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Les inondations et submersions ne sont pas des catastrophes « naturelles » au sens strict : elles sont, pour une large part, le produit de choix d’aménagement accumulés sur plusieurs décennies. Artificialisation des sols, rectification des cours d’eau, disparition des zones humides, compactage des terres agricoles ont profondément accéléré le cycle de l’eau. Dans un contexte de dérèglement climatique marqué par des pluies plus intenses, plus longues et plus concentrées, ces territoires rigidifiés deviennent extrêmement vulnérables. Prévenir les risques d’inondation ne consiste donc pas seulement à se protéger contre l’eau, mais à réapprendre à vivre avec elle, en redonnant aux paysages leur capacité à ralentir, absorber, stocker et redistribuer les flux hydriques.
Désimperméabiliser les sols
Dans les territoires urbanisés, la question du ruissellement devient critique. Routes, trottoirs, parkings, toits et autres surfaces artificialisées représentent souvent 50 à 80 % de la surface d’une commune. Or ces surfaces ne laissent passer ni l’eau ni l’air, transformant la ville en véritable plaque d’écoulement accélérée lors des orages. En quelques dizaines de minutes, des torrents urbains peuvent se former, surchargeant les réseaux d’eaux pluviales, inondant les rues, les caves, les sous-sols, et mettant en péril les installations électriques ou sanitaires.
Face à cela, une approche s’impose : celle des « villes éponges ». Le concept est simple : transformer la ville pour qu’elle absorbe, retienne, ralentisse, et infiltre l’eau de pluie, plutôt que de la rejeter au plus vite dans les canalisations. Cette approche nécessite une révision profonde de l’urbanisme et de la conception des espaces publics.
Il s’agit d’abord de déperméabiliser partout où cela est possible : remplacer les revêtements bitumineux par des pavés ajourés, du stabilisé, des revêtements drainants ; rétablir des sols vivants dans les cours d’école, les abords de bâtiments publics, les pieds d’immeubles, les terre-pleins. On multipliera les noues végétalisées, les fossés d’infiltration, les toitures végétalisées, les jardins de pluie.
Mais au-delà des dispositifs techniques, c’est la logique même de la ville qu’il faut réinterroger.
La trame urbaine doit être réorganisée autour des continuités écologiques, des anciens réseaux d’écoulement (souvent canalisés ou effacés), des points bas à reconquérir. Chaque quartier peut redevenir un micro-bassin versant, avec ses seuils, ses zones d’épandage, ses systèmes d’infiltration. Chaque rue peut retrouver sa fonction d’écoulement lent, chaque place devenir une zone tampon temporaire.
Repenser la ville comme une éponge, c’est aussi revaloriser le sol urbain : non plus comme une simple surface de support ou de voirie, mais comme un organisme vivant, générateur de fraîcheur, d’infiltration, de biodiversité et de régulation. C’est une révolution douce, mais fondamentale, qui suppose de croiser les compétences des urbanistes, des hydrologues, des paysagistes, des techniciens et des habitants eux-mêmes.
Ce changement est d’autant plus crucial que les villes concentrent les populations, les biens, les infrastructures critiques. Si elles restent imperméables et rigides, elles deviendront invivables face aux pluies extrêmes.
Dans les territoires ruraux ou périurbains, les inondations par ruissellement prennent d’autres formes, mais leurs causes sont tout aussi anthropiques.
Ici, ce ne sont pas les trottoirs ni les parkings qui bloquent l’infiltration, mais les sols agricoles compactés par le passage répété des engins, le drainage intensif, la disparition des haies et des talus, ou encore le nivellement des parcelles qui favorise l’écoulement rapide. Peu à peu, la terre se ferme, les horizons superficiels se tassent, et l’eau, ne trouvant plus de porosité, s’écoule en surface, emportant au passage les fines particules, les nitrates et les pesticides. Ce sont alors les villages en contrebas, les routes et les infrastructures qui subissent les coulées de boue et les débordements brutaux.
