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L’idée selon laquelle l’agroécologie serait « trop gourmande en main-d’œuvre » occupe une place étonnamment centrale dans les débats sur la transition alimentaire. Elle repose sur une intuition facile à formuler : si l’on renonce aux engrais de synthèse, aux pesticides, à une partie de la mécanisation et à l’énergie fossile qui en est le socle, alors le travail humain doit nécessairement augmenter. Cette intuition n’est pas infondée. Toutes les évaluations scientifiques sérieuses montrent effectivement que les systèmes agroécologiques mobilisent davantage de travail que l’agriculture industrielle actuelle. Mais ce que ces mêmes études montrent avec la même constance, c’est que cette hausse reste (relativement) modérée, et, surtout, qu’elle ne nous ramène en rien aux niveaux d’emplois agricoles d’avant la mécanisation.
Autrement dit : oui, il faut plus de travail. Non, comme nous le verrons, il ne faut pas des légions de travailleurs penchés dans les champs comme au XVIIIᵉ siècle. L’agroécologie ne demande pas de revenir à un monde ancien ; elle demande de transformer la nature même du travail agricole.
La littérature scientifique offre un premier éclairage.
Les comparaisons entre systèmes biologiques et systèmes conventionnels, souvent utilisées comme proxy de l’agroécologie, montrent des hausses comprises entre 10 % et 50 % de main-d’œuvre par hectare. Ce sont les résultats des méta-analyses de Ponisio et al. dans Nature Plants (2015) ou de Seufert et Ramankutty dans Nature (2012), deux références majeures. Les filières très diversifiées — maraîchage biologique, agroforesterie fine, polyculture-élevage intégrée — se situent plutôt du côté des +70 % à +100 %. Les études du FIBL, institut européen de référence, confirment ces chiffres : les fermes biologiques mobilisent typiquement 20 % à 40 % d’heures de travail supplémentaires par hectare.
À l’échelle systémique, les grands scénarios prospectifs convergent. Le scénario TYFA, développé par l’IDDRI et qui modélise une Europe entièrement agroécologique, estime des hausses de main-d’œuvre de l’ordre de 30 % à 70 % selon les filières. Le programme AgroEco2050 du CIRAD, appliqué au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord, identifie des augmentations similaires, parfois plus élevées dans les systèmes les plus intensifs en biodiversité.
Ces chiffres posent une question en apparence paradoxale : si l’agroécologie demande davantage de travail, pourquoi ne faudrait-il pas retrouver les 40 % ou 50 % de paysans mobilisés avant l’industrialisation agricole ?
La réponse apparaît dès l’instant où l’on distingue les deux moteurs de la transition : la mécanisation, bien sûr, mais surtout la révolution agronomique. L’agriculture préindustrielle, parce qu’elle disposait de peu de connaissances techniques sur les sols, les nutriments, la microbiologie, les rotations complexes ou la gestion des cycles écologiques, était obligée de compenser ces lacunes par du travail humain. Elle reposait sur des rendements faibles, des jachères longues, et une forme de gestion extensive où l’on substituait la force brute au savoir.
L’agroécologie contemporaine fonctionne sur un tout autre paradigme. Elle remplace non pas les humains par des machines, mais les machines et les intrants par la compréhension fine du vivant.
Nous savons aujourd’hui exploiter les complémentarités entre céréales et légumineuses, piloter la fertilité grâce aux couverts, intégrer des arbres dans les cultures, réguler les bioagresseurs par des équilibres écologiques, optimiser la matière organique, ajuster la densité des cultures, restaurer les cycles de l’eau et de l’azote, organiser collectivement le travail et maintenir des sols vivants. Cette maîtrise agronomique rend possible une intensification écologique qui n’a rien à voir avec l’extensivité de l’Ancien Régime. Là où nos ancêtres compensaient l’absence de connaissances par des bras, nous compensons la rareté du pétrole par du savoir.
Cette logique se retrouve dans les pays qui ont déjà expérimenté des transitions agroécologiques.
