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À mesure que les conditions climatiques se dégradent et que les épisodes extrêmes rendent intermittente, voire périlleuse, la culture en plein air, les territoires devront se doter d’une capacité minimale à produire sous abri, de manière continue et résiliente.
Cette production n’a pas pour ambition de remplacer l’agriculture en extérieur, mais d’assurer une base alimentaire garantie lorsque la chaleur, la sécheresse, les vents chargés de poussière ou les pluies diluviennes rendent temporairement impossible le travail des champs.
À cette fin, les sous-sols, caves, parkings semi-enterrés et espaces protégés offrent un potentiel souvent sous-estimé : ils peuvent devenir des unités de production agricole totalement passives, ne consommant ni chauffage, ni refroidissement, ni ventilation mécanique, et reposant presque entièrement sur les propriétés physiques du sol.
Le premier atout du sous-sol est sa stabilité thermique. Entre un mètre et demi et trois mètres sous terre, la température demeure comprise entre douze et dix-huit degrés tout au long de l’année dans les zones tempérées. Cette constance, indépendante des canicules comme des gels, supprime la nécessité de mobiliser des calories fossiles ou électriques. S’y ajoute une humidité naturellement élevée, souvent entre soixante-dix et quatre-vingt-dix pour cent, très favorable aux cultures d’ombre et aux champignons. Les matériaux traditionnels — pierre, terre crue, brique — jouent un rôle fondamental : ils absorbent l’excès d’humidité et la restituent lorsque l’air s’assèche, régulant ainsi les variations hygrométriques sans instrumentation.
Un second avantage réside dans la possibilité de créer une circulation d’air entièrement passive. Il suffit de disposer une entrée basse orientée au nord et une sortie haute tournée vers le sud pour provoquer un tirage thermique naturel. L’air frais entre doucement par le bas, traverse le volume en se réchauffant au contact des parois, puis s’échappe par la sortie supérieure. Ce flux lent, de l’ordre d’un renouvellement d’air par heure, suffit à maintenir un niveau d’oxygène correct, à évacuer l’humidité excédentaire, et à limiter les moisissures indésirables. L’arrosage peut lui aussi rester gravitaire : petites rigoles, gouttières inclinées, ou ollas en argile microporeuse enterrées dans le substrat assurent une diffusion lente et continue de l’eau.
La lumière, en revanche, est la contrainte la plus structurante de ce type de culture. Il est illusoire de vouloir recréer un plein soleil ; l’objectif est de fournir une simple information lumineuse, souvent quelques dizaines de lux, pour certaines plantes qui n’exigent qu’un signal faible pour mobiliser leurs fonctions de croissance. Les puits de lumière verticaux, enduits de chaux ou tapissés de métal poli, peuvent conduire cette lumière sur deux à trois mètres de profondeur. Le reste du volume demeure dans la pénombre, voire dans l’obscurité totale, ce qui ouvre la voie aux espèces saprophytes et aux cultures dites “sans lumière”.
Ces conditions particulières dessinent naturellement un ensemble de cultures dites de survie collective, adaptées aux environnements abrités.
Les champignons en constituent le pilier. Pleurotes, shiitakés et pholiotes se développent sur des substrats à base de sciure, de paille ou de marc de café, dans des atmosphères fraîches et humides où la lumière n’a aucune utilité. Une production passive atteint sans difficulté quatre à cinq kilos par mètre carré et par an. À cela s’ajoute la culture des endives, qui ne dépend ni de la lumière ni de la chaleur puisqu’elle repose entièrement sur les réserves énergétiques des racines préalablement formées en extérieur. Une cave à quinze degrés permet plusieurs cycles de forçage annuels.
Les germinations représentent un troisième axe extrêmement pertinent. Les graines — lentilles, pois chiches, radis, tournesol — contiennent l’intégralité de l’énergie nécessaire à leur propre développement. Une simple alternance de trempage, d’égouttage et d’humidification suffit pour produire en quatre à six jours une masse végétale dense, nutritive, sans lumière ni ventilation active.