Là aussi, la réponse ne peut être purement technique : elle doit être agroécologique et paysagère. Il s’agit de restaurer la capacité d’infiltration du sol en limitant le travail mécanique, en allégeant les charges des engins, en maintenant des couverts végétaux permanents, en réintroduisant des cultures à enracinement profond, en augmentant la teneur en matière organique, et en favorisant la porosité biologique par les vers, les racines, les mycorhizes. Ces pratiques, loin d’être accessoires, permettent de rétablir la « fonction éponge » du sol agricole, tout en améliorant la fertilité et la résilience des cultures.
Mais il faut aussi réparer les continuités hydrologiques du paysage : replanter les haies, reconstituer les talus et les fossés enherbés, restaurer les mares et zones humides qui interceptent les écoulements et diffusent les excédents d’eau. Chaque champ, chaque chemin, chaque vallée secondaire peut redevenir un maillon de la régulation hydrique du bassin versant. Dans les zones rurbaines, où les pavillons et les lotissements se mêlent aux champs, les noues, les jardins pluviaux et les fossés plantés peuvent jouer un rôle essentiel de ralentissement et d’infiltration.
Ainsi, la désimperméabilisation rurale n’est pas seulement une question d’urbanisme, mais un enjeu agricole et écologique majeur. Elle réunit agriculteurs, élus locaux, hydrologues, forestiers et habitants autour d’un même objectif : restaurer la lenteur du cycle de l’eau. Car l’eau qui ne pénètre plus, ni dans la ville ni dans la terre, finit toujours par détruire ce qu’elle rencontre.
Reconstituer les méandres
Parmi les solutions fondées sur la nature pour renforcer la résilience des territoires face aux inondations, la reconstitution des méandres des rivières, disparus ou effacés par les aménagements passés, figure parmi les plus efficaces — et les plus sous-estimées. Dans un contexte où l’on a longtemps cherché à « rectifier » les cours d’eau pour accélérer leur écoulement, il est temps d’inverser la logique. Redonner aux rivières leur sinuosité naturelle, ce n’est pas seulement un geste écologique : c’est une stratégie hydrologique intelligente et durable.
Le principe est simple : lorsqu’un cours d’eau méandre, il allonge son parcours, ce qui ralentit la vitesse d’écoulement de l’eau. Ce ralentissement est crucial : en étalant les flux dans le temps, on diminue l’intensité des crues en aval. Là où une rivière canalisée agit comme un tuyau accélérateur, une rivière sinueuse fonctionne comme un amortisseur hydraulique.
Mais ce n’est pas tout. Les méandres permettent de reconnecter la rivière à sa plaine alluviale, souvent transformée ou négligée. Ces zones périphériques — prairies humides, boisements riverains, bras morts — jouent un rôle fondamental de stockage temporaire : elles retiennent l’eau excédentaire lors des fortes pluies, réduisent le volume ruisselant et donnent au système hydrologique une capacité d’absorption bien supérieure à celle d’un canal artificiel.
En ralentissant le flux, on favorise aussi l’infiltration. L’eau a davantage de temps pour s’insinuer dans les sols, recharger les nappes, et ainsi atténuer les effets cumulés des précipitations. Dans un contexte de dérèglement climatique, où les alternances entre sécheresses et pluies intenses deviennent plus fréquentes, cette fonction « éponge » du sol devient un levier stratégique.
La reconstitution des méandres ne bénéficie pas qu’à l’eau. Elle a aussi des effets profonds sur la biodiversité. Les méandres créent des habitats variés : bras lents, berges ombragées, zones d’accumulation de matière organique. Cette diversité physique stimule la diversité biologique : amphibiens, oiseaux, poissons, insectes, plantes rivulaires — tous trouvent des niches écologiques dans ces milieux restaurés. Le cours d’eau retrouve sa fonction d’écosystème vivant, et non plus seulement de tuyau d’évacuation.
