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Face au dérèglement climatique, à l’effondrement du vivant et aux risques systémiques, il ne suffit plus d’espérer que des politiques d’atténuation tardives suffiront à maintenir la stabilité des sociétés humaines. Bien entendu, il faut continuer à combattre les causes profondes — la dépendance aux énergies fossiles, le productivisme, l’empreinte matérielle excessive de nos modes de vie — mais il serait irresponsable de s’en tenir à l’horizon illusoire d’une transition douce, progressive, incrémentale. Les trajectoires actuelles ne sont pas à la hauteur des enjeux, et les décalages entre les objectifs affichés et les mesures réellement mises en œuvre ne cessent de s’amplifier.
Nous devons donc articuler deux mouvements simultanés : a) atténuer autant que possible les crises en cours et, dans le même temps, b) préparer les sociétés aux ruptures prolongées de la normalité.
Cela signifie intégrer pleinement la perspective catastrophique, au sens littéral du terme : l’idée que des perturbations majeures — climatiques, énergétiques, biologiques, économiques — ne sont plus de simples hypothèses, mais des composantes réalistes de l’avenir proche. Dans ce contexte, les approches superficielles de la « résilience » ou les aménagements cosmétiques du modèle existant ne suffisent plus. Il devient nécessaire de repenser les conditions mêmes d’une vie collective stable dans un monde instable.
C’est pour cela que nous proposons un concept central : la soutenabilité critique territoriale (SCT).
Elle peut se définir de manière simple mais rigoureuse :
Un territoire est soutenable, d’un point de vue critique, lorsqu’il réunit les conditions nécessaires au maintien de ses fonctions vitales — alimentation, eau, énergie, soins, cohésion sociale — en dépit de perturbations graves et répétées, et lorsqu’il adopte un mode d’existence compatible avec l’ensemble des limites planétaires.
Cette double exigence — maintenir la vie collective en situation dégradée et respecter la biosphère — distingue la SCT de la plupart des approches actuelles. Là où le concept de « résilience » met l’accent sur la capacité à encaisser un choc et à se réparer, la SCT pose une question plus radicale : de quoi un territoire a-t-il besoin pour continuer à tenir dans la durée lorsque les crises deviennent la norme plutôt que l’exception ?
Certes, la théorie du « donut » proposée par Kate Raworth a permis de visualiser les conditions d’un espace sûr pour l’humanité, encadré par un plafond écologique et un plancher social. Mais elle raisonne encore majoritairement dans un contexte de relative stabilité. La SCT s’en distingue en prenant pour point de départ non pas les « temps calmes » mais les tempêtes : les sécheresses longues, les vagues de chaleur humides potentiellement létales, les déluges extrêmes, les ruptures d’approvisionnement énergétique, les conflits d’usage pour l’eau, les pénuries de matériaux critiques, les crises sanitaires, les migrations climatiques, les effondrements agricoles régionaux. Dans un tel monde, la soutenabilité n’est pas une ligne ou un cercle abstrait : c’est un spectre allant d’un minimum de survie collective à des formes sobres mais agréables de vie commune, en passant par des conditions plus rudes nécessitant des compromis quotidiens. C’est cette dimension graduée, située, attentive aux extrêmes, qui justifie l’usage du terme « critique ».
La SCT ne se confond pas non plus avec les approches classiques de la résilience territoriale. La résilience, telle qu’elle s’est démocratisée dans les politiques publiques, est devenue un mot-valise : elle signifie tour à tour la résistance, la capacité d’adaptation, la reconstruction à l’identique, la réparation, la psychologie positive ou l’innovation. Cette ambiguïté permet toutes les récupérations. Une usine polluante renforcée contre les inondations peut ainsi se revendiquer « résiliente », tout comme une métropole qui reconstruit à l’identique après une catastrophe. En restant centrée sur le retour à la normale, la résilience se prive de la possibilité de transformer en profondeur les systèmes qui produisent les crises.
À l’inverse, la soutenabilité critique territoriale s’inscrit pleinement dans la perspective d’une redirection écologique des territoires. Celle-ci part du constat que les disciplines historiques de l’aménagement — urbanisme, ingénierie routière, développement local — ont largement contribué à étendre le domaine de la croissance matérielle : zones commerciales, infrastructures routières, aéroports, plateformes logistiques, urbanisation diffuse. La redirection écologique vise à renverser ce paradigme pour organiser les territoires autour de la préservation et de la restauration du vivant : reconquête des zones naturelles, maîtrise fine du mitage, intégration sobre des énergies renouvelables, mobilités collectives, gestion économe de l’eau, renforcement de la résilience alimentaire, protection des sols, continuités écologiques, implication démocratique des habitant·es.
La SCT ajoute une couche supplémentaire à cette redirection en introduisant la notion de robustesse, au sens développé par Olivier Hamant : la capacité d’un système à maintenir un fonctionnement stable malgré les fluctuations externes ou internes.
