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L’agriculture n’est pas un secteur parmi d’autres : elle conditionne directement l’alimentation, la santé, l’occupation des sols, le climat, l’eau, l’énergie et la cohésion sociale des territoires. Dans un monde marqué par l’instabilité climatique, la raréfaction des ressources et la fragilisation des chaînes logistiques, le modèle agricole devient un enjeu stratégique de première importance. Penser l’agriculture, ce n’est plus seulement chercher à produire davantage, mais à garantir la continuité de l’alimentation, la régénération des sols et la résilience collective. Cette fiche propose une lecture critique du modèle agricole dominant, afin de comprendre pourquoi il échoue à répondre aux défis contemporains — et pourquoi une bifurcation agroécologique s’impose désormais comme une condition de soutenabilité territoriale.
Nous vivons dans un monde en basculement où la sécurité alimentaire redeviendra, dans les décennies à venir, l’un des défis les plus déterminants de la soutenabilité critique. Dans un contexte d’extrêmes climatiques de plus en plus violents — sécheresses, tempêtes, inondations, canicules humides, maladies émergentes — nos sociétés ne sont absolument pas prêtes. Rien, dans l’organisation actuelle des territoires, ne garantit une continuité minimale de l’alimentation en cas de rupture des chaînes logistiques. La plupart des grandes agglomérations disposent de deux à trois jours de stocks au mieux. Au premier doute, aux premiers rayons vides, la panique généralisée suffit à faire vaciller tout un système.
À cette fragilité structurelle s’ajoute un fait massif : notre modèle agricole actuel est devenu un facteur d’insécurité alimentaire, alors même qu’il prétend la garantir.
Ce modèle produit 20 % des émissions de gaz à effet de serre nationales, accélère la destruction des sols, dépend entièrement d’intrants fossiles, et se montre incapable de résilience face aux anomalies climatiques. En moins de trois générations, la fertilité pourtant fameuse des sols français a été sévèrement dégradée. Sur l’ensemble de l’Europe, plus de 70 % de l’activité biologique des sols cultivés a disparu (FAO). La crise climatique amplifie cette dégradation : les vingt dernières années ont été les plus sèches depuis trois millénaires, plaçant l’Europe dans une situation de vulnérabilité inédite depuis la période préindustrielle.
Loin de nous protéger, l’agriculture industrielle extrait plus qu’elle ne régénère, appauvrit les territoires, fragilise les sols et place la population en dépendance permanente vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement globalisées et du pétrole.
La France dispose certes d’une surface agricole utile importante, mais cette SAU est massivement mobilisée par des logiques extractivistes : monocultures fragiles, irrigation intensive, élevage industriel, spécialisation extrême des territoires, perte de biodiversité fonctionnelle, mécanisation lourde et dépendance au transport motorisé. Autrement dit, un modèle qui fonctionne tant que tout fonctionne — et qui s’effondre dès que les conditions de stabilité énergétique, climatique et logistique cessent d’être réunies.
À cela s’ajoutent les menaces directes du changement climatique : grêles destructrices, tempêtes plus intenses, pluies diluviennes, sécheresses longues, vagues de chaleur extrêmes, résurgence de maladies anciennes (comme la rouille noire) et émergence de nouveaux pathogènes. Une agriculture industrielle centralisée et spécialisée n’a aucune capacité de résilience face à cette diversité de chocs.
Cette fragilité systémique s’est aggravée avec un vaste mouvement de concentration foncière.
La France ne compte plus que 389 000 fermes en 2020, soit 100 000 de moins qu’en 2010 : une chute de 20 % en dix ans. La taille moyenne des exploitations a augmenté de 25 % pour atteindre 69 hectares, et les grandes exploitations — quasi inexistantes il y a 60 ans — couvrent désormais 40 % du territoire agricole métropolitain. En Europe, la tendance est identique : entre 2005 et 2016, l’Union européenne a perdu plus de quatre millions de fermes. Les exploitations de plus de 100 hectares représentent seulement 3 % des fermes, mais monopolisent la moitié de la surface agricole utile. C’est la marque d’un système où le capital s’accapare la terre, où les petits disparaissent, et où la diversité paysanne — pourtant indispensable à la résilience — s’efface.
