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Pendant tout le XXᵉ siècle, et encore aujourd’hui, nous avons construit comme si le climat était stable, les ressources infinies et l’environnement biophysique immuable. Or nous entrons dans un monde où les tempêtes deviennent plus violentes, où les vagues de chaleur humide peuvent franchir les seuils létaux, où les pénuries d’eau et d’énergie se multiplient. Dans ce contexte, l’habitat ne peut plus être conçu comme un simple objet de confort ou d’aménagement du territoire. Il devient, et nous pesons nos mots, un outil de « survie collective ».
Une habitation doit désormais être pensée pour résister à des épisodes extrêmes qui, même s’ils ne surviennent qu’une seule fois, peuvent anéantir l’ensemble d’un bâti.
Une seule tempête d’intensité « inédite » (mot qui devient à la mode dans les médias), une seule inondation majeure, une seule vague de chaleur humide dépassant les seuils létaux suffit à rendre un logement inhabitable ou mortel. Concevoir l’habitat du futur revient donc à renoncer aux moyennes météorologiques, qui n’ont déjà plus de signification, et à s’appuyer sur les extrêmes. Le principe fondateur n’est plus l’optimisation énergétique ou le rendement saisonnier, mais la robustesse physique de la structure, la sécurité thermique des habitants et la capacité du bâtiment à encaisser ce qui autrefois aurait été considéré comme exceptionnel.
Une première difficulté : la rénovation du parc existant se heurte à des limites physiques infranchissables.
Même si la rénovation énergétique est essentielle, nous ne pourrons pas transformer toutes les habitations existantes en bâtiments bas carbone et climato-résilients. La majorité d’entre elles souffre d’un manque structurel d’inertie thermique, de fondations inadaptées aux ruissellements extrêmes, de géométries peu compatibles avec la ventilation naturelle et d’une vulnérabilité manifeste aux vents violents. Même profondément rénovées, beaucoup de ces constructions resteraient inadaptées aux nouveaux risques. Certaines ne pourront jamais encaisser des rafales extrêmes ou maintenir une température stable pendant une vague de chaleur humide sans recourir à des systèmes actifs qui ne fonctionneront plus lorsque surviendront des coupures d’énergie.
Il nous faudra donc accepter l’idée de laisser certains bâtiments à l’abandon, de récupérer ce qui peut l’être et de reconstruire des habitats pensés pour un climat radicalement différent.
Reconstruire implique de revenir aux matériaux qui offrent à la fois une faible empreinte carbone, une grande inertie thermique, une capacité d’adaptation et une réparabilité locale. La sortie du béton, énergie grise immenses et fragilité face aux extrêmes, est inévitable. Le bois, la terre crue sous toutes ses formes (adobe, pisé, briques comprimées), la terre-paille, le chanvre, la paille porteuse, la pierre locale, les fibres végétales comme le lin, le roseau ou le liège constituent la base matérielle du bâti résilient. Chacun de ces matériaux possède des propriétés essentielles : ils stockent du carbone, permettent une grande inertie, régulent naturellement l’humidité, résistent au feu ou à la chaleur, et surtout peuvent être réparés localement, sans dépendance à des filières industrielles fragiles. Dans un habitat du monde d’après, la réparabilité devient une condition de survie : les habitants eux-mêmes ou un petit collectif doivent pouvoir intervenir sur la structure, les enduits, les réseaux, les enveloppes, avec des outils simples. Une maison de terre crue, de bois ou de paille peut être entretenue et adaptée pendant plusieurs générations ; un bâtiment high-tech dépend d’une filière qui pourrait s’effondrer.
Cette nouvelle architecture implique un déplacement profond du référentiel constructif.
La verticalité devient une vulnérabilité. Les formes hautes, légères, exposées, pensées pour l’esthétique ou la densification urbaine, s’opposent à la résistance physique requise. À l’inverse, les habitats adossés au sol, semi-enterrés ou enterrés, présentent des avantages thermiques et structurels que l’architecture moderne avait oubliés. Construire dans la terre plutôt qu’au-dessus d’elle permet de profiter d’une isolation naturelle incomparable, d’une inertie thermique forte, d’une résistance accrue aux incendies, aux vents extrêmes, aux variations brutales de température. Dans les régions les plus exposées, la forme semi-enterrée n’est plus une option esthétique ou écologique : elle devient une nécessité physique pour maintenir un minimum vital même en cas de rupture prolongée des infrastructures.