D’autres bénéfices apparaissent. Les méandres réduisent l’érosion des berges, en dispersant l’énergie de l’eau. Ils améliorent la qualité de l’eau, grâce à la filtration naturelle dans les zones humides. Ils valorisent les paysages et les usages récréatifs : promenades, pêche, observation de la faune, renforcement du lien des habitants à leur rivière. Une rivière renaturée devient un patrimoine vivant, un lieu de mémoire, de vie sociale et de régulation écologique.
Contrairement à certaines idées reçues, ces interventions ne sont ni archaïques ni anecdotiques. Reconstituer les méandres n’est pas un retour en arrière : c’est une forme d’ingénierie écologique de haute qualité, à investissement raisonnable et à entretien minimal à long terme, à fort rendement écosystémique, et parfaitement compatible avec des ouvrages techniques complémentaires (digues, noues, bassins de rétention).
Reformer les zones humides
Reconstituer des zones humides, c’est restaurer les éponges naturelles du territoire. Ces milieux jouent un rôle essentiel dans la régulation hydrologique, la recharge des nappes et la dépollution de l’eau. Leur disparition massive — drainage agricole, urbanisation, rectification des cours d’eau — a profondément altéré les équilibres locaux. Les recréer demande d’abord une lecture fine du terrain : identifier les anciens lits, les zones d’accumulation, les points bas et les dépressions naturelles visibles sur les cartes anciennes ou les relevés topographiques. Il s’agit ensuite de réouvrir les flux : obturer les drains, combler ou détourner les fossés d’évacuation, reconnecter les bras morts, abaisser localement certaines digues. Les travaux doivent être légers et réversibles, favorisant la reprise naturelle du processus d’inondation temporaire.
Une fois l’eau revenue, la végétation hydrophile se réinstalle d’elle-même — joncs, carex, saules, aulnes, phragmites — et reconstitue progressivement la mosaïque biologique caractéristique de ces milieux. Le rôle de l’humain devient alors celui d’un accompagnateur : contrôler les espèces invasives, limiter le piétinement, maintenir une diversité de profondeurs d’eau. À terme, ces zones agissent comme des régulateurs thermiques et hydriques : elles retiennent l’eau en période humide, la restituent lentement en période sèche, filtrent les polluants et servent de refuge à une multitude d’espèces. Restaurer les zones humides, ce n’est pas seulement réparer un écosystème ; c’est redonner au territoire sa capacité à respirer, à amortir les chocs, à se souvenir du lent mouvement de l’eau.
Aménager des zones d’expansion
En pratique, la solution sans doute la plus simple est la construction des zones d’inondation contrôlée du moins si la topographie du territoire le permet. Elles ne nécessitent pas de technologie lourde, (un simple aménagement de trop-plein peut suffire), les coûts sont faibles, elle est facile à entretenir, évolutive (on peut l’agrandir, la doubler, en créer plusieurs petites) et multifonctionnelle (hors crue, elle peut servir de pâturage, de réserve de biodiversité, de parc de loisir…).
La zone doit être située en amont ou sur un axe d’écoulement connu, sinon elle n’absorbera rien. Mais dans le secteur où elle est prévue, elle doit se trouver sur une ligne basse — autrement dit, un point bas local où l’eau s’accumule déjà naturellement. C’est là que pourront s’écouler les eaux de crue, permettant ainsi de soulager l’aval et de protéger les zones vulnérables.
Pour s’assurer que l’eau aille bien vers la zone d’inondation contrôlée, et pas ailleurs, il est nécessaire de tenir compte de plusieurs facteurs.
Trop souvent, on imagine qu’il suffira de creuser une cuvette pour qu’elle se remplisse naturellement. Mais l’eau, même abondante, ne s’écoule pas par magie. Elle suit la pente, contourne les obstacles, cherche le chemin de moindre résistance. Si la zone prévue est mal placée ou mal connectée aux écoulements, elle restera sèche… et l’eau ira inonder ailleurs.
