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Dans l’imaginaire collectif, il suffit souvent de planter des arbres pour créer un puits de carbone. L’idée est simple et… rassurante : une forêt, par sa seule présence, absorberait naturellement du CO₂ et contribuerait spontanément à réparer les excès de notre civilisation. Mais cette représentation ne résiste pas à l’examen. Une forêt n’est pas automatiquement un puits ; elle ne l’est que lorsqu’elle est jeune, vigoureuse, en croissance active, et que ses cycles biologiques ne sont pas rompus par la sécheresse, les maladies, les incendies ou des pratiques sylvicoles destructrices.
Beaucoup de forêts européennes sont déjà saturées, certaines deviennent même sources nettes d’émissions, relâchant dans l’atmosphère le carbone accumulé pendant des décennies. Loin d’être des éponges passives, les forêts sont des organismes vivants, fragiles, dont le rôle climatique dépend entièrement de leur structure, de leur diversité, de leur gestion et de leur âge.
Cette réalité conduit à un concept désormais central dans la science du climat : celui de removal.
Contrairement à la simple idée de stockage temporaire, un removal désigne un retrait réel, net et durable du CO₂ atmosphérique, suivi d’un stockage de longue durée. Autrement dit, il ne suffit pas qu’un arbre absorbe du carbone. Pour qu’il y ait removal, ce carbone doit être retiré du cycle atmosphérique et stabilisé dans des réservoirs qui dureront des décennies, voire des siècles : bois d’œuvre, biochar, sols profonds ou matériaux durables. Ce principe change absolument tout. Une forêt qui vieillit, qui stagne ou qui laisse son bois se décomposer ne transforme pas son absorption en removal. Ce n’est qu’à travers une gestion fine, pensée pour maintenir la croissance et organiser la valorisation du bois, que la forêt devient une véritable alliée climatique.
Maintenir une forêt en croissance permanente est ainsi un impératif fondamental.
Un arbre jeune absorbe beaucoup plus de carbone qu’un arbre âgé : il construit du bois, étend son houppier, développe ses racines, multiplie ses tissus vivants. Avec le temps, sa croissance ralentit ; il n’ajoute plus chaque année qu’une faible quantité de biomasse, tout en devenant plus vulnérable aux sécheresses, aux scolytes, aux champignons pathogènes. Dans une forêt non gérée, l’ensemble du peuplement vieillit simultanément, la canopée se ferme, la lumière se raréfie, et la dynamique s’essouffle : la forêt glisse progressivement du statut de puits à celui de compartiment neutre, puis parfois à celui de source nette. Dans les années de stress hydrique, la mortalité peut même s’emballer, relâchant en quelques mois des quantités de carbone supérieures à celles captées pendant des dizaines d’années.
Une sylviculture orientée vers le removal doit donc maintenir une mosaïque d’arbres d’âges différents, favorisant en permanence la croissance active : éclaircies douces et régulières, régénération naturelle prioritaire, absence de coupes rases, préservation stricte du sol forestier, maintien d’un couvert continu, sélection d’essences adaptées au climat présent et futur. Il ne s’agit pas d’exploiter davantage, mais d’accompagner les dynamiques naturelles, de créer un écosystème structuré où la forêt ne vieillit pas d’un bloc mais se renouvelle en continu, comme un organisme métabolique où la jeunesse et la maturité coexistent sans uniformité.
Le bois d’œuvre constitue alors le second pilier de cette approche.
La distinction entre bois de chauffage et bois d’œuvre n’est pas anecdotique : c’est une différence climatique majeure. Brûler du bois, même local et renouvelable, relâche instantanément le carbone qu’il contient. L’énergie produite est utile, mais elle ne crée aucun bénéfice climatique net. Le bois d’industrie, qui finit en papier ou en panneaux, ne retient le carbone que quelques années. Le bois d’œuvre, lui, immobilise le carbone pendant des décennies, parfois des siècles : poutres, charpentes, solivages, ossatures, planchers massifs, mobilier durable. Ces matériaux deviennent des “batteries carbone” longues durées, prolongeant dans l’espace construit la captation réalisée par la forêt. C’est pourquoi une forêt orientée principalement vers le bois-énergie ne sera jamais un puits durable, alors qu’une forêt structurée pour produire du bois d’œuvre peut devenir un removal puissant.
Vient ensuite la question du bois mort.
La présence de bois mort en forêt est indispensable : plus de 20 à 30 % de la biodiversité forestière en dépend directement. Le bois mort nourrit les champignons saproxyliques, héberge insectes, oiseaux et petits mammifères, régénère lentement les sols, protège les jeunes plants et structure l’hydrologie forestière. Mais le bois mort n’est pas homogène. Une sylviculture écologique distingue le bois mort “écologique”, celui qu’il faut absolument laisser en place — les gros bois, les troncs de fort diamètre, les chandelles, les gros chablis — et le bois mort “valorisable”, essentiellement constitué des petits diamètres, des branches, des résidus d’éclaircies ou des jeunes chablis. Ce bois, inutilisable en bois d’œuvre et peu efficace en bois-énergie, peut être transformé en biochar. Le biochar stabilise le carbone sur des centaines d’années, tout en devenant un amendement exceptionnel pour les sols agricoles : il améliore la structure, augmente la capacité de rétention d’eau, stimule la vie microbienne, accroît la résilience hydrique et réduit les besoins en intrants. L’association forêt–bois d’œuvre–biochar crée ainsi un triple réservoir carbone d’une efficacité incomparable : arbres vivants en croissance, matériaux durables et sol enrichi.
Aucune stratégie sylvicole ne peut néanmoins fonctionner sans un principe fondamental : la diversité des essences.
