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Il existe aujourd’hui plusieurs approches agricoles visant à produire de manière écologique, résiliente et à taille humaine. Parmi les plus couramment évoquées figurent le bio-intensif, la permaculture, le maraîchage sur sol vivant (MSV) et l’agroforesterie. Si elles peuvent parfois se recouper ou se combiner, chacune repose sur des logiques et des principes distincts.
Le bio-intensif
Le bio-intensif est une méthode apparue aux États-Unis, notamment développée par John Jeavons, qui cherche à maximiser les rendements sur de très petites surfaces cultivées à la main, tout en respectant les principes de l’agriculture biologique. Cette approche, très structurée et rigoureuse, repose sur une planification précise des cultures, une fertilité maintenue par du compost et des apports organiques, une forte densité de plantation, et une succession rapide des cultures. L’espace est optimisé via des cultures en planches permanentes, tandis que la mécanisation est réduite au minimum : grelinette, outils manuels, pas de tracteurs. Ce modèle est particulièrement adapté aux microfermes, aux jardins nourriciers urbains ou à des territoires restreints cherchant l’autonomie alimentaire. Très productif à petite échelle, il est utile dans une optique de résilience, mais demande en contrepartie une main-d’œuvre abondante et une bonne technicité.
La permaculture
À l’opposé d’une méthode purement agricole, la permaculture se présente avant tout comme un système de conception global inspiré des écosystèmes naturels. Fondée sur trois éthiques — prendre soin de la Terre, prendre soin des humains, partager équitablement —, elle cherche à concevoir des milieux de vie durables, sobres et résilients. En agriculture, cela se traduit par une approche systémique : différenciation des zones (jardin, verger, forêt nourricière, etc.), polyculture, association de végétaux annuels et pérennes, intégration des flux d’eau, du climat, du bâti, voire des animaux. La permaculture peut inclure des techniques empruntées au bio-intensif ou au MSV, mais elle dépasse la question de la production alimentaire pour s’étendre à l’habitat, à l’énergie, à la gouvernance, au soin des communs. Elle est holistique et adaptable à tous les contextes, mais peut aussi être mal comprise ou mal appliquée si elle se réduit à une esthétique ou à une accumulation d’astuces sans vision globale cohérente.
Le maraîchage sur sol vivant
Le MSV est une approche agroécologique centrée sur la régénération naturelle des sols. Il s’appuie sur l’idée que la fertilité d’un sol dépend avant tout de sa vie biologique — microfaune, champignons, vers, bactéries — et qu’il faut la nourrir plutôt que la perturber. Le MSV repose donc sur le non-travail du sol (pas de labour ni de retournement), le maintien d’une couverture permanente (foin, BRF, compost, broyats), l’apport régulier de matière organique, et une observation attentive de l’évolution du sol et des cultures. Les cultures se font souvent en planches, avec peu ou pas de mécanisation. Cette méthode respecte profondément la structure des sols, améliore leur fertilité sur le long terme, et se combine aisément à d’autres démarches écologiques. Elle demande cependant beaucoup de matière organique, et un certain temps avant que l’écosystème ne s’équilibre.