Enfin, certaines plantes d’ombre tolèrent admirablement les faibles luminosités apportées par un puits de lumière. La tétragone, la claytone de Cuba, la laitue de mine, le cresson, le persil ou la menthe poussent lentement, mais régulièrement, et apportent dans un environnement clos une source indispensable de vitamines, de minéraux et de fraîcheur végétale.
Dans un espace de cent mètres carrés, une répartition judicieuse des zones — champignons dans les espaces les plus humides, endives dans les zones stables, germinations près des points d’eau, plantes d’ombre sous les puits de lumière — permet d’obtenir chaque année entre huit cents kilos et une tonne de nourriture, sans aucune énergie mécanique. Une telle unité ne vise pas la productivité maximale, mais la continuité. Elle constitue un filet de sécurité alimentaire capable de fonctionner lorsque l’extérieur devient impraticable et l’énergie rare.
Toutefois, même un système entièrement passif demande une gestion humaine fine. L’opérateur ouvre les trappes aux heures fraîches, surveille la condensation sur les parois, ajuste les récipients d’eau, déplace les cultures selon les gradients d’humidité, et procède régulièrement à l’entretien des murs, enduits à la chaux pour stabiliser l’écosystème microbien. Dans un tel dispositif, l’agriculture n’est pas automatisée : elle redevient un savoir-faire technique, un ensemble de gestes précis adaptés à la matière et au lieu.
À ce socle végétal s’ajoute une autre filière parfaitement compatible avec les environnements abrités : l’élevage d’insectes.
Il constitue probablement l’un des leviers les plus efficaces de l’alimentation sobre en ressources, et l’un des compléments protéiques les plus rationnels pour une collectivité cherchant à réduire sa dépendance énergétique. Les larves de mouche soldat noire, les grillons ou les vers de farine transforment directement les déchets végétaux en biomasse riche en protéines, avec un rendement écologique difficilement égalable. Deux kilos d’aliments produisent un kilo de biomasse, quand il en faut cinq à huit pour le porc et jusqu’à dix pour le bœuf. L’eau consommée est vingt fois moindre, l’espace requis dix fois plus faible, et les émissions de gaz à effet de serre réduites de 75 %. Les insectes produisent en outre un compost fin, immédiatement valorisable dans les serres ou les walipinis.
Les espaces abrités sont idéaux pour ces micro-élevages. Les températures y restent comprises entre vingt et vingt-huit degrés, l’humidité autour de soixante pour cent, et l’empilement vertical de bacs en bois ou en métal, ventilés simplement par tirage thermique, suffit à assurer une production continue. Dix mètres carrés produisent chaque année cent cinquante kilos de biomasse fraîche, soit quarante à quarante-cinq kilos de protéines nettes, sans aucune énergie autre que le travail manuel. À l’échelle d’un territoire de cinquante mille habitants, quelques centaines de modules permettraient de couvrir dix à quinze pour cent des besoins protéiques en situation de crise.
La question essentielle n’est pourtant pas technique, mais culturelle.
L’acceptation sociale des insectes reste le principal obstacle. Pourtant, les travaux en sciences sensorielles montrent que cette réticence s’atténue voire disparaît lorsque les insectes sont transformés en poudre, incorporés dans des pains, galettes, sauces ou pâtes. À hauteur de cinq à dix pour cent, la poudre d’insecte ne modifie ni goût ni texture. Les consommateurs, après quelques expositions successives, atteignent des taux d’acceptation dépassant les soixante-dix pour cent, surtout lorsque la production est locale, propre et perçue comme utile.
En combinant cultures végétales passives et élevages d’insectes sobres, un territoire acquiert la capacité de produire en continu une fraction significative de ses besoins alimentaires sans énergie externe. Ce ne sont ni des solutions d’abondance ni des substituts à l’agriculture, mais des filets de sécurité, des infrastructures résilientes destinées à amortir les chocs.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Mills, E. (2025) – The emergence of indoor agriculture as a driver of global energy demand
Article de synthèse dans Nature sur l’agriculture en environnement contrôlé (CEA) : il montre que les fermes indoor, serres mécanisées et “plant factories” consomment énormément d’énergie pour un volume de production encore marginal, et donne des ordres de grandeur très utiles pour comparer avec des systèmes passifs ou sobres.