Contrairement à la résilience, la robustesse n’est pas une simple capacité de rebond ; elle est une propriété structurelle. Elle désigne un système capable d’encaisser des chocs sans s’effondrer, de fonctionner avec moins, de supporter la pénurie, de tenir malgré l’incertitude. Un système robuste peut, par exemple, garantir une alimentation minimale grâce à des réserves locales, limiter les dégâts d’une crue exceptionnelle grâce à des zones tampons, protéger une population contre une vague de chaleur humide grâce à des refuges de fraîcheur, maintenir des soins de base en cas de rupture énergétique, ou préserver son autonomie en cas de défaillance de l’État.
Cette robustesse n’est effective que si elle repose sur les ressources du territoire lui-même. Un territoire n’est pas robuste lorsqu’il dépend d’un réseau logistique lointain, d’intrants importés ou de technologies irréparables. La robustesse suppose aussi un alignement profond avec les capacités de charge du vivant : on ne peut être robuste en guerre contre les milieux naturels. Les écosystèmes en bonne santé — forêts, haies, zones humides, sols vivants, prairies permanentes — sont les amortisseurs naturels de la vie humaine. Ils atténuent les crues, filtrent l’eau, fertilisent les sols, protègent contre les îlots de chaleur, stabilisent les paysages.
Dans cette perspective, la simplicité devient une qualité stratégique : les systèmes low-tech, modulaires, réparables, sobres en énergie et en matériaux critiques, sont intrinsèquement plus robustes que les architectures complexes, dépendantes d’une logistique mondiale fragile. La redondance — plusieurs moyens d’assurer la même fonction — et la vicariance — la capacité à substituer une fonction par une autre — complètent cette vision. Il s’agit moins d’optimiser que d’assurer une continuité minimale.
Cette réflexion conduit naturellement à la question de « l’autonomie territoriale ».
Elle est fréquemment fantasmée comme un idéal individuel : la cabane isolée, le potager autosuffisant, l’ermite souverain dans la forêt. Cette vision relève du mythe et non d’une possibilité concrète. Un petit groupe local, même très motivé, ne peut à lui seul produire, réparer ou remplacer les équipements techniques dont dépendent l’eau, l’énergie, les soins, les outils, les infrastructures, l’habitat. Même un village capable de produire sa propre énergie renouvelable ne serait pas autonome : la fabrication et la maintenance des équipements supposent des savoir-faire métallurgiques, des ateliers, une industrie low-tech, des approvisionnements, des logistiques qui dépassent les capacités d’une micro-collectivité.
Pour approcher une autonomie totale, il faudrait accepter une chute drastique du niveau de confort — un mode de vie d’ermite exposé à la maladie, à la précarité alimentaire, aux intempéries. L’autonomie réelle est donc toujours relative, dépendante du mode de vie que l’on juge acceptable ou désirable.
Mais si l’on élargit l’échelle à une collectivité de plusieurs milliers d’habitants, l’équation change profondément. Les travaux de Daniel Christian Wahl, Rob Hopkins et d’autres chercheurs sur les biorégions convergent vers des tailles de 10 000 à 100 000 habitants. C’est à ce seuil que se rencontrent la diversité des métiers, la force de travail, et les savoirs pratiques et théoriques nécessaires pour assurer les fonctions vitales : produire, soigner, éduquer, réparer, construire, gérer, gouverner.
La résilience face aux chocs — qu’il s’agisse d’épisodes météorologiques extrêmes, de crises sanitaires, de ruptures énergétiques ou de tensions sociales — ne peut émerger que dans un tissu collectif dense, où existent des réserves partagées, des liens intergénérationnels solides, des structures de soins, une gouvernance citoyenne, et un tissu social vivant. La meilleure protection d’un territoire demeure la cohésion de ses habitants.
L’autonomie collective permet aussi une réduction massive de l’empreinte écologique : mutualiser un four, un atelier, une éolienne citoyenne ou une cuisine partagée revient à diviser l’impact matériel par des ordres de grandeur.
Ainsi comprise, l’autonomie — toujours partielle — désigne une interdépendance choisie et maîtrisée. Elle consiste à s’organiser ensemble pour couvrir une part substantielle des besoins vitaux tout en limitant la dépendance aux flux mondialisés vulnérables ou aux intérêts privés. Une autonomie relationnelle, ancrée, solidaire — l’opposé exact du fantasme autarcique.
La soutenabilité critique territoriale, en définitive, n’est pas seulement un concept opératoire. C’est aussi une boussole. Elle permet d’évaluer la pertinence d’une stratégie, d’une infrastructure, d’un système alimentaire ou énergétique, d’une politique publique, à l’aune de deux critères simples : la capacité à tenir dans un monde instable et la capacité à respecter la Terre vivante.