Les monocultures forestières, même lorsqu’elles paraissent productives (épicéa, douglas, pin maritime), sont en réalité extrêmement vulnérables. Elles brûlent plus vite, succombent massivement aux ravageurs, s’effondrent sous la sécheresse, favorisent les maladies cryptogamiques et stockent moins de carbone à long terme. Une forêt diversifiée répartit les risques, amortit les traumatismes, régule elle-même les pathogènes et s’adapte plus aisément aux variations climatiques. La diversité doit être conçue dans toutes les dimensions : mélange d’essences, diversité génétique au sein de chaque espèce, variation des classes d’âge, structuration verticale, coexistence d’essences pionnières et climaciques, mosaïque paysagère intégrant ripisylves, clairières, bosquets et zones humides. Les forêts du futur — celles qui survivront aux 2, 3 ou 4 °C de réchauffement — seront nécessairement hétérogènes, complexes, irrégulières, multifonctionnelles.
Une sylviculture véritablement écologique, c’est une approche scientifique, moderne, exigeante, qui refuse la coupe rase, bannit le tassement des sols, préserve les micro-organismes, renforce la résilience, organise la capture continue du carbone, valorise les usages durables du bois et protège la biodiversité.
Elle s’inspire du fonctionnement naturel des forêts anciennes tout en mobilisant les connaissances contemporaines : sélection assistée, suivi des essences sentinelles, anticipation des risques climatiques, restauration des corridors écologiques, intégration des usages locaux du bois dans les circuits courts, maintien des zones humides forestières, préservation des sols profonds, gestion fine des stocks de carbone, utilisation raisonnée du biochar, cohabitation des classes d’âge et refus des modèles simplificateurs.
Dans ce modèle, la forêt est un organisme à accompagner. Elle devient un partenaire du vivant, un pilier de la soutenabilité territoriale, un régulateur hydrique, un refuge biologique, un réservoir de carbone, un matériau de construction, un espace social et culturel. Elle n’est plus une mine, ni une simple accumulation de biomasse ; elle est un système coopératif où humains et arbres co-évoluent, dans une logique de transmissions longues et de responsabilités partagées.
Une sylviculture orientée vers le removal et le bois d’œuvre est l’un des rares modèles capables d’aligner les dynamiques du vivant avec les exigences climatiques du XXIᵉ siècle. Elle transforme la forêt en un espace de captation active, de stockage durable et de résilience écologique. Elle rend possible un futur où chaque hectare forestier contribue réellement à stabiliser le climat, sans sacrifier la biodiversité, ni la qualité des sols, ni la beauté du vivant.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
GIEC – AR6, Chapitre 7 “Agriculture, Forestry and Other Land Uses (AFOLU)” (2022)
Cadre de référence sur le rôle des forêts et des produits bois dans la mitigation, y compris la notion de carbon dioxide removal (CDR) et les limites des puits biologiques.
https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/chapter/chapter-7/
GIEC – AR6, Chapitre 12 “Cross-sectoral perspectives” (2022)
Section très utile sur les removals, la bioéconomie, les filières bois et les interactions entre climat, matériaux et usage des terres.
https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/chapter/chapter-12/
INRAE & IGN – Étude “Forêt, bois et changement climatique – Quel rôle pour les forêts et la filière forêt-bois françaises dans l’atténuation ?” (2017)
Rapport de fond (INRA/IGN) sur le bilan carbone de la filière forêt-bois, les différents leviers (gestion, bois d’œuvre, bois énergie) et les trajectoires possibles à l’horizon 2050.
https://www.inrae.fr/sites/default/files/pdf/etude-forets-bois-et-changement-climatique-rapport-2.pdf
IPBES – “Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services” (2019)
Rapport de référence sur la biodiversité, avec une forte partie sur les forêts, la biodiversité forestière et les limites des approches purement “carbone” sans prise en compte des écosystèmes.
https://ipbes.net/sites/default/files/inline/files/ipbes_global_assessment_report_summary_for_policymakers.pdf
Académie des sciences – “Les forêts françaises face au changement climatique” (2023)
Analyse globale des risques (sécheresse, incendies, ravageurs), du rôle des forêts dans la neutralité carbone et de l’importance du bois d’œuvre versus bois énergie.
https://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/060623_foret.pdf
EFI / INRAE / AgroParisTech – “Carbon Farming in the European Forestry Sector” (2024)
Rapport “From Science to Policy” sur la manière de renforcer le rôle de puits des forêts européennes via des pratiques de gestion (afforestation, gestion continue, produits bois, etc.).
https://efi.int/news/new-report-carbon-farming-european-forestry-sector-2024-10-16
France Stratégie – “Vers une planification de la filière forêt-bois” (Note d’analyse n°124, 2023)
Document portant sur les arbitrages bois d’œuvre / bois énergie, les horizons temporels du bilan carbone et les implications pour la neutralité 2050.
https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/Rapport/2023-07-20-na_124-filiere_foret-bois.pdf
INRAE – “Rapport de revue de la méthode ‘Gestion forestière optimisée’ – Label bas-carbone” (Vallet & Bellassen, 2024)
Analyse critique des méthodes de comptabilisation carbone en gestion forestière, très utile pour comprendre les dérives possibles des crédits carbone forestiers et la notion de “bénéfices réels” en termes de removals.
https://label-bas-carbone.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/2025-05/Rapport%20INRAE%20gestion%20forestiere%20optimisee_VF.pdf
EFI – “How has the forest-based carbon sink and stock evolved in the EU?” (Forest Questions, Q16)
Synthèse pédagogique sur l’évolution du puits forestier européen, le rôle des produits bois récoltés (HWP) et les tendances récentes de déclin du puits.
https://efi.int/forestquestions/q16