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L’aquaponie est un système de production alimentaire qui combine l’élevage de poissons (aquaculture) et la culture de plantes hors-sol (hydroponie) dans une boucle d’eau fermée : les déjections des poissons servent d’engrais aux végétaux après transformation par des bactéries nitrifiantes, tandis que les plantes filtrent l’eau, qui retourne purifiée au bassin.
Il s’agit d’un écosystème piloté, où poissons, plantes et bactéries assurent ensemble l’équilibre chimique du système. Dans un monde où les conditions climatiques deviennent de plus en plus difficiles pour l’agriculture de plein air — chaleur extrême, sécheresses, pluies torrentielles, vents chargés de poussière — l’aquaponie offre une possibilité de production alimentaire régulière, protégée et compacte.
Mais pour qu’elle ait une utilité réelle dans un contexte de contrainte énergétique, elle doit être pensée non comme une ferme high-tech énergivore, mais comme une infrastructure bioclimatique passive, où la biologie fait la quasi-totalité du travail et où l’électricité se limite au strict vital.
Les contraintes principales découlent du climat. Pour qu’un module aquaponique puisse fonctionner dans un avenir marqué par des étés difficiles, il doit être abrité dans une enveloppe résiliente : une serre bioclimatique renforcée ou, mieux encore, un volume semi-enterré de type walipini élargi. Ces architectures protègent des coups de chaleur et des pluies diluviennes tout en offrant une inertie thermique. Les parois nord et latérales sont massives — terre crue, pierre ou béton de terre — pour stocker et restituer lentement la chaleur. Au sud, des vitrages associés à des ombrières mobiles modulent le rayonnement. Les toitures intègrent des filets anti-débris et la structure entière est pensée pour résister au vent violent ou au ruissellement extrême. L’air intérieur circule par tirage thermique : entrée basse au nord, cheminée d’extraction au sud. Ainsi, la ventilation mécanique devient optionnelle.
Sur le plan hydraulique et biologique, la contrainte centrale est la simplicité : l’eau doit circuler en boucle courte, avec le moins de pompage possible. L’organisation en couches gravitaires — bassin à poissons, décantation des solides, biofiltres nitrifiants, puis planches végétales (radeaux DWC, lits de billes d’argile ou canaux peu profonds) — permet de limiter la hauteur manométrique. L’oxygénation, vitale pour les poissons et les bactéries, repose d’abord sur des venturis et petites cascades situés au retour de l’eau, et seulement en second recours sur un petit diffuseur à air basse consommation.
Le choix des espèces détermine le degré de sobriété du système.
En climat chaud dégradé, les poissons les plus robustes sont le tilapia du Nil (22–32 °C), la carpe commune (15–30 °C) et le silure africain (Clarias), qui tolère les eaux chaudes et faiblement oxygénées. Les truites, qui exigent une eau froide (<18 °C), ne sont pas compatibles avec un scénario de chaleur extrême. Du côté végétal, l’aquaponie favorise les feuilles à cycle court — laitues, tétragone, basilic, menthe, persil, roquette, claytone — ainsi que des légumes tolérants à la chaleur sous ombrage, comme le pak-choï, le céleri et la ciboule. Des plantes aquatiques comme les lentilles d’eau (Lemna) ou l’azolla jouent un rôle précieux : couverture, dépollution, ressource protéique pour les poissons et même les volailles. Les cultures “fruits” (tomates, piments, aubergines) restent possibles mais en modules dédiés, sous ombrières sévères : elles ne doivent pas être le cœur du dispositif.
L’alimentation des poissons est une autre contrainte décisive.
Un système résilient doit réduire la dépendance aux granulés industriels, trop vulnérables à une rupture logistique. On vise donc la semi-autonomie : larves de mouche soldat noire (BSF) élevées sur déchets végétaux, résidus céréaliers (son, drêches), protéines végétales locales (luzerne, légumineuses), lentilles d’eau et azolla. Ce mélange peut remplacer 30 à 60 % des granulés commerciaux. Les boues solides issues des décanteurs sont compostées à chaud puis renvoyées vers des cultures hors-eau, tandis que la fraction liquide filtrée revient dans les canaux : l’eau reste quasi fermée, seules les pertes par évaporation étant compensées grâce à la récupération de pluie.
C’est sur ce socle de biologie et de gravité que peut s’appuyer une aquaponie véritablement sobre en énergie.
L’objectif est un système “unicircuit” avec une seule pompe, dimensionnée au débit minimal vital : entre une et deux fois le volume du bassin à poissons par heure. Pour un module de quartier comprenant 20 à 30 m³ d’eau, on obtient une consommation électrique continue de seulement 60 à 120 watts, à condition d’optimiser diamètres, pertes de charge et hauteur de relevage. Sur un an, cela représente 0,5 à 1,1 MWh, compatible avec un micro-solaire dédié fonctionnant le jour, complété la nuit par un petit stockage (batterie ou supercondensateur). Un plan B mécanique est prévu : roue à aubes sur pédalier ou pagaie d’aération, ainsi qu’un clapet sonore passif en cas de baisse de niveau. Ce type de système peut survivre temporairement sans électricité.
