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L’expression « économie régénérative » s’est imposée en quelques années comme le nouvel horizon des entreprises engagées dans la transition écologique. Elle promet un monde où l’activité humaine ne se contenterait plus de limiter ses impacts, mais deviendrait capable de restaurer des écosystèmes, de revitaliser des sols, de réparer les cycles naturels et même de contribuer à la stabilisation du climat. Ce vocabulaire rassurant évoque une planète abîmée, mais soignée par l’économie elle-même, sans rupture, sans sacrifice, sans transformation profonde des modes de production et de consommation. Il s’agit d’un récit puissant, séduisant, profondément optimiste — et intégralement mystificateur.
Derrière cet imaginaire réconfortant, l’économie régénérative souffre d’une absence manifeste de bases scientifiques solides. Contrairement à des champs établis comme l’agroécologie, l’écologie de la restauration ou la biologie des sols, elle ne repose sur aucun corpus théorique stabilisé, aucune littérature académique robuste, aucun cadre de mesure consensuel. Le terme relève davantage de la rhétorique que de la science. Il emprunte à l’écologie des concepts « sympathiques » — la « régénération », la « résilience », la « symbiose » — tout en contournant les contraintes physiques, écologiques et biologiques qui les rendent opérationnels dans le monde réel.
Dans la réalité des sciences du vivant, régénérer un écosystème exige du temps long, souvent plusieurs décennies. Cela exige aussi de l’espace, une forte réduction des pressions humaines, une dynamique trophique complexe et l’absence de nouvelles perturbations. Rien de tout cela n’apparaît dans les modèles d’économie régénérative, qui se contentent d’ajouter aux activités existantes quelques actions qualifiées de « positives » — planter des arbres, financer des projets locaux, restaurer un paysage dégradé — sans jamais interroger l’échelle réelle des impacts générés par les systèmes économiques qu’elles cherchent à prolonger.
Cette absence de rigueur scientifique s’accompagne d’une continuité totale avec les récits de la croissance verte.
Les promoteurs de l’économie régénérative reprennent l’idée, désormais classique, que la croissance économique pourrait se découpler durablement de ses impacts environnementaux grâce à l’innovation, à l’efficacité énergétique et à la technologie. Or toutes les analyses macroéconomiques menées par l’OCDE, l’Agence européenne de l’environnement ou le Programme des Nations unies pour l’environnement convergent : le découplage absolu, durable, mondial et rapide n’a jamais été observé, ni pour les matières, ni pour l’énergie, ni pour les pressions sur la biodiversité. La notion de « régénération » vient alors masquer cette absence de résultats : on ne parle plus de réduire les impacts, mais d’obtenir un « bilan positif », comme si la réparation pouvait surpasser les dommages.
Cette confusion s’illustre parfaitement dans la manière dont le concept mélange deux échelles radicalement différentes. Une entreprise peut effectivement restaurer un sol local, reconstituer une haie, revitaliser une mare ou réhabiliter une parcelle agricole. Ces actions ont une certaine « valeur écologique » lorsqu’elles sont menées sérieusement. Mais elles n’ont aucun rapport structurel avec les impacts globaux de l’entreprise, qui dépendent avant tout de ses chaînes de production, de ses flux matériels, de son intensité énergétique ou de sa dépendance aux énergies fossiles. Une entreprise peut donc continuer à dégrader massivement le climat, tout en finançant quelques projets de régénération locale, et se déclarer « net positive ». L’économie régénérative devient ainsi un dispositif narratif permettant de neutraliser la contradiction fondamentale entre les bénéfices locaux et les dommages globaux.
Ce récit possède une fonction politique bien identifiable : il permet d’éviter les questions qui fâchent.
En promettant une issue positive, il offre un horizon de transition sans conflit, sans renoncement, sans rupture avec le modèle productiviste actuel. La responsabilité se déplace subtilement (?) : ce ne sont plus les limites de la planète qui contraignent l’économie, mais l’économie qui prétend restaurer la planète. Le récit régénératif évite soigneusement d’interroger les dimensions structurelles du problème : quels secteurs doivent décroître pour rester dans les limites planétaires ? Quels types de production doivent être abandonnés ? Quel niveau de consommation peut être maintenu sans déstabiliser les équilibres écologiques ? Comment repenser l’organisation socio-économique dans un cadre biophysique strict ? Aucune de ces questions n’apparaît dans la littérature régénérative.
La promesse d’un « net positif » amplifie encore cette fuite en avant.
Pour nombre de secteurs — l’extraction minière, l’aviation, l’automobile, l’industrie lourde, la chimie, le numérique — il est physiquement impossible de devenir « régénératif ». On ne régénère ni des minerais, ni du pétrole, ni des terres rares, ni du béton, ni un cycle du carbone saturé par les émissions cumulées du siècle dernier. Pour ces secteurs, la régénération n’est pas seulement improbable : elle est dépourvue de sens physique. L’économie régénérative ne propose donc pas un nouveau paradigme ; elle offre un habillage lexical destiné à éviter une remise en cause trop brutale d’un modèle intrinsèquement incompatible avec le vivant.
Une économie réellement compatible avec les limites planétaires ne peut pas s’appuyer sur ces mirages.
Elle impose une réduction massive des flux matériels et énergétiques, une relocalisation de la production, un abandon rapide des activités les plus incompatibles avec l’habitabilité de la planète, une restauration écologique fondée sur la diminution des pressions humaines et une redéfinition de la sobriété comme condition de survie collective. Aucun vocabulaire séduisant ne peut remplacer ces transformations profondes.
En définitive, l’économie régénérative ne régénère rien ! Elle recycle les illusions anciennes dans un emballage plus doux, plus spirituel, plus vendeur. Ce n’est pas une alternative à la croissance verte : c’est son prolongement rhétorique. Du pur greenwashing.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
L’entreprise régénérative : attention, vague de greenwashing en vue (Novethic, janvier 2024)
Après l’entreprise durable, l’entreprise à impact et l’entreprise contributive, un nouveau terme est en train de s’imposer dans la novlangue de ceux qui ambitionnent de transformer le monde de l’entreprise et de l’aligner avec la transition écologique et sociale : l’entreprise régénérative. Dernier exemple en date de l’engouement autour de ce concept : le 11 janvier 2024, l’entreprise Lumiå, qui se décrit comme un « centre de formation et de recherche sur l’entreprise régénérative« , a publié une note d’analyse sur le sujet.
« Économie régénérative : idée d’avenir ou concept à la mode » — Millénaire3 (2022)
Nouvelle venue dans la galaxie des idées écologistes, l’économie régénérative mobilise l’imaginaire de la biologie pour suggérer un renouveau et une reconstruction de l’économie humaine, plus en phase avec les cycles de la nature. Mais si le concept peut paraître stimulant et prometteur, il est encore peu stabilisé et déjà soumis à quelques critiques.