Pour que la zone d’expansion remplisse son rôle, il faut donc guider l’eau jusqu’à elle, sans brutalité, sans technologie lourde, mais avec une lecture fine du terrain et quelques aménagements paysagers simples.
La première étape consiste à travailler avec la pente naturelle. L’eau descend toujours : encore faut-il qu’elle le puisse. Il faut commencer par libérer les talwegs, ces lignes basses du relief par où l’eau s’écoule naturellement — anciens ruisseaux, fossés disparus, creux oubliés. On peut retirer des remblais, dégager un ancien fossé bouché, ou même reprofiler légèrement le sol pour rétablir une continuité. C’est souvent en redonnant à l’eau ses chemins anciens qu’on résout une partie du problème.
Ensuite, on peut restaurer ou créer des fossés végétalisés. Ce sont de simples rigoles peu profondes, enherbées ou plantées, qui accompagnent l’eau en douceur vers la zone d’inondation. Loin d’être de simples drains, ces fossés vivants ralentissent l’eau, filtrent les sédiments, et peuvent infiltrer une partie du débit.
D’autres aménagements discrets peuvent compléter ce dispositif. Une haie plantée en biais de pente, un talus végétalisé, une bande enherbée en travers d’un champ peuvent suffire à rediriger une partie du ruissellement vers la zone prévue. L’eau, en rencontrant une barrière vivante poreuse, est partiellement ralentie, partiellement déviée — ce qui suffit souvent à la guider sans créer de nouvelle contrainte hydraulique.
Dans certains cas, il peut être nécessaire de poser un petit seuil ou un déversoir rustique dans un fossé existant, ou de créer une petite rigole d’amenée. Une simple ouverture latérale en bord de chemin, une pierre posée au bon endroit, un petit muret en travers d’un ruissellement peuvent dévier l’eau vers la cuvette prévue. Mais ici, la règle est claire : éviter les aménagements trop techniques ou enterrés. Une buse mal posée, un tuyau bouché, un canal rigide mal entretenu peut faire plus de mal que de bien. L’eau doit voir où elle passe, et les habitants aussi.
Enfin, tout cela suppose une chose : observer régulièrement comment l’eau circule en conditions réelles. C’est souvent lors d’un premier orage que l’on comprend les erreurs d’orientation, les points à corriger, les endroits où il manque un mètre de haie ou un déversoir. Une stratégie efficace repose sur des ajustements progressifs, une observation partagée, et une capacité à intervenir en entretien ou en amélioration année après année.
Diriger l’eau vers une zone d’inondation contrôlée, ce n’est donc pas construire un canal ou une digue : c’est réapprendre à accompagner l’eau, à l’écouter, à lire le terrain, à aménager un paysage capable de freiner, détourner, et accueillir sans casser. C’est une ingénierie douce, faite de végétal, de courbes, de creux, de seuils. Et c’est sans doute, à l’échelle d’un petit territoire, l’une des formes les plus abouties de l’intelligence collective face au climat qui s’emballe.
Les bassins de rétention
Lorsque la topographie ne permet pas de créer une zone d’inondation contrôlée — en l’absence d’un point bas naturel situé en amont d’une zone à protéger et connecté à un axe d’écoulement —, la seconde option la plus simple est celle des bassins de rétention.
Il ne s’agit plus de laisser l’eau s’étaler librement sur une surface, mais de la stocker temporairement dans une cuvette aménagée, puis de la relâcher lentement une fois la crue passée. Le bassin de rétention fonctionne comme un amortisseur hydraulique: il reçoit l’excès d’eau en période de pluie intense, le ralentit, et évite que tout ne déferle d’un seul coup vers l’aval. Il ne supprime pas le ruissellement, mais il le transforme en un flux progressif et maîtrisé.