L’agroforesterie
Elle désigne l’ensemble des pratiques agricoles qui associent de manière intentionnelle des arbres ou des haies à des cultures ou à de l’élevage sur une même parcelle. Loin d’être une simple juxtaposition, cette approche repose sur l’idée que les arbres, plutôt que de concurrencer les cultures, peuvent en devenir des alliés puissants. Elle prend des formes variées selon les contextes : arbres alignés au sein de grandes cultures (agroforesterie intra-parcellaire), haies bocagères en périphérie des champs, vergers intégrés à des potagers maraîchers, ou encore pâturages arborés dans le cadre du sylvopastoralisme. En réconciliant production végétale, élevage et éléments forestiers, l’agroforesterie multiplie les bénéfices. Elle améliore la fertilité des sols grâce aux feuilles mortes et à l’activité biologique qu’elle stimule, tout en les protégeant de l’érosion. Certaines essences d’arbres, notamment les légumineuses, enrichissent naturellement le sol en azote. Par leur ombre, leurs racines profondes et leur capacité à réguler le microclimat, les arbres contribuent aussi à la rétention d’eau, limitent l’évaporation et favorisent la résilience face aux sécheresses. Sur le plan écologique, ils créent des habitats pour les oiseaux, pollinisateurs, insectes auxiliaires, et assurent une continuité écologique essentielle. Face aux aléas climatiques – vents violents, canicules, pluies extrêmes – les arbres jouent un rôle de barrière, de tampon, et parfois d’éponge naturelle. Ils diversifient aussi les sources de revenus : bois, fruits, noix, résine, fourrage. Sans oublier leur contribution à l’atténuation du changement climatique, par le stockage de carbone dans la biomasse et les sols. On distingue plusieurs formes d’agroforesterie : l’agroforesterie intra-parcellaire, où les arbres sont insérés directement au sein des cultures ; l’agroforesterie bocagère, héritière des haies traditionnelles ; l’agroforesterie fruitière, qui combine arbres nourriciers et cultures vivrières ; et le sylvopastoralisme, où l’arbre cohabite avec les animaux. Pour réussir une implantation agroforestière, il faut sélectionner des essences locales et utiles (fruitiers, fixateurs d’azote, fourragers…), adapter les espacements pour laisser passer la lumière, gérer les interactions racinaires et organiser l’entretien à long terme (taille, protection, valorisation). Des exemples inspirants jalonnent le monde : en France, la ferme du Coteau dans le Gers cultive du blé entre des rangées de noyers et merisiers ; en Afrique de l’Ouest, les arbres à karité ou à néré sont conservés au sein des champs de mil ou de sorgho ; dans les Andes, des cultures de maïs et haricots prospèrent à l’ombre des arbres fruitiers. Pour aller plus loin, l’Association Française d’Agroforesterie propose formations et accompagnement, tandis que des ouvrages de référence comme L’agroforesterie pour une agriculture durable (coordonné par Alain Canet et Claude Bourguignon) ou des chaînes YouTube comme Le Jardin Comestible ou Agroforesterie & Permaculture offrent des ressources concrètes et accessibles. L’agroforesterie ne se contente pas d’ajouter des arbres aux champs : elle redonne de la profondeur au paysage agricole, du sens à la production, et de la résilience aux territoires.
L’agriculture raisonnée : une impasse
À côté de ces démarches de rupture, l’agriculture raisonnée occupe une place particulière. Elle se présente comme une tentative d’optimisation du modèle agricole conventionnel, visant à en réduire certains impacts sans en remettre en cause les fondements. Elle repose sur une utilisation dite « maîtrisée » des intrants chimiques, ajustée selon des seuils de nuisibilité, des conditions climatiques ou des stades culturaux.
Contrairement aux approches agroécologiques, l’agriculture raisonnée ne vise pas la sortie des pesticides, mais leur gestion plus fine. Or, cette approche se heurte à plusieurs limites désormais bien documentées. De nombreuses études montrent que les pesticides exercent des effets chroniques à faibles doses, sans seuil de sécurité clairement identifiable. Les effets sub-létaux, les perturbations endocriniennes et les effets cocktails — résultant de l’exposition simultanée à plusieurs molécules — affectent durablement les pollinisateurs, la microfaune des sols, la biodiversité aquatique et la santé humaine.
Réduire les doses ne supprime donc pas la toxicité : cela la diffuse dans le temps et dans l’espace. Les sols restent biologiquement appauvris, les paysages agricoles demeurent simplifiés, et les chaînes trophiques continuent d’être fragilisées. Par ailleurs, même « raisonnée », cette agriculture reste entièrement dépendante des engrais de synthèse, de la mécanisation lourde, des semences industrielles et d’une énergie fossile abondante. Elle ne régénère pas les sols ; au mieux, elle en ralentit la dégradation.
