Retour au menu

La « crise » écologique, la montée des vulnérabilités sociales et l’isolement croissant dans les sociétés occidentales poussent de nombreuses personnes à repenser leurs manières d’habiter et leurs formes de vie collective. Parallèlement, cela préfigure des pratiques qui seront bien plus adéquates dans le monde de demain.
Depuis une vingtaine d’années, on assiste en France à un mouvement profond — souvent discret, mais continu — de transformation des modes d’habitat, de sociabilité et d’auto-organisation. Ce mouvement regroupe des initiatives très diverses : projets d’habitat participatif, écolieux, éco-villages, tiers-lieux, écoquartiers, habitats inclusifs pour personnes âgées ou handicapées, jardins partagés, actions de guérilla gardening, villages en transition… Autant de tentatives concrètes pour renouer avec des formes de solidarité, de coopération et de vie commune capables de répondre aux défis sociétaux et climatiques du siècle.
Parmi ces nouvelles formes de vivre-ensemble, l’habitat participatif occupe une place majeure.
Il s’agit de groupes d’habitants qui conçoivent, réalisent et gèrent ensemble leur lieu de vie, en définissant eux-mêmes les règles de gouvernance, les espaces communs et la répartition des usages. Ces projets peuvent accorder une place plus ou moins importante au collectif : d’une simple buanderie partagée jusqu’à de véritables modes de vie communautaires, impliquant cuisines communes, ateliers mutualisés ou gouvernance collégiale. Ce mouvement, longtemps marginal, connaît une accélération notable. L’association Habitat Participatif France recense environ 900 groupes d’habitants en projet ou en activité, soit 300 de plus en seulement trois ans (données 2021). Ce dynamisme traduit une aspiration croissante à reprendre la main sur son habitat, à vivre autrement et à créer des espaces où la solidarité ne soit pas une option réservée aux situations d’urgence, mais un principe fondateur.
Dans cette même dynamique, la loi ELAN de 2018 a officiellement consacré la notion d’« habitat inclusif », pensée pour les personnes âgées ou handicapées qui souhaitent vivre de manière indépendante tout en se regroupant autour d’un projet de vie partagée. L’habitat inclusif permet à la fois de rompre l’isolement, de faciliter la solidarité quotidienne (entraide, repas partagés, services mutualisés) et d’éviter la dépendance exclusive aux établissements médico-sociaux. Parmi les expériences emblématiques, on peut citer les Babayagas, maison commune imaginée et autogérée par des femmes âgées à Montreuil, qui illustre parfaitement ce que peut être un lieu conçu pour favoriser la convivialité, l’autonomie et l’engagement citoyen.
Parallèlement à ces formes d’habitat, les tiers-lieux connaissent une expansion impressionnante.
Souvent présentés comme des espaces de coworking ou de fablabs, ils sont en réalité bien plus que cela. Un tiers-lieu incarne un contrat social articulé autour de trois dimensions : un parcours d’émancipation individuelle, une dynamique collective et une démarche tournée vers l’intérêt général. Cette définition très large englobe une diversité d’espaces : ateliers partagés, lieux culturels, zones d’expérimentation sociale, mais aussi écolieux ou éco-villages. Dans ces derniers, les habitants organisent une vie semi-collective centrée sur des valeurs écologiques, la sobriété, la permaculture, l’artisanat ou l’éducation alternative. Les frontières entre écolieux, éco-villages et éco-hameaux sont d’ailleurs poreuses : l’écolieu tend à développer d’abord un modèle économique (souvent autour des productions agricoles ou pédagogiques), tandis que l’éco-hameau se structure plutôt à partir de l’habitat avant d’étendre son activité. Une réalité française souvent méconnue donne toute son importance à ces initiatives : le pays compte environ 15 000 villages totalement désertés, offrant un potentiel immense pour des projets d’habitat collectif renouant avec la ruralité et la vie en commun.
Les transformations ne se limitent pas aux espaces ruraux. En ville aussi, des mouvements profonds émergent, parfois de manière institutionnelle, parfois spontanément.
Le mouvement des villes en transition, initié par Rob Hopkins en 2006 dans la petite ville de Totnes, en Grande-Bretagne, s’est diffusé à des centaines de communautés dans une vingtaine de pays. Il repose sur l’idée que les citoyens peuvent — et doivent — s’organiser collectivement pour faire face au pic pétrolier, au changement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Les villes en transition encouragent les solutions concrètes : relocalisation de l’économie, jardins potagers collectifs, circuits alimentaires courts, transports doux, recyclage, énergies renouvelables, monnaies locales, outils collaboratifs et gouvernance horizontale. Ce mouvement incarne la volonté de créer de la résilience territoriale par le bas, en mobilisant les habitants.