Un bassin de rétention rustique n’a rien de compliqué. Il peut être creusé à la main ou à la mini-pelle, dans un point stratégique du territoire : le long d’un chemin agricole, au bas d’un talus, en bordure d’un fossé ou à la sortie d’un lotissement. Sa profondeur varie selon les besoins, mais reste généralement modeste — entre 50 centimètres et un mètre cinquante. Le fond est laissé brut, enherbé ou stabilisé. On aménage un trop-plein latéral, avec un seuil légèrement abaissé, qui permet à l’eau de s’évacuer doucement sans provoquer d’érosion. Parfois, une petite digue en terre, végétalisée, permet de retenir un volume plus important sans rigidifier l’ensemble.
L’intérêt de cette solution est multiple. Elle est peu coûteuse, facilement réalisable localement, peu consommatrice d’entretien, et modulable: plusieurs petits bassins peuvent être aménagés sur un même territoire pour former un système en cascade. Hors période de pluie, ces bassins peuvent rester secs, ou maintenir un fond humide propice à la biodiversité tout comme les zones d’inondation contrôlée.
Mais quelques précautions s’imposent. Le bassin de rétention doit être placé en amont des enjeux sensibles, pas en fond de vallée où il ne servirait qu’à amortir trop tard. Son alimentation doit être bien orientée, via des fossés, rigoles ou aménagements végétaux, pour éviter que l’eau ne contourne l’ouvrage. Et son trop-plein doit être solide, dirigé, stabilisé, afin d’éviter un nouvel effet de lame d’eau lors de la vidange.
Le bassin de rétention n’est pas une solution miracle. Mais dans de nombreuses situations où la topographie ne permet pas une zone d’expansion naturelle, il constitue la meilleure alternative locale: robuste, low-tech, évolutive, et surtout compréhensible et maîtrisable par les habitants eux-mêmes. C’est une manière de reprendre la main sur l’eau, non pas en la contraignant brutalement, mais en l’accueillant un temps, en ralentissant sa course, avant dela laisser repartir calmement.
L’une des questions à se poser porte sur le dimensionnement de ces bassins de rétention, alors que les évènements « exceptionnels » deviennent la norme.
Selon les projections de Météo-France, intégrées dans la Trajectoire de Réchauffement de Référence pour l’Adaptation au Changement Climatique (TRACC), les précipitations maximales quotidiennes annuelles pourraient augmenter de 15 % en moyenne à l’échelle nationale, et jusqu’à 30 % dans certaines simulations, notamment dans le nord du pays et dans les régions méditerranéennes. Mais au-delà des moyennes, c’est la structure même des événements extrêmes qui évolue : ils deviennent plus longs, plus intenses, et plus étendus dans l’espace.
Ces données statistiques prennent corps dans des événements concrets, de plus en plus nombreux. En octobre 2024, par exemple, des cumuls de 600 à 700 mm de pluie en 48 heures ont été enregistrés dans les Cévennes, avec des pointes dépassant 500 mm en 24 heures. Ces niveaux, exceptionnels même pour une région habituée aux pluies intenses, montrent à quel point les repères passés deviennent obsolètes. Ce type d’épisode, autrefois qualifié de « millénial », tend désormais à survenir tous les 10 à 20 ans, voire plus fréquemment.
Le dimensionnement des ouvrages de rétention repose sur une série de données techniques : la surface imperméabilisée (toits, parkings, routes), la pluviométrie de référence (souvent une pluie décennale ou vingtennale), et un coefficient de ruissellement qui traduit la capacité du sol ou du revêtement à laisser passer l’eau. Une surface en bitume aura un coefficient proche de 0,9 ; une pelouse dense autour de 0,2. On calcule alors un volume à stocker. Par exemple, une pluie de 20 mm sur 5 000 m² de surface imperméable avec un coefficient de 0,9 produit un besoin de stockage de 90 m³ d’eau.
