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Nous le réaffirmerons autant de fois que nécessaire : il n’y aura pas de « transition douce ». Le retard accumulé est tel que l’hypothèse d’un ajustement progressif, sans heurts, relève désormais de la fable, pas du récit. Si nous prenons au sérieux les ordres de grandeur physiques, il nous faut descendre, d’ici le milieu du siècle, vers un plafond d’environ deux tonnes d’émissions de gaz à effet de serre par an et par personne, en incluant les émissions importées, et bien en-deçà le plus vite possible.
Il nous faut, dans le même temps, reconnaître la dette écologique contractée à l’égard des pays du Sud et accepter une réalité que beaucoup refusent encore de nommer : les pays riches n’ont d’autre issue qu’une trajectoire (sévère) de décroissance.
Dire cela, c’est simplement tirer les conclusions logiques de ce que nous savons des budgets carbone restants, de la destruction accélérée des écosystèmes, des limites matérielles de la planète et des inégalités structurelles qui traversent le système mondial. On ne peut pas à la fois prétendre respecter les limites planétaires, honorer une part minimale de justice climatique, stabiliser les sociétés humaines… et continuer à augmenter indéfiniment la production matérielle et énergétique.
Pour avancer, il faut commencer par clarifier les termes.
La décroissance est au centre de malentendus soigneusement entretenus. On la réduit volontiers à une forme de régression généralisée : retour à la bougie, mode de vie « amish » (dixit E. Macron), renoncement aux soins, à la mobilité, à la prospérité. Bruno Le Maire en donnait une illustration parfaite en 2023, en expliquant que la décroissance signifierait « être moins bien soigné », « se déplacer moins », « moins de prospérité pour nos enfants ». Cette caricature n’a qu’un but : disqualifier d’emblée toute remise en question du dogme de la croissance, sans jamais discuter du fond.
Or, la décroissance ne consiste pas à conserver le même système économique en lui appliquant un taux de croissance négatif.
Serge Latouche l’a montré depuis longtemps : une société organisée pour la croissance, mais qui entrerait dans une phase prolongée de croissance négative sans changement structurel, serait une catastrophe sociale – chômage massif, démantèlement des protections collectives, violence politique. La décroissance ne peut être envisagée que dans une société de décroissance, c’est-à-dire dans un cadre économique, social et politique qui n’est plus indexé sur l’augmentation permanente du PIB.
On peut ainsi proposer une définition claire : la décroissance est un processus de transition qui vise à réduire, de manière volontaire, démocratiquement organisée et socialement juste, les flux de matière et d’énergie à des niveaux compatibles avec la biocapacité de la planète, tout en préservant, voire en améliorant le bien-être, l’égalité et la résilience des sociétés. Elle n’est pas d’abord une affaire d’indicateurs macroéconomiques, mais un projet de réorganisation profonde de ce que nous produisons, de ce que nous consommons et de ce que nous considérons comme « essentiel ».
Cette idée s’inscrit dans une longue histoire intellectuelle.
Dès 1972, le rapport Meadows montrait l’impossibilité d’une croissance matérielle infinie sur une planète finie. Les décennies suivantes ont vu se déployer les critiques du productivisme, qu’il soit capitaliste ou bureaucratique. À partir des années 2000, le terme même de « décroissance » s’impose dans le débat public, sous l’impulsion de Latouche, mais aussi de nombreux chercheurs qui articulent désormais clairement limites planétaires, budgets carbone, extraction de ressources et justice sociale. Aujourd’hui, la décroissance est un champ de recherche à part entière, avec ses travaux académiques, ses controverses, ses propositions concrètes.
Elle se décline d’ailleurs en plusieurs approches complémentaires. On peut parler de décroissance écologique, lorsqu’il s’agit de réduire l’empreinte matérielle et énergétique globale pour rester dans les limites planétaires. De décroissance économique, lorsqu’on vise la diminution des productions superflues, des activités destructrices et de l’accumulation de capital fondée sur la prédation. De décroissance politique, lorsqu’on recentre le projet démocratique sur la satisfaction des besoins fondamentaux plutôt que sur la maximisation du profit. De décroissance culturelle, enfin, lorsqu’il s’agit d’abandonner l’imaginaire du « toujours plus » au profit d’un imaginaire de suffisance, de partage, de coopération, de qualité de vie.
Si la décroissance s’impose dès aujourd’hui c’est parce que le système économique actuel est intrinsèquement incompatible avec la stabilité écologique.