Cette logique conduit à distinguer deux niveaux d’habitabilité.
Le premier correspond aux habitats sobres, autonomes, énergétiquement efficaces et adaptés à des conditions difficiles mais encore relativement stables. Ils fonctionnent grâce à une combinaison d’inertie thermique, de ventilation naturelle, de récupération d’eau, de mise en place de systèmes de chauffage low-tech et d’une géométrie protectrice.
Le second niveau concerne les zones où les conditions deviennent véritablement extrêmes : chaleur humide létale, incendies récurrents, tempêtes violentes, sécheresses prolongées. Là, les habitats doivent être massifs, semi-enterrés ou enterrés, conçus pour garantir la survie sans aucune dépendance à un réseau extérieur. Ils doivent disposer de pièces-refuges capables de maintenir une température supportable en toutes circonstances, de zones tampons thermiques, de systèmes de fermeture hermétique, et de parois capables de dissiper ou de retenir la chaleur.
L’autonomie constitue un pilier supplémentaire de la résilience.
Il ne s’agit pas d’un idéal libertarien ni d’une recherche d’indépendance absolue, mais d’une condition d’habitabilité de base dans un monde où les réseaux seront intermittents. Chaque habitat doit pouvoir capter, stocker et filtrer son eau ; produire ou conserver sa chaleur à travers le bois, le solaire thermique ou l’inertie des murs ; stocker un minimum d’énergie ; gérer localement ses déchets organiques. Mais cette autonomie ne se pense pas à l’échelle isolée de la maison. Elle s’inscrit dans une hiérarchie de redondances : la maison protège immédiatement, l’îlot partage les équipements, le hameau mutualise la nourriture et l’énergie, et le territoire stabilise l’ensemble. L’habitat individuel ne se suffit pas à lui-même : il sert de tampon, absorbe les chocs et s’intègre dans un système collectif d’autonomie répartie où les walipini, les serres bioclimatiques, les ateliers, les jardins nourriciers et les réserves sont organisés en réseau.
Dans cette architecture résiliente, la réparabilité locale joue un rôle important.
Le bâtiment doit être pensé comme une structure stable mais adaptable, dont la longévité dépend de la maintenance collective et de la transmission des savoir-faire plutôt que de la technologie. Les réseaux d’eau, d’air et d’énergie doivent être accessibles pour réparation ou reconfiguration. Les enveloppes doivent être facilement remplaçables. Certaines architectures, comme les formes semi-enterrées ou troglodytiques, ne peuvent pas changer de structure porteuse, mais elles doivent rester évolutives dans leurs usages : ajout d’un sas, d’une serre-porche, d’un cellier, ou d’un module énergétique, sans toucher au corps du bâtiment.
L’habitat du monde d’après doit aussi être capable d’encaisser des crises brutales.
Il doit contenir des lieux-refuges intégrés : pièces renforcées, abris semi-enterrés, zones coupe-feu, sas thermiques, dispositifs d’isolation d’urgence, espaces pouvant être fermés hermétiquement en cas de pollution atmosphérique ou de chaleur extrême. Dans les zones les plus exposées, l’habitat semi-enterré s’impose comme l’une des formes les plus stables et protectrices, parce que la physique du bâtiment et les retours d’expérience conduisent à la même conclusion.
La fonction de l’habitat doit également être repensée à la lumière de sa dimension nourricière.
Une maison n’est plus seulement un lieu de résidence : elle devient un écosystème domestique qui contribue à la santé, à la nourriture et à la stabilité énergétique du foyer. Chaque habitant doit pouvoir disposer d’un jardin vivrier d’environ cent mètres carrés et d’un petit élevage d’appoint, comme deux poules par personne, garantissant légumes, œufs, plantes médicinales et valorisation des déchets. Ces productions domestiques ne remplacent pas les cultures collectives, mais elles les complètent et les renforcent ; elles assurent une continuité alimentaire en cas de rupture logistique, diversifient les apports nutritifs et réduisent la dépendance aux circuits longs. Les serres bioclimatiques, les jardins intégrés, les caves ventilées, les séchoirs et les murs inertiels font partie de cette architecture vivrière. Les habitats légers peuvent jouer un rôle temporaire ou saisonnier, mais leur vulnérabilité aux tempêtes, aux incendies et aux fortes chaleurs les rend inadaptés comme solution durable.