À Cuba, lorsque l’effondrement de l’accès aux intrants extérieurs a forcé le pays à se tourner vers l’agroécologie dans les années 1990, la main-d’œuvre agricole a augmenté, mais dans des proportions modérées : environ 30 %. Dans le même temps, la production maraîchère urbaine a été multipliée par trois à cinq. Le Bhoutan, qui s’est donné pour objectif d’adopter le « 100 % bio », a constaté une hausse de 15 % à 25 % de la main-d’œuvre, absorbée par une montée en compétences grâce à la formation agronomique et à l’organisation villageoise. L’Autriche, où plus d’un quart des terres sont en agriculture biologique, observe une hausse du travail agricole située entre 20 % et 40 %, mais accompagnée d’une meilleure valeur ajoutée, d’un maintien du nombre d’agriculteurs et d’une dynamique rurale plus robuste que dans les pays hyper-intensifs. Dans le Kerala, en Inde, les systèmes agroforestiers diversifiés mobilisent davantage de travail — 20 % à 60 % selon les cas — mais génèrent des niveaux élevés de sécurité alimentaire, de résilience climatique et de biodiversité agricole. Enfin, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, où des méthodes d’intensification écologique (zaï modernisé, agriculture sous couverture végétale permanente, systèmes mil-niébé-arachide) sont largement adoptées, la main-d’œuvre augmente effectivement, mais les rendements doublent souvent, tandis que la fertilité des sols se restaure en moins d’une décennie.
Partout, on observe le même phénomène : l’agroécologie demande plus de travail mais cette augmentation n’est jamais hors d’atteinte. Elle se traduit principalement par une réorientation du travail, par une montée en compétences, par une meilleure organisation.
L’enjeu principal se trouve là : l’agroécologie transforme la nature du travail bien plus que son volume. L’agriculture industrielle a cherché pendant un siècle à substituer systématiquement l’humain par l’intrant. Elle a remplacé l’observation par la chimie, le soin par la standardisation, la gestion des sols par les engrais de synthèse. L’agroécologie fait le chemin inverse. Elle demande plus de gestes, certes, mais surtout plus d’attention, de planification, de compréhension, de coopération, de savoir-faire. C’est une forme d’intelligence appliquée à la matière vivante, plutôt qu’une force brute appliquée aux surfaces.
Une dernière dimension vient compléter ce tableau, plus anthropologique et peut-être plus décisive encore : la « reconnexion »
Dans une société où 98 % des citoyens vivent déconnectés du monde vivant, où le simple fait de faire pousser une plante, de comprendre une saison, de sentir la terre humide ou de reconnaître une graine est devenu exceptionnel, la rupture entre humains et écosystèmes atteint une intensité préoccupante. La déconnexion physique s’accompagne d’une déconnexion culturelle, cognitive, psychologique. Produire la nourriture devient un événement abstrait, un service assuré par des chaînes logistiques lointaines et vulnérables, plutôt qu’une activité incarnée et comprise.
Retisser le lien entre les humains et le vivant est l’un des apports les plus essentiels de l’agroécologie.
Elle n’exige pas seulement plus de travail agricole : elle exige plus de présence humaine au vivant. Jardiner, cultiver, comprendre la saisonnalité, suivre la croissance d’un légume, manipuler la matière organique, reconnaître une plante utile, participer — ne serait-ce qu’à petite échelle — à un cycle biologique : ces gestes simples restaurent une forme de lucidité collective que l’agriculture industrielle a rendu impossible.
Ainsi, l’augmentation de la main-d’œuvre dans l’agroécologie n’est pas une contrainte « rétrograde ». C’est une opportunité. Celle de réinscrire les sociétés humaines dans le vivant qui les porte, de sortir de l’abstraction alimentaire, de renouer avec des formes de savoirs écologiques devenus indispensables.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IPBES (2018) — “Land Degradation and Restoration”
Rapport essentiel montrant pourquoi les systèmes agroécologiques restaurent mieux les sols et nécessitent un travail plus qualitatif.
Ponisio et al. (2015) — Diversification practices reduce organic to conventional yield gap
Article sur la réduction de l’écart de rendement entre agriculture biologique et conventionnelle grâce à des pratiques de diversification (rotations, cultures associées).
Orsini et al. (2018) — Labour use on organic farms: a review of research…
Revue dédiée à la quantification/variabilité du travail en bio vs conventionnel (par ha, par type de ferme, organisation du travail, etc.).
Seufert, Ramankutty & Foley (2012) — “Comparing the yields of organic and conventional agriculture”. Nature
Étude sur les systèmes bio, très utilisée dans les comparaisons agroécologiques.
Grovermann et al. (2024) — Comparative Analysis of Organic Farming in the EU
Compilation/lecture comparative à l’échelle UE (incluant éléments sur labour par hectare selon types de fermes). Utile pour retrouver des études “dures” par filière (grandes cultures, viticulture, élevage…).