Il repose sur une exigence de croissance permanente, sans laquelle il s’enraye, se crispe, produit du chômage, de la dette et de la violence politique. Or cette croissance repose, très concrètement, sur l’augmentation des flux d’énergie et de matière. On peut certes « verdir » à la marge certains processus, mais tant que le volume global continue d’augmenter, l’empreinte écologique ne peut pas décroître. Aucune astuce comptable ne changera cette réalité physique.
Dans le même temps, nous héritons d’un monde industriel dont les infrastructures, les chaînes logistiques, les centrales, les autoroutes, les plateformes numériques et les usines nous rendent dépendants, à court terme, tout en nous condamnant à moyen terme. Comme le soulignent les auteurs d’Héritage et fermeture, nous ne partons pas d’une page blanche. Nous devons apprendre à gérer un patrimoine empoisonné, fait de systèmes toxiques, de pollutions, de dépendances, dont dépendent des milliards de personnes pour leur subsistance. Il ne suffit pas de construire du neuf ; il faut accepter l’idée d’une écologie du démantèlement : fermer, désactiver, réaffecter des infrastructures nuisibles, tout en accompagnant les populations qui en dépendent. C’est un travail ingrat, politique, complexe, qui suppose de mettre « les mains dans le cambouis ».
Concrètement, la décroissance implique de cesser certaines activités plutôt que de simplement les transformer.
Il faut assumer que certains secteurs n’ont pas d’avenir dans un monde soutenable. L’ébriété numérique, qui multiplie les flux de données, les usages superflus et les infrastructures énergivores, devra être fortement réduite ; le meilleur de l’internet, celui qui sert à échanger des savoirs, à coordonner, à collaborer, peut et doit être préservé, mais la logique des flux illimités, des réseaux sociaux de masse, du divertissement continu, ne peut pas être maintenue à l’identique. De la même manière, la fast fashion qui consomme des quantités astronomiques d’eau et de fibres pour produire des vêtements jetables, le tourisme aérien de masse qui envoie des millions de personnes à l’autre bout du monde pour quelques jours, la publicité qui pousse à consommer toujours plus, l’industrie automobile centrée sur la voiture individuelle, l’accumulation de résidences secondaires, la prolifération de métiers dont l’utilité sociale est au mieux discutable – tout cela devra être drastiquement réduit, voire supprimé.
Cela ne signifie pas que des millions de personnes devront être jetées dans le chômage. Cela signifie que la répartition des tâches à accomplir dans la société devra être entièrement repensée. De nombreux secteurs devront être renforcés : l’agriculture agroécologique, qui demande beaucoup plus de main-d’œuvre que le modèle agro-industriel actuel ; les métiers de la réparation, du réemploi, du minage urbain qui consiste à récupérer les matériaux dans les villes plutôt que d’en extraire toujours de nouveaux ; l’éducation, la santé, le soin aux personnes âgées, l’entretien des écosystèmes, la culture, les services publics de proximité. La décroissance implique un énorme chantier de reconversion professionnelle, mais aussi une réduction importante du temps de travail pour chacun, afin de partager ces tâches essentielles et de libérer du temps pour les proches, la vie associative, la création.
Une transformation de cette ampleur ne peut pas se faire dans le cadre d’un marché du travail dérégulé. Elle suppose la mise en place de sécurités collectives fortes, parmi lesquelles une véritable sécurité sociale professionnelle, telle que la revendiquent certains syndicats (notamment la CGT) : une garantie de revenu et de droits permettant à chacun de se former, de se reconvertir, de participer à des activités socialement utiles sans être pris à la gorge par la peur de la précarité.
Au cœur de cette bifurcation se trouve aussi la question énergétique.
Les ordres de grandeur sont clairs : les pays riches disposent aujourd’hui d’un métabolisme énergétique de l’ordre de cent gigajoules par personne et par an, parfois davantage. Une société véritablement soutenable devra descendre en dessous d’une vingtaine de gigajoules, soit un facteur de réduction d’environ 5 (voir les fiches « quelle quantité d’énergie » et « proposition d’un mix énergétique« ). Cela ne veut pas dire revenir à un monde sans électricité ni confort élémentaire, mais adopter des formes de confort qui ne reposent plus sur la profusion énergétique : bâtiments passifs, réseaux de chaleur simples, mobilités douces et collectives, technologies low-tech, circuits courts, mutualisation de nombreux équipements. C’est une vraie descente énergétique, mais elle peut s’accompagner d’une montée en qualité de vie si elle est pensée dans une logique de justice et de coopération.
On voit ainsi se dessiner les traits d’une société de décroissance.