Enfin, aucune maison, même exemplaire, ne peut être résiliente seule. La véritable robustesse est collective.
Les habitats résistants doivent s’inscrire dans des ensembles interconnectés où les fonctions vitales sont mutualisées : énergie, eau, alimentation, stockage, santé, sécurité. Ces micro-communautés solidaires constituent la première échelle d’autonomie territoriale, capables de se soutenir mutuellement en cas de crise, de partager les ressources, les compétences et la main-d’œuvre. Reliées en réseau, elles forment une trame d’interdépendances choisies plutôt que subies. Dans ce système, la maison protège, le collectif nourrit et le territoire stabilise : trois niveaux indissociables d’une même résilience.
Concevoir les habitats du monde d’après, c’est réinventer une manière d’habiter la Terre. Un habitat adapté aux extrêmes, sobre en énergie et en matériaux, ancré dans le sol, nourricier, réparable, intégré au collectif et capable d’encaisser les chocs constitue l’un des fondements d’une civilisation encore vivable au XXIᵉ siècle.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
GIEC – Rapport AR6, Groupe II, Chapitre 6 « Cities, Settlements and Key Infrastructure » (2022)
Ce chapitre analyse les risques climatiques pour les villes et les habitats, l’augmentation des extrêmes, la vulnérabilité du bâti existant et les options d’adaptation (incluant densité, matériaux, îlots de chaleur, etc.).
GIEC AR6 WGII – Fact sheet « Human Settlements »
Cette fiche de synthèse résume les conclusions du chapitre sur les établissements humains : croissance urbaine, exposition accrue aux vagues de chaleur, aux inondations, et importance de la planification « climate-resilient ».
UNEP & GlobalABC – « Global Status Report for Buildings and Construction » (2024/2025)
Ce rapport montre le poids gigantesque du secteur du bâtiment dans les émissions (énergie + matériaux) et discute des trajectoires compatibles avec les objectifs climatiques, y compris les questions de renovation vs. construction neuve, sobriété matérielle, etc.
GlobalABC / UNEP – « A Practical Guide to Climate-resilient Buildings & Communities » (2019)
Guide très concret qui relie risques climatiques (tempêtes, inondations, chaleur) et solutions architecturales : élévation des bâtiments, matériaux, protections passives, ventilation, concept de « safe rooms », etc.
Saifudeen A. et al. – « Adaptation of buildings to climate change: an overview » (Frontiers in Built Environment, 2024)
Article de revue qui fait le tour des stratégies d’adaptation du bâti au changement climatique : ventilation naturelle, protections solaires, matériaux, formes bâties, et s’appuie beaucoup sur les enseignements de l’architecture vernaculaire.
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Ben-Alon L. et al. – « Thermal comfort and passive survivability in earthen buildings » (Building and Environment, 2023)
Étude sur la performance thermique des bâtiments en terre dans des scénarios de canicule et de coupure de courant. Elle montre en quoi l’inertie de la terre crue permet une « passive survivability » que n’offrent pas les constructions légères.
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Carrobé A. et al. – « Thermal Monitoring and Simulation of Earthen Buildings » (Energies, 2021)
Revue détaillée sur le comportement thermique des bâtiments en terre (pisé, adobe, BTC, etc.) avec mesures et simulations.
Al-Temeemi A.A. – « A guideline for assessing the suitability of earth-sheltered housing » (Energy and Buildings, 2004)
Cet article propose une méthodologie pour évaluer la pertinence de l’habitat semi-enterré selon le climat et montre les avantages thermiques (protection contre la chaleur et le froid, réduction des besoins énergétiques).
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Al-Shamkhee D. et al. – « Passive cooling techniques for ventilation: an updated review » (Renewable Energy and Environmental Sustainability, 2022)
Revue très complète des techniques de refroidissement passif et de ventilation naturelle, et de leurs performances. Elle montre qu’on peut réduire significativement les températures intérieures et la demande énergétique sans climatisation mécanique.
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WHO / WMO – « Heatwaves and health: guidance on warning-system development » (2015) + fiche OMS « Heat and Health » (mise à jour 2024)
Ces documents ne parlent pas seulement de santé publique, mais aussi des caractéristiques des logements qui aggravent ou atténuent le risque lors des vagues de chaleur (surchauffe, ventilation insuffisante, absence de pièces fraîches, etc.).
Guidance WMO/OMS : Accéder
Fiche OMS « Heat and health » : Accéder