À l’échelle d’un territoire résilient, l’agriculture raisonnée apparaît ainsi comme une adaptation minimale d’un modèle fondamentalement non viable.
En conclusion, les pratiques culturales réellement compatibles avec la résilience territoriale sont celles qui restaurent les sols vivants, abolissent la dépendance aux intrants fossiles, renforcent la biodiversité fonctionnelle et s’inscrivent dans des systèmes agricoles diversifiés et ancrés localement.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
FAO – Agroécologie : principes et éléments pratiques
Présentation simple des concepts et leviers agroécologiques (document PDF en français)
Le guide du Maraîchage Sol Vivant (PDF – plateforme EcophytoPIC / Géco)
A Farmer’s Mini-Handbook: GROW BIOINTENSIVE (PDF)
Manuel d’introduction (principes, mise en œuvre, logique “mini-farming”).
Aubert, C. et al. (2017). Maraîchage biologique permaculturel et performance économique– Étude INRA / AgroParisTech – Ferme du Bec Hellouin
Cette étude montre qu’un micro-maraîchage intensif et agroécologique peut atteindre des rendements très élevés sur de petites surfaces.
Agroforesterie : des arbres pour une agriculture durable (INRAE, 2022)
Association d’arbres et de cultures sur une même parcelle, avec ou sans animaux, l’agroforesterie est une pratique d’intérêt pour la transition agroécologique vers des systèmes agricoles et alimentaires durables. Éclairage sur un sujet auquel INRAE et ses équipes se consacrent au quotidien.
Association Française d’Agroforesterie (AFAF) – Accueil et ressources
Depuis 2007, l’Association Française d’Agroforesterie agit pour accélérer la transition agroécologique dans les différents territoires de France.
Henry et al., 2014 – Nature Communications
Montre que des effets sublétaux observés en labo peuvent varier et s’amplifier selon les conditions “réelles” (paysage, météo, timing d’exposition), ce qui met en cause des évaluations centrées sur la létalité.
Wright et al., 2015 – Scientific Reports
Exemple de résultats à faibles doses affectant cognition/comportements chez les abeilles (modification de l’attrait pour la récompense sucrée), ce qui montre que « faible dose » ne signifie pas « absence d’effet ».
Rizzati et al., 2016 – revue sur les mélanges de pesticides (Chemico-Biological Interactions, Elsevier/ScienceDirect)
Revue très citée sur les effets des cocktails dans des modèles animaux et cellulaires : synergies, additivité, mécanismes multiples.
INRAE, 2019– “Impact des mélanges de pesticides” (PDF, Gamet-Payrastre)
Document de synthèse INRAE explicitement centré sur l’exposition à faibles doses via l’alimentation, et les questions de toxicologie des mélanges (cancers, métabolique/endocrinien, etc.)
Cairn, 2022 – “Exposition aux cocktails de pesticides : quels impacts…”
Synthèse en français sur les enjeux sanitaires des expositions multiples (mélanges), utile pour une bibliographie “lisible” côté SHS/santé environnementale.
EFSA, 2018 – Guidance sur l’identification des perturbateurs endocriniens
Document de référence européen sur l’évaluation des propriétés perturbatrices endocriniennes (où la question des effets à faibles doses et des mécanismes hormonaux est centrale).
EFSA, 2021 – Avis sur l’impact des réponses dose-effet non monotones (NMDR) sur l’évaluation des risques
Pièce importante : EFSA discute explicitement des courbes non monotones (donc l’idée qu’un effet puisse exister à faible dose sans “monter linéairement”), avec implications réglementaires.
Lagarde et al., 2015 – Environmental Health (via PubMed)
Article très cité proposant une méthode pour évaluer la robustesse des relations dose-réponse non monotones, typiques des perturbateurs endocriniens (donc directement utile contre l’argument “dose faible = dose sûre”)
ANSES – “10 ans de phytopharmacovigilance en France” (PDF, 2025)
Surveillance en conditions réelles, signaux, limites des évaluations ex ante, et utilité des données post-AMM (expositions chroniques, environnement).