresques.
Car ces obsessions sont pour le moins compulsives et envahissantes. La méthanisation ? Pas moins de 71 occurrences ! La méthanisation, c’est de l’énergie, c’est bien, ça plait. On est dans le vrai, le réaliste, le carburant qui fait carburer les gros tracteurs ! On n’est pas dans le monde de ces néo-beatniks qui redéveloppent la traction animale. Sauf que nos Shifters gazeux semblent ignorer tous les problèmes posés par la méthanisation, notamment sur deux plans : d’abord les risques pour les salariés (il suffit de voir la liste des accidents) et ensuite les problèmes liés à la qualité des digestats (voir notre article « Méthanisation… Solution ou nouvelle illusion néfaste ? ».
Autre obsession, les « grandes cultures ». Là aussi, on sent la passion (69 occurrences) ! De la rentabilité que diable ! Du rendement (126 occurrences), de la performance (17 occurrences), de l’efficience (40 occurrences) ! C’est comme les améliorations génétiques (41 occurrences). Des semences hight-tech, c’est quand même plus intéressant que le problème de la perte de la diversité génétique (simplement évoquée une seule fois page 74) et que ces passéistes semences paysannes…
Bref, tournons la page, enterrons ce rapport car il le vaut bien.
Si vous ne voulez pas perdre trop votre temps, je vous conseillerai plutôt la lecture du très bon livre de l’Atelier paysan « Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire ». Bien plus enrichissant que mille rapports du Shift.
Régis Dauxois, 25 décembre 2024