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Affirmer que l’agroécologie peut nourrir l’humanité est souvent considéré comme une prise de militant.es « qui aurait tendance à prendre leur désirs pour des réalités »… Pourtant, tout examen sérieux de la littérature scientifique, des travaux agronomiques récents, des scénarios prospectifs internationaux et des expériences menées sur le terrain, ne laisse planer aucun doute : l’agroécologie n’est pas seulement capable de nourrir la planète, elle constitue l’une des rares stratégies pour le faire durablement.
Aujourd’hui, environ 9,5 % des surfaces agricoles mondiales sont conduites en agriculture biologique. Ce pourcentage peut sembler dérisoire face à l’immensité des surfaces cultivées. Pourtant, même à ce niveau encore faible de conversion, le bio constitue l’un des rares domaines où les surfaces augmentent régulièrement, année après année, répondant à une demande alimentaire, sociale et écologique croissante. Mais pour affirmer que l’agroécologie peut nourrir l’humanité, il faut dépasser les seuls chiffres actuels et examiner ce qui se passe lorsque l’on repense l’ensemble d’un système alimentaire.
C’est précisément ce qu’a réalisé l’un des travaux les plus solides à ce jour : le scénario TYFA – Ten Years For Agroecology in Europe, élaboré par l’IDDRI. Ce scénario, loin d’être une utopie écologiste, repose sur une modélisation rigoureuse et une réorientation cohérente des systèmes agricoles européens. Il montre qu’une Europe 100 % agroécologique, sans pesticides, sans engrais de synthèse, et avec des systèmes de polyculture-élevage intégrés, peut parfaitement nourrir sa population en 2050.
La clé du scénario repose sur trois éléments structurants :
- une baisse modérée mais nécessaire de la consommation de produits d’origine animale, ce qui permet de libérer des surfaces céréalières actuellement utilisées pour nourrir les animaux ;
- une augmentation significative de la production de légumineuses (lentilles, pois, féveroles, luzerne), indispensables pour l’azote et pour l’autonomie alimentaire protéique ;
- une réorganisation des surfaces agricoles permettant de restaurer les prairies, de déployer des haies et de développer des systèmes agroforestiers.
Cette vision est loin d’être isolée. Une étude du CNRS publiée en 2021 a confirmé la faisabilité d’un système européen largement agroécologique, en soulignant que la transition n’implique pas une baisse de la production alimentaire, mais une redéfinition de ce qui est produit, et surtout de la manière dont on le produit. Loin de diminuer les capacités de production, la diversification des systèmes agricoles augmente la résilience face aux ravageurs, à la sécheresse, aux chocs climatiques et au déclin des pollinisateurs.
La question de la productivité ne se limite pas à des rendements comptables à court terme.
L’agroécologie repose sur une intensification écologique — augmentation de la production par la gestion fine des interactions biologiques — plutôt que sur une intensification chimique ou mécanique. De nombreuses études (FAO, IPES-Food, INRAE) montrent que les systèmes agroécologiques diversifiés présentent une résilience deux à trois fois supérieure aux systèmes conventionnels lorsque l’on tient compte des sécheresses, des inondations, des vagues de chaleur, de l’épuisement des sols et des fluctuations du prix des intrants.
Un autre aspect essentiel est la qualité des aliments produits.
Les productions biologiques, en particulier celles issues de systèmes diversifiés et de sols vivants, contiennent davantage de composés phytochimiques bénéfiques : polyphénols, antioxydants, micronutriments essentiels. Une étude récente intitulée “Soil Health and Nutrient Density: Beyond Organic vs. Conventional Farming” montre que la richesse biologique du sol se traduit directement par une densité nutritionnelle supérieure dans les plantes. À l’inverse, les productions conventionnelles sont fréquemment contaminées par des résidus de pesticides, des métaux lourds (notamment cadmium) et des perturbateurs endocriniens. Nourrir l’humanité ne consiste pas seulement à fournir des calories, mais à produire des aliments qui soutiennent la santé humaine.
Cependant, une pièce maîtresse du grand puzzle de la transition agroécologique reste souvent oubliée : les semences.
Ce n’est pas un détail technique, c’est l’un des enjeux les plus décisifs pour le futur alimentaire de la planète.