Ce basculement foncier s’accompagne d’une réglementation devenue inopérante.
Les dispositifs historiques — statut du fermage, contrôle des structures, SAFER — avaient été pensés pour protéger les paysans contre la spéculation. Ils sont aujourd’hui largement contournés. Les CDOA, censées délivrer les autorisations d’exploiter, justifient les agrandissements au nom d’une rentabilité économique définie selon les standards du productivisme. Les rachats de parts sociales permettent de prendre le contrôle d’exploitations sans jamais passer par les garde-fous légaux. Les SAFER, quant à elles, voient leurs prérogatives contournées par des montages juridiques : démembrements de propriété, ventes partielles de parts, locations préalables organisées pour empêcher la préemption. En pratique, les outils publics ne protègent plus le foncier agricole de la concentration capitalistique.
Or cette concentration est l’exact contraire de la résilience : plus une agriculture est dépendante de grandes exploitations mécanisées, moins elle est capable de résister aux ruptures énergétiques, logistiques, climatiques ou sanitaires.
Face à cela, une autre dynamique émerge.
Partout en France, des initiatives foncières citoyennes se multiplient : SCIC Passeurs de Terres, Terres Citoyennes Albigeoises, Lurzaindia, la Foncière Terre de Liens, les groupements fonciers agricoles solidaires, les fonds de dotation Antidote ou La Terre en Commun. Ces organisations collectent l’épargne citoyenne pour acheter des terres, installer des paysans, protéger les sols et soustraire le foncier à la spéculation. Ce mouvement prouve que la société civile a compris ce que l’État laisse filer : la souveraineté alimentaire commence par la souveraineté foncière.
Mais même en reconstruisant un modèle foncier plus juste, un autre défi colossal attend les territoires : le renouvellement de la population agricole.
Près de 55 % des agriculteurs vont partir à la retraite d’ici 2030 — environ 272 000 personnes. Si rien n’est fait, la France perdra la moitié de ses paysans en moins de six ans. Et aucun système agricole agroécologique, même le mieux pensé, ne peut fonctionner sans une base humaine suffisante. Revenir à des pratiques décarbonées, relocalisées, circulaires, exige des bras, des métiers, des compétences, une transmission. La mécanisation lourde des cinquante dernières années a réduit le nombre de travailleurs, mais en les rendant dépendants d’un modèle lui-même dépendant du pétrole. En sortir implique mécaniquement de remobiliser du travail humain.
Selon plusieurs études, il faudra au minimum entre 500 000 et 1 million d’exploitants en 2050 pour assurer une alimentation stable dans un pays comme la France, à condition bien sûr d’une réévaluation radicale des rémunérations et des conditions de travail.
Ces transformations nous obligent à affronter une série de questions vitales :
Comment allons-nous décarboner l’agriculture tout en la rendant capable de produire sans intrants fossiles ? De quelles surfaces avons-nous vraiment besoin pour nourrir une population selon différents régimes alimentaires (omnivore, végétarien, végétal) ? Quelles techniques culturales respectueuses du vivant pouvons-nous déployer à grande échelle ? Comment protéger les cultures en extérieur des extrêmes climatiques ? Comment régénérer des sols épuisés par des décennies d’agriculture industrielle ? Comment réancrer la production, la transformation et le stockage des aliments dans des circuits territoriaux courts ? Comment repenser l’usage de l’eau et de l’énergie pour qu’ils deviennent compatibles avec une soutenabilité territoriale ? Comment anticiper des conditions d’habitabilité radicalement dégradées ?
Ces questions composent la toile de fond d’un constat simple, mais implacable : l’agriculture industrielle est une impasse. Elle détruit les sols qui la nourrissent, dépend d’énergies qui s’épuisent, relègue la paysannerie à la marge, et rend les populations vulnérables à la moindre rupture logistique ou climatique. Construire une agriculture agroécologique n’est pas une option idéologique : c’est une nécessité stratégique, écologique, civilisationnelle.