Sur cette base, les bassins prennent généralement une forme de cuvette, peu profonde (entre 0,5 et 2 mètres), avec des pentes douces et une végétation de stabilisation. Les bassins d’infiltration sont laissés ouverts sur un sol perméable, parfois équipé de graviers ou de géotextile. Les bassins de rétention, eux, sont souvent étanchés avec une géomembrane, pour contrôler précisément le débit de sortie via un orifice calibré. Dans tous les cas, un système de trop-plein permet de gérer les situations exceptionnelles, en évacuant l’eau vers un exutoire sécurisé.
Mais voilà : ces méthodes classiques montrent leurs limites dès que l’on passe dans le registre des pluies extrêmes. Une erreur fréquente consiste à raisonner uniquement sur les surfaces imperméabilisées, comme si les milieux naturels environnants allaient tout absorber. Or, dans un contexte de dérèglement climatique, cette hypothèse devient caduque. Même dans un territoire largement rural, avec peu d’artificialisation, une pluie extrême — comme les 500 mm en 24 heures observés dans certains épisodes cévenols ou méditerranéens — peut saturer les sols, provoquer un ruissellement massif et déclencher des crues soudaines, brutales, ravageuses.
Pourquoi ? Parce que tout sol, aussi perméable soit-il, possède une capacité d’absorption limitée. Lors des premières heures d’un épisode intense, une partie de l’eau peut effectivement s’infiltrer. Mais très rapidement, le sol se sature, et se comporte alors comme une surface imperméable. Le ruissellement devient massif, et l’eau suit alors la pente, concentrée par les structures du paysage : chemins creux, vallons, haies, talus, routes, fossés. C’est ainsi que des zones réputées « naturelles » peuvent se transformer en autoroutes de l’eau, accélérant les écoulements vers les zones habitées.
Pour mieux mesurer le décalage entre les méthodes classiques et la réalité des pluies extrêmes, prenons un cas concret : un bassin versant de 10 hectares (100 000 m²) reçoit une pluie de 500 mm en 24 heures. Cela représente 50 000 m³ d’eau. Même si 60 % de cette eau parvient à s’infiltrer (hypothèse optimiste), il reste 20 000 m³ de ruissellement. Aucun petit bassin au pied d’un lotissement ne peut encaisser seul un tel volume.
Les bassins de rétention peuvent être des outils précieux, mais ils doivent être pensés comme une pièce dans un puzzle plus vaste, avec des réseaux de noues, de haies, de talus en travers de pente permettant de ralentir les flux, de diviser les volumes, favoriser l’infiltration et éviter les effets de concentration.
Pour donner une idée du problème qu’il y aurait à raisonner uniquement en termes de bassins de rétention, prenons l’exemple d’une pluie atteignant 1000 mm/m² (soit 1 mètre) pendant 48 heures sur une surface de 100 km². Cela relève désormais non seulement du possible mais du probable ! Déjà aujourd’hui, avec « seulement » +1,2 °C de réchauffement, nous avons observé : 3 929 mm de pluie en 72 h sur Commerson, à la Réunion en 2007 (soit près de 4 mètres de pluie en 3 jours !) ; 944 mm en 24 heures sur Mumbai en Inde, en 2005 (plus de 1000 morts) ; environ 600 à 800 mm en 3 jours, dont plus de 200 mm en 1 h à Henan en Chine (2021)…
Dans un monde à + 4 ou + 5 degrés, le rapport du GIEC (AR6, 2021–2023) et de nombreuses études complémentaires (ex. : Emmanuel et al., PNAS 2021 ; Fischer & Knutti 2015) indiquent que l’on peut atteindre des intensités de précipitation jusque 30–40 % supérieures à celles observées aujourd’hui dans les régions propices (zones tropicales, subtropicales, montagnes, ou sous certaines tempêtes stationnaires). En sachant, répétons-le, que ces études pêchent par prudence.