Comme le rappelle la chercheuse de l’INRAE Véronique Chable :
« Il y a 10 000 ans, le paysan était le premier sélectionneur de graines. Puis, on a créé le métier de semencier et le paysan a été dépossédé, après-guerre, de cette partie de l’activité de la ferme. »
L’agriculture industrielle a transféré le pouvoir génétique aux semenciers. Les variétés modernes ont été sélectionnées pour fonctionner dans des conditions standardisées : intrants chimiques élevés, monocultures, irrigation artificielle, régimes de fertilisation intensifs. On les a rendues performantes en laboratoire et au champ… mais seulement dans des environnements artificiellement stabilisés.
Ces variétés sont donc mal adaptées à l’agroécologie, dont le principe même repose sur des sols vivants, des intrants naturels, des interactions biologiques complexes et des systèmes diversifiés. Une plante conçue pour un champ uniforme et nourrie par des engrais solubles n’a aucune raison d’être performante dans un sol agroécologique riche, biologiquement actif mais moins uniformisé. Ce n’est pas son environnement naturel.
Véronique Chable explique d’ailleurs dans son ouvrage La graine de mon assiette (Apogée) que la diversité génétique est l’un des outils les plus puissants pour faire face au changement climatique. Des plantes homogènes, issues de variétés génétiques stabilisées artificiellement, sont très performantes dans un environnement stable, mais fragiles face aux maladies, aux stress thermiques ou hydriques. À l’inverse, les semences paysannes — issues de populations hétérogènes et coévoluant avec leur milieu — montrent une extraordinaire plasticité écologique.
Cette plasticité est la clé de la résilience agroécologique.
Or, la planète en a cruellement besoin :
- selon l’ONU, 75 % de la diversité génétique agricole a disparu en vingt ans ;
- au XIXᵉ siècle, on cultivait environ 10 000 variétés de blé ;
- aujourd’hui, il en reste moins d’une dizaine en utilisation industrielle majeure.
Perdre la diversité, c’est perdre l’avenir.
L’agroécologie, au contraire, permet de le reconstruire.
En réhabilitant la sélection paysanne, en soutenant les réseaux de semences libres, en encourageant la recherche publique sur les variétés populations, on redonne à la société sa capacité d’adaptation génétique face au climat. Les semences deviennent alors l’un des piliers centraux de la capacité à nourrir une population dans un monde instable.
L’agroécologie ne nourrit pas seulement davantage, elle nourrit mieux et elle nourrit durablement. Elle protège le sol — fondement même de toute production — en évitant son érosion, sa compaction et son appauvrissement. Elle réduit la dépendance aux intrants énergétiques, protégés par un marché global instable. Elle augmente la résilience des écosystèmes agricoles face aux aléas climatiques. Elle restaure la biodiversité, élément indispensable de la productivité à long terme. Elle produit des aliments plus riches. Elle renforce l’autonomie protéique. Elle recrée de la stabilité sociale et de la sécurité alimentaire à l’échelle locale et régionale.
Dire que l’agroécologie peut nourrir l’humanité n’a donc strictement rien « d’idéologique ». C’est la conclusion logique d’un siècle de recherches agronomiques, d’expérimentations paysannes et d’évaluations scientifiques de plus en plus fines. Le défi n’est pas la faisabilité — elle est démontrée.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Scénario TYFA – Ten Years For Agroecology in Europe (IDDRI, 2018)
Le document central montrant qu’une Europe 100 % agroécologique peut nourrir sa population.
Étude CNRS (2021) — “Vers une Europe agroécologique ?”
Soil Health & Nutrient Density (2022) — “Soil Health and Nutrient Density: Beyond Organic vs Conventional”
Étude clé sur les liens entre sols vivants, diversité des micro-organismes et qualité nutritionnelle des aliments.
Ponisio et al. (2015) — Méta-analyse sur les performances du bio
Travail de référence sur les rendements et les dynamiques écologiques
Seufert, Ramankutty & Foley (2012) — Étude sur les rendements bio/conventionnel.
Comparaison mondiale des systèmes agricoles, base scientifique majeure.
IPES-Food (2016) — “From Uniformity to Diversity”
Rapport structurant démontrant que les systèmes agroécologiques sont plus résilients et plus durables à long terme.
En bio, les agriculteurs européens peuvent désormais choisir leurs semences (2022)
Depuis le 1er janvier 2022, une nouvelle réglementation européenne s’applique pour les producteurs en agriculture biologique. Dans cet article pour The Conversation France, Véronique Chable, chercheuse INRAE, explique les changements que permet ce nouveau contexte en matière de commercialisation des semences
CIRAD (2023) — Programme AgroEco2050
Modélisation d’un futur agroécologique viable en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (nombreuses brochures à télécharger librement).