Elle ne vise plus la croissance du PIB, mais l’amélioration de la qualité de vie dans les limites de la planète. Elle repose sur des arbitrages collectifs fondés sur l’utilité sociale plutôt que sur la rentabilité financière. Elle relocalise autant que possible les productions, afin de réduire l’empreinte importée et de renforcer la résilience des territoires. Elle donne le primat à la coopération entre collectifs de production, plutôt qu’à la concurrence généralisée. Elle réduit le temps de travail, non pour condamner à l’oisiveté contrainte, mais pour permettre à chacun de participer autrement à la vie sociale, culturelle et politique.
Elle suppose aussi un approfondissement démocratique.
On ne pilotera pas une décroissance juste par décret. Il faudra débattre publiquement de ce que nous voulons produire, de ce que nous acceptons d’abandonner, de ce que nous jugeons essentiel, de ce que nous considérons comme nuisible. Cela demandera des formes nouvelles de délibération, d’autogestion, de fédéralisme, de municipalisme, bref une extension réelle de la démocratie au-delà de ses formes représentatives actuelles.
Au fond, accompagner la décroissance, ce n’est pas organiser une simple « baisse du PIB ». C’est prendre de la hauteur pour interroger ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons, pour qui, avec quels effets sur le vivant et sur les autres. C’est accepter d’entrer dans une époque du renoncement, mais un renoncement choisi, orienté, discuté, qui libère d’autres possibles. C’est aussi, si l’on prend au sérieux le lien entre destruction écologique et souffrance sociale, se donner enfin une chance de construire une société où il est possible de vivre bien, sans exiger de la Terre qu’elle nous offre plus que ce qu’elle peut supporter.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Éliminer la pauvreté en regardant au-delà de la croissance – Rapport du Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, Olivier De Schutter (mai 2024)
Résumé
L’approche dominante en matière de lutte contre la pauvreté repose sur une augmentation de la production économique globale (mesurée par le produit intérieur brut (PIB)), conjuguée à une redistribution postmarché au moyen d’impôts et de transferts. Or, selon le Rapporteur spécial, on fait actuellement fausse route en se focalisant sur l’augmentation du PIB, qui n’est pas une condition préalable à la réalisation des droits humains ou à l’élimination de la pauvreté et des inégalités. Le « croissancisme » ne devrait pas nous détourner de l’impérieuse nécessité de fournir davantage de biens et de services propres à améliorer le bien-être et de réduire la production de tout ce qui est superflu, voire toxique. Tant que l’économie restera principalement orientée vers une maximisation des profits, elle répondra à la demande exprimée par les groupes les plus riches de la société, favorisera des formes extractives de production qui aggravent l’exclusion sociale au nom de la création de richesses et ne permettra pas aux personnes pauvres d’exercer leurs droits. La transition d’une économie orientée par la recherche de profits vers une économie orientée par les droits humains est non seulement possible, mais elle est même nécessaire si l’on veut rester dans les limites planétaires. Dans le présent rapport, le Rapporteur spécial explique les raisons pour lesquelles cette transition est nécessaire et ce à quoi elle pourrait ressembler.
La décroissance impliquerait-elle le retour à l’âge de la bougie ? (The Conversation, avril 2025)
Le « jour du dépassement » a été atteint le 19 avril dernier. Diminuer le produit intérieur brut (PIB) pour faire disparaître ce dépassement écologique n’impliquerait pas de retourner à l’âge de la bougie. C’est ce que conclut une étude appliquée à la France et à l’Allemagne. Le PIB par habitant soutenable d’aujourd’hui correspondrait à un niveau observé dans les années 1960. Tout en gardant les technologies actuelles.
Décroissance et préjugés (Bon Pote, 2021)
Avant de rentrer en détails sur le concept de décroissance, il est primordial d’apporter une définition claire et concise. Dans la littérature spécialisée, de Nicholas Georgescu-Rogen à Serge Latouche, il existe plus de 70 définitions de la décroissance. Elles ont en revanche toutes les mêmes objectifs : réduire la production et la consommation pour limiter les dégâts sociaux et environnementaux. Si vous ne deviez en retenir qu’une, celle de Jason Hickel est très claire :
La décroissance est une réduction planifiée de l’utilisation de l’énergie et des ressources visant à rétablir l’équilibre entre l’économie et le monde du vivant, de manière à réduire les inégalités et à améliorer le bien-être de l’Homme.
Dans notre interview, Timothée Parrique donnait sa propre définition qui est sensiblement la même : un ralentissement et un rétrécissement de la vie économique au nom de la soutenabilité, de la justice sociale, et du bien-être. C’est bel et bien une révolution par rapport au système économique actuel, fondé sur une expansion perpétuelle et disproportionnée qui ne profite qu’à une minorité.