Miserocchi, L. et al. (2024) – Benchmarking energy efficiency in vertical farming
Revue quantitative sur l’efficacité énergétique des fermes verticales : l’article montre que, en moyenne, l’usage d’énergie par kilo de production est environ 20 fois supérieur à celui des cultures de plein champ, ce qui permet de bien poser le problème du coût énergétique des systèmes high-tech par rapport à des dispositifs passifs sous abri.
Krzemińska, A. et al. (2025) – Underground Food Farms as a Climate-Friendly Alternative in Urban Areas
Article sur l’utilisation d’espaces souterrains urbains (tunnels, parkings, caves, bunkers) pour la production alimentaire. L’étude discute précisément les aspects spatiaux, climatiques, écologiques et économiques, et conclut que ces espaces peuvent offrir des conditions stables et des besoins énergétiques réduits par rapport à d’autres formes d’agriculture indoor.
Lemaitre, E. (2022) – Life Cycle Assessment of Urban Underground Oyster Mushroom Farming
Mémoire/étude LCA sur une ferme de pleurotes installée en sous-sol urbain. Le travail compare l’empreinte environnementale de cette forme d’agriculture souterraine avec d’autres systèmes, en montrant notamment le rôle clé de la stabilité thermique des caves sur les besoins énergétiques.
Schilla, F. et al. (2025) – Economic analysis of Agaricus bisporus mushrooms cultivated in basement versus ground-level environments
Article dans Frontiers in Sustainable Food Systems comparant la culture de champignons de Paris en sous-sol et en surface. Résultat majeur : les caves offrent une température et une humidité plus stables, réduisant les besoins énergétiques et les coûts, et améliorant la viabilité économique en mode bas carbone.
Benincasa, P. et al. (2019) – Sprouted Grains: A Comprehensive Review
Revue dans Nutrients sur les grains germés : effets de la germination sur la valeur nutritionnelle, la digestibilité, les antinutriments, les vitamines, etc. C’est une très bonne base scientifique pour justifier les “germinations de survie” dans des espaces sans lumière ou avec très peu d’énergie.
Oonincx, D.G.A.B. & de Boer, I.J.M. (2012) – Environmental Impact of the Production of Mealworms as a Protein Source for Humans – A Life Cycle Assessment
Cette étude compare les émissions de GES, l’énergie et l’occupation des sols de la production de vers de farine à celles de la viande conventionnelle (porc, bœuf, etc.) et montre un avantage net des insectes. Parfait pour étayer la partie “micro-élevages d’insectes sobres”.
Rumpold, B.A. & Schlüter, O.K. (2013) – Nutritional composition and safety aspects of edible insects
Revue dans Molecular Nutrition & Food Research qui synthétise la composition nutritionnelle des insectes comestibles (protéines, acides aminés essentiels, lipides, micronutriments) et les questions de sécurité sanitaire. Utile pour donner un socle scientifique à la partie “densité nutritionnelle” des protéines d’insectes.
Van Huis, A. et al. (2013) – Edible insects: Future prospects for food and feed security
Rapport de la FAO, très complet, qui couvre l’écologie, la nutrition, les systèmes d’élevage, les aspects socio-économiques et le potentiel des insectes pour la sécurité alimentaire et la résilience. C’est ton “bloc de base” sur l’entomophagie dans une perspective de survie collective et de bouclage des cycles.
Caparros Megido, R. et al. (2016) – Consumer acceptance of insect-based alternative meat products in Western countries
Article dans Food Quality and Preference qui analyse l’acceptation des aliments à base d’insectes en Europe, l’effet de la forme transformée (farine vs insecte entier), et l’impact de l’exposition répétée. Très utile pour la partie “le frein est culturel, pas technique”.