Dans une telle situation, et avec un taux de ruissellement de 60 %, cela signifie que 60 millions de mètres cubes (60 000 000 m³) d’eau devraient être gérés. Ce volume équivaut à 24 000 piscines olympiques. Si nous voulions tout stocker dans un seul bassin de 10 m de profondeur, il faudrait une surface de… 6 km². Mais c’est sans doute ce qu’il faudra prévoir, par mesure de sécurité.
Lutter contre la salinisation des terres
La salinisation des sols est une menace silencieuse, progressive, et pourtant dévastatrice. Elle n’a rien du fracas spectaculaire des inondations ou des incendies : c’est une forme d’asphyxie lente. Dans les régions arides, méditerranéennes ou littorales, elle résulte d’un faisceau de perturbations qui, combinées au réchauffement climatique, transforment les terres en surfaces blanchies, dures, incapables de nourrir les plantes. Là où l’eau d’irrigation s’évapore plus vite qu’elle ne s’infiltre, les sels dissous remontent, s’accumulent dans la zone racinaire et saturent la terre. Là où le drainage est insuffisant, les eaux stagnantes concentrent encore davantage ces sels. À proximité des côtes, la surexploitation des nappes phréatiques abaisse le niveau d’eau douce, permettant à l’eau de mer de s’insinuer lentement dans les aquifères. Dans les environnements arides, enfin, les sels profonds remontent par capillarité lorsque les sols sont nus et brûlés par le soleil. En Méditerranée, ces processus sont amplifiés par des sécheresses répétées, un recours massif à l’irrigation et une surextraction chronique des nappes littorales.
Contrairement au dessalement, qui produit de l’eau douce à partir d’eau de mer, la lutte contre la salinisation vise à empêcher l’accumulation de sels dans les sols ou à inverser ce processus quand il est déjà engagé. Il s’agit non pas de traiter l’eau, mais de rétablir des équilibres hydriques et écologiques. Cela suppose de mobiliser un ensemble d’« ouvrages », au sens large : des aménagements du paysage, des techniques d’hydraulique agraire, mais aussi des solutions biologiques. Certains de ces dispositifs sont anciens, d’autres très récents, et tous reposent sur l’idée que le sol est un milieu vivant, traversé de circulations invisibles qu’il faut comprendre pour les restaurer.
L’un des outils les plus efficaces est le drainage souterrain. Il ne s’agit pas d’infrastructures spectaculaires, mais de réseaux modestes de canalisations enterrées, en terre cuite, en graviers ou en PVC perforé, placées à un ou deux mètres sous la surface. Leur rôle est simple et fondamental : évacuer l’eau excédentaire, emporter les sels dissous avant qu’ils ne stagnent, maintenir un niveau d’humidité qui empêche les remontées capillaires. Ces systèmes, déjà utilisés par les Romains, restent essentiels dans les grandes plaines irriguées comme la vallée du Nil, la Camargue ou le delta de l’Èbre.
En zones littorales, la lutte passe par d’autres formes d’ouvrages : des digues, des épis, des seuils hydrauliques insérés dans les canaux afin d’empêcher ou de limiter l’intrusion d’eau salée. Certains estuaires méditerranéens sont dotés de barrages anti-sel, comme dans le delta du Rhône ou celui du Guadalquivir. Ces dispositifs ne cherchent pas à bloquer totalement la mer, mais à maintenir un gradient de pression favorable à l’eau douce, évitant que la nappe phréatique côtière ne se transforme progressivement en aquifère saumâtre.
