« le coup de la banquise antarctique »…
Parmi les milliers de posts climatosceptiques ou dénialistes qui circulent sur les réseaux sociaux, il y a celui qui reprend des graphiques censés « prouver » que l’antarctique serait, contrairement aux « discours alarmistes des réchauffistes » (!), en expansion constante…

Avant de rentrer dans les détails, il convient de rappeler que les climatosceptiques s’appuient toujours sur quelques faits exacts (par exemple, « le climat a toujours changé ») pour en tirer des conclusions trompeuses et des contre-vérités.
Ainsi, il est tout à fait vrai que l’étendue de la banquise antarctique a connu des variations au cours des dernières décennies. Entre 1979 et 2015, il a pu être observé une légère augmentation de sa superficie (+1% par décennie).
Il est vrai également que « l’expansion observée de la banquise antarctique et l’écart entre les modèles et les observations ont laissé les climatologues perplexes pendant plus d’une décennie » (Eui-Seok Chung, auteur principal d’une étude portant sur le sujet, source)
Mais, première interprétation fallacieuse : une augmentation temporaire de la banquise ne contredit nullement le réchauffement climatique global.
Ensuite, vous l’aurez compris, la manipulation climatosceptique consiste à faire croire que ce phénomène serait toujours d’actualité.
Or, la tendance s’est radicalement inversée depuis 2016. Comme le note l’IPSL : « Après plus de 35 ans de légère augmentation, l’étendue de la banquise antarctique a subi une réduction brutale en 2016 – on parle de changement de régime – toujours à l’œuvre aujourd’hui ».
Néanmoins, la communauté scientifique incite à la prudence et à ne pas établir précipitamment un lien de causalité entre réchauffement climatique et rétraction de la banquise antarctique : « Cette réduction serait-elle liée au changement climatique, à l’image de ce qui se passe en Arctique ? Difficile de dire à ce stade. Pour progresser, il faut mieux comprendre les mécanismes à l’origine de la réduction de la banquise antarctique ». (source)
Qu’il s’agisse d’expliquer les causes d’une progression ou d’une diminution de la surface de la banquise antarctique, la première difficulté à laquelle on se heurte est l’impressionnante complexité des facteurs climatiques en jeu.
On comprendra mieux cette complexité en se plongeant dans la lecture de quelques études scientifiques, comme celle publiée en avril 2022 dans Nature Climate Change (par Eui-Seok Chung et al). .
Les auteurs ont tenté d’expliquer le phénomène observé jusqu’en 2015. Selon eux, c’est la variabilité multidécennale dans l’océan Austral qui l’aurait emporté temporairement sur la réponse forcée opposée (le réchauffement global). La variabilité multidécennale dans l’océan Austral fait référence aux fluctuations naturelles du climat et des systèmes océaniques de cette région sur des périodes de 10 à 50 ans. Ces variations ont des causes multiples et intriquées (variations des vents circumpolaires, variations dans la circulation thermohaline globale, variations des échanges de chaleur entre l’océan et l’atmosphère varient selon des cycles multidécennaux, etc.) et elle influencent des aspects clés du système climatique global, notamment la température, les courants océaniques, la circulation atmosphérique, et la banquise.
Quelles sont les dernières nouvelles d’Antarctique ?
Le réchauffement est bien sensible : le fait est que la calotte glaciaire de l’Antarctique, qui contient la majeure partie de l’eau douce mondiale, a perdu plus de 3 000 milliards de tonnes de glace entre 1992 et 2017, avec une accélération notable de la fonte au cours des dernières années (source).

Par ailleurs :
– Au cours de l’hiver austral 2023, les concentrations de glace de mer dans de vastes pans des mers de Weddell, Bellingshausen et Ross ont chuté jusqu’à 80 % en dessous de leurs niveaux habituels. La perte de la couverture glacée a battu un record, comme le montre l’étude parue dans la revue Nature, ce qui a conduit à la libération d’une quantité de chaleur océanique jusqu’à deux fois plus importante que d’habitude dans plusieurs parties du continent.
– Un phénomène de « verdissement » est apparu. Il s’agit essentiellement de mousse. Une progression qui inquiète les scientifiques, conscients qu’elle joue « un rôle central dans la conversion des surfaces rocheuses nues en sols végétalisés » (source). Ce verdissement de l’Antarctique s’accélère et la couverture végétale s’est multipliée par 14 en 35 ans, (source).
– Selon une autre étude publiée en juin 2024, l’Antarctique se dirige vers une « fonte incontrôlée » de ses calottes glaciaires. Le réchauffement des eaux océaniques s’infiltre sous la glace, provoquant une fonte par le bas et rendant les glaciers plus vulnérables. Ce phénomène pourrait entraîner une élévation significative du niveau des mers (source).
– La calotte glaciaire de l’Antarctique est plus instable que ce que les scientifiques pensaient auparavant. Les variations climatiques actuelles pourraient entraîner une accélération de la fonte des glaces (source).
Selon certaines modélisations, la calotte glaciaire antarctique pourrait contribuer jusqu’à 30 centimètres à la hausse du niveau marin entre 2015 et 2100 (ce qui sera très variable en fonction des scénarios d’émissions). « Mais dans certains scénarios, elle pourrait à l’inverse accumuler plus de neige que les volumes perdus par la fonte des glaces, compensant en partie (au mieux de 7,8 cm) l’élévation globale des océans. L’étendue de cette fourchette est surtout liée au manque de connaissances sur la fonte par le bas des plateformes glaciaires qui s’étendent sur l’océan. Or, ces terminaisons flottantes, dont la superficie peut atteindre la moitié de celle de la France, retiennent l’écoulement du reste de la calotte. Si elles venaient à disparaître, les nouvelles projections montrent que le niveau des mers s’élèverait de plusieurs mètres sur 500 ans. » (CNRS)
Pas simple, n’est-il pas ?
L’offensive menée par les « climatosceptiques » sur les réseaux sociaux soit via des « social bots », soit via des idiots utiles ou encore des personnalités corrompues par l’industrie fossile, signe une irrationalité absolue. Elle est quasi systématiquement en lien avec des mouvances fascistes ou fascisantes…
Mais le colportage de fausses nouvelles rassurantes, malheureusement, cela fonctionne !
Si la loi de Brandolini (« La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une bêtise est largement supérieure à celle nécessaire pour la produire ») rend la tâche de « débunkage » extrêmement difficile, il est de notre responsabilité de diffuser, encore et toujours plus, les informations scientifiques sourcées et de contribuer à renforcer le niveau de connaissances de chacun.e.
Régis Dauxois, 27 décembre 2024