Dans les milieux urbains, une autre réponse institutionnelle est celle des écoquartiers, quartiers conçus autour de principes écologiques : bâtiments bioclimatiques générant peu de dépenses énergétiques, recours massif aux énergies renouvelables, mixité sociale, végétalisation, coulées vertes, réduction de la place de la voiture grâce aux transports collectifs, pistes cyclables, cheminements piétons, compostage et jardins partagés. L’écoquartier vise à réconcilier ville et écologie, en intégrant les habitants dans une dynamique collective d’amélioration de leur cadre de vie.
Enfin, des formes plus spontanées d’appropriation du territoire urbain se développent également. Le guerrilla gardening, inspiré du People’s Park de Berkeley (1969), consiste à végétaliser des espaces délaissés sans attendre l’autorisation des pouvoirs publics. En France, on dénombre environ 172 initiatives de ce type, dont 98 en Île-de-France. Ces actions transforment friches, interstices urbains ou pieds d’immeubles en jardins vivants, murs végétalisés, toits cultivés ou “oasis” de biodiversité. Elles témoignent de la nécessité ressentie par les citoyens de reprendre part au vivant, de retisser du lien social et de réinventer la ville à petite échelle.
Toutes ces expériences — habitat participatif, habitat inclusif, écolieux, tiers-lieux, villes en transition, écoquartiers, guérilla gardening — montrent que la solidarité, la coopération, la convivialité ne sont pas des utopies mais des compétences sociales et organisationnelles que les citoyens réapprennent collectivement.
Dans un monde à la dérive, ces formes émergentes de vie commune annoncent peut-être le retour à une évidence oubliée : nous ne survivrons pas seuls, mais ensemble, en recomposant nos façons d’habiter, de partager et de nous organiser.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Elinor Ostrom – Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action(1990)
Le classique absolu sur les communs. Ostrom montre, contre le mythe de la « tragédie des communs », que des communautés peuvent gérer durablement des ressources partagées en inventant leurs propres règles, sans passer ni par l’État central ni par le marché pur.
M. Pélissier – « Les communs urbains comme formes renouvelées de la participation citoyenne » (RFSIC, 2025)
Article très utile pour faire le lien entre tiers-lieux culturels et communs urbains. Pélissier analyse comment certains tiers-lieux deviennent des espaces d’« agir en commun », ancrés dans une critique du modèle urbain néolibéral et proches de l’économie sociale et solidaire.
Observatoire des tiers-lieux – Cahiers de recherche #1 : Panorama de la recherche sur les tiers-lieux en France(2025)
Un panorama récent de la recherche académique sur les tiers-lieux en France : sociologie, géographie, urbanisme, sciences de gestion
ANCT – COMPRENDRE : Le soutien aux tiers-lieux sur les territoires(rapport, 2023/2024)
Rapport institutionnel très documenté sur le développement des tiers-lieux en France.
S. Bresson & B. Labit – L’habitat participatif face au défi de la mixité sociale(PUCA / Étude Labit & Bresson, 2017)
Étude sociologique de référence sur l’habitat participatif en France.
PUCA – « L’habitat participatif : les derniers enseignements de la recherche » (Urbanisme/PUCA, 2025)
Page de synthèse qui fait le point sur la recherche récente sur l’habitat participatif : apprentissage de la solidarité, coopération, « souveraineté commune » des habitants, mais aussi difficultés de diffusion et de reconnaissance institutionnelle.
Article Metropolitiques – « Transition towns, or the desire for an urban alternative » (2014)
Analyse critique du mouvement des villes en transition lancé par Rob Hopkins.
Green European Journal – « Transition Initiatives: a Critical Assessment » (2013)
Article plus critique, qui évalue les forces et limites des initiatives de transition (Transition Towns, etc.) : profils sociaux, effets réels sur les émissions, difficultés d’inclusion, risques de “bulle militante”.
Institut Paris Region – Note rapide n°752 : Les quartiers durables(2015)
Note de synthèse sur les quartiers durables / écoquartiers en Île-de-France, avec un focus sur la participation des habitants, la mixité sociale et les liens entre aménagement durable et vie collective.
M. Hardman – « Green activism and guerrilla gardening » (Landscape and Urban Planning, 2018)
Article qui analyse le guerrilla gardening comme forme d’agriculture urbaine informelle et de militantisme vert.