Parce que la salinisation est souvent liée à un déséquilibre entre infiltration et évaporation, beaucoup de territoires expérimentent des ouvrages de recharge artificielle des nappes. Ce sont des bassins d’infiltration où l’on dirige l’eau de pluie, les eaux de ruissellement ou même des eaux épurées afin qu’elles pénètrent lentement dans le sol. L’objectif est de reconstituer la lentille d’eau douce et de repousser le front salin qui avance depuis la mer. En Crète, dans certaines vallées andalouses et dans plusieurs projets européens de recherche, ces techniques de gestion active des aquifères permettent de stabiliser la qualité de l’eau et de redonner une marge de manœuvre aux agriculteurs.
La lutte contre la salinisation ne se limite pas à l’ingénierie hydraulique. Le vivant joue un rôle essentiel. Des bandes végétalisées sont plantées en lisière des zones côtières ou le long des canaux : roseaux, tamaris, salicornes, atriplex. Ces plantes halophiles, naturellement adaptées aux milieux salés, absorbent une partie des sels et stabilisent les sols. Elles constituent une sorte de rempart biologique. Dans les zones les plus touchées, certaines cultures tolérantes au sel peuvent être introduites temporairement pour restaurer un minimum de productivité en attendant que les sols soient progressivement régénérés.
Enfin, la gestion de l’irrigation doit être repensée. Les irrigations abondantes mais mal maîtrisées sont responsables d’une grande partie des problèmes : elles accélèrent l’évaporation, perturbent les bilans hydriques et déplacent les sels d’une couche à l’autre. L’irrigation goutte-à-goutte, les cycles d’irrigation alternant apport d’eau douce et épisodes de « lessivage », l’usage de capteurs d’humidité et la surveillance de la conductivité électrique du sol permettent de maintenir une circulation d’eau suffisante pour empêcher l’accumulation saline. La FAO rappelle que la gestion fine de l’eau dans les sols affectés est souvent plus décisive que la quantité totale d’eau disponible.
Certains exemples montrent que la lutte contre la salinisation n’est ni vaine ni théorique. Dans la plaine d’Axio, en Grèce du Nord, l’extension des irrigations depuis les années 1950 avait entraîné une montée rapide de la salinité et une chute des rendements. En quelques années, un programme coordonné a permis d’inverser la tendance : installation de drains souterrains à un mètre cinquante de profondeur, mise en place de bassins d’infiltration alimentés par les pluies d’hiver, introduction de tamaris sur les lisières côtières. La salinité moyenne a reculé de près d’un tiers, la nappe s’est stabilisée, et les terres autrefois blanchies ont retrouvé une part de leur fertilité.
La salinisation n’est pas un phénomène spectaculaire, mais c’est l’une des menaces les plus sérieuses qui pèsent sur les terres agricoles du XXIᵉ siècle. La combattre implique de reconstruire un cycle de l’eau cohérent, de mobiliser à la fois le génie civil et la puissance régénératrice du vivant, de retrouver des méthodes anciennes que l’on croyait périmées et d’y associer des outils modernes de suivi et de gestion. C’est un combat patient, souterrain, qui demande de la mémoire hydraulique et une vision de long terme. Là où le sel gagne, la vie recule ; là où les humains rétablissent les circulations d’eau, la vie revient.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Prévention des inondations – Ministère de la Transition écologique
Présente la stratégie nationale de gestion des risques d’inondation (SNGRI), les PAPI, la GEMAPI et les outils publics
Prévenir le risque d’inondation et de submersion – Eaufrance
Explications sur les leviers d’action (infiltration, désimperméabilisation, bassins de rétention).
Plan de prévention des risques naturels d’inondation (PPRi / PPRNi) – CEREMA
Détaille les outils réglementaires d’urbanisme pour réduire l’exposition et la vulnérabilité.
Inondation et adaptation au changement climatique – Gouvernement français
Cadre d’adaptation territoriale face aux risques d’inondation (plans, urbanisme, GEMAPI).
Solutions fondées sur la nature & prévention des inondations – FNE
résente les solutions fondées sur la nature pour intégrer prévention des inondations et gestion des milieux aquatiques.