Les rendements restent raisonnables — c’est nécessaire pour rester sobre. En gravitaire et sans éclairage artificiel, on obtient 8 à 12 kg de poisson par m³ d’eau et par an, avec une densité finale de 15 à 25 kg/m³. Pour 30 m³ de bassins, cela représente 240 à 360 kg/an (≈ 48 à 72 kg de protéines). Les surfaces végétales (100 m²) produisent 2 à 3 tonnes/an de feuilles, soit 300 000 à 600 000 kilocalories. Un module type fournit donc entre 0,55 et 0,96 million de kilocalories par an, couvrant 20 à 35 % des besoins d’une famille de quatre personnes. Deux modules sous une même enveloppe structurale permettent d’atteindre 40 à 60 % si la diète est centrée sur feuilles, poisson et féculents stockés.
À l’échelle d’un territoire de 50 000 habitants (≈ 12 500 foyers), la mise en réseau devient significative : un module pour 20 foyers représente environ 625 modules. La production totale atteint 150 à 225 tonnes de poisson par an et 1 250 à 1 875 tonnes de feuillages, soit 3,5 à 6 milliards de kilocalories : 10 à 17 % des besoins énergétiques de la population, avec un apport massif en protéines locales. La consommation électrique totale de l’ensemble s’élève à 0,3 à 0,7 GWh/an, parfaitement compatible avec un parc solaire/éolien diffus.
Dans cette version sobre, l’aquaponie n’a plus rien à voir avec les fermes verticales gourmandes en énergie. Tant que l’on reste dans les densités raisonnables et que l’on refuse la course aux rendements artificiels, le système demeure stable, tolérant aux pannes, et adapté aux périodes de stress environnemental. Pour un territoire, il offre une production régulière de protéines et de végétaux frais, en boucle courte, tout en minimisant énergie, intrants et dépendance extérieure.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Aquaponic trends and challenges – A review, Yep et al. (2019)
Cette étude propose une synthèse complète des avancées récentes, des défis techniques, des enjeux de durabilité et des points critiques encore non résolus.
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0959652619313812
A Review of Aquaponics, Wang et al. (2024)
Cette publication récente dresse un panorama très clair des systèmes aquaponiques, leurs forces, leurs limites, les types d’aménagements possibles et les innovations récentes. L’article est disponible en accès libre :
https://dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/9899652.pdf.
Recent Advances in Aquaponic Systems: A Critical Review (2025)
Cette revue passe au crible les innovations techniques (aération, micro-bulles, biofiltres, contrôle automatisé), les approches basse énergie et les verrous de recherche encore ouverts. Lien : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/raq.70029.
Aquaponics: A Sustainable Path to Food Sovereignty and Food Security (Ibrahim et al., 2023)
Dans une perspective de durabilité et de souveraineté alimentaire, l’article explore le potentiel de l’aquaponie pour réduire les vulnérabilités alimentaires, surtout dans un contexte de dégradation climatique. Disponible ici : https://www.mdpi.com/2073-4441/15/24/4310
The aquaponics production system integrates hydroponics and recirculatory aquaculture system for the simultaneous production of plants and fish, Okomoda et al. (2022)
Pour ceux qui souhaitent comprendre en détail le fonctionnement biologique, ce document constitue une excellente synthèse des bases écologiques, des flux de nutriments, du rôle des biofiltres et de la gestion des déchets. Version libre :
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC10002891/.
Exploring bacterial communities in aquaponic systems, Mathilde Eck (2021)
Un éclairage plus microbiologique. Il s’agit d’un travail académique complet (thèse / rapport) comprenant des analyses fines des bactéries présentes, de leurs rôles, des chaînes métaboliques et de l’équilibre global de l’écosystème (290 p.). PDF libre :
https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/265155/1/Thesis%20manuscript%20-%20Mathilde%20Eck%20-%20orbi.pdf.
A Review on Aquaponics System as a Sustainable Food Production Source, Sarfraz (2020)
Cette revue examine les avantages, défis, limites et perspectives de l’aquaponie dans un contexte global, notamment dans les pays connaissant des contraintes en eau ou en énergie. Disponible ici : https://www.researchgate.net/publication/359627119_Review_on_Aquaponics_System_as_A_Sustainable_Food_Production_Source_Uzma_Sarfraz
Plants in Aquaponics – Plant selection and requirements report, programme TRANSFARM Central Baltic (2023)
Ce rapport technique détaille espèce par espèce les exigences, compatibilités et performances dans des systèmes aquaponiques réels. PDF libre :
https://centralbaltic.eu/wp-content/uploads/2023/05/Plant-selection-and-requirements-report-FINAL_ENGLISH.pdf.
Architectures of Aquaponic Systems (2022)
Une analyse des architectures de systèmes. L’article compare différentes conceptions selon les conditions climatiques, les pertes de charge, l’efficacité énergétique et les objectifs de production. Lien : https://dl.acm.org/doi/10.1145/3454127.3457625.
Aquaponics: An Innovative Approach of Symbiotic Farming
Introduction synthétique et accessible. L’article présente les principes fondamentaux, les avantages, limites et typologies de systèmes. Lien :
https://www.researchgate.net/publication/315480613_Aquaponics_An_innovative_approach_of_symbiotic_farming.