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Le concept de réensauvagement (ou rewilding) suscite depuis une trentaine d’années un intérêt croissant dans les milieux scientifiques, politiques et citoyens. Il désigne un ensemble de pratiques et de stratégies visant à rétablir la dynamique autonome des écosystèmes en réduisant l’intervention humaine, tout en maintenant la coexistence avec les activités humaines.
Cependant, contrairement à une idée répandue, réensauvager ne consiste pas simplement à “laisser faire la nature”. L’expérience montre qu’il s’agit d’un processus hautement contextuel, complexe et souvent conflictuel, qui doit être pensé à l’échelle des paysages, des usages et des temporalités écologiques.
Origines conceptuelles du réensauvagement
L’idée de ménager des zones où la nature peut évoluer librement apparaît dès les années 1970 avec le programme Man and the Biosphere (MAB) de l’UNESCO. Ce programme a introduit un modèle spatial fondé sur trois niveaux de protection et de gestion :
- la zone centrale, de protection stricte,
- la zone tampon, où les activités humaines sont compatibles avec la conservation,
- la zone de transition, où les populations locales vivent et expérimentent des modes de développement durable.
Ce principe de zonation écologique est aujourd’hui au cœur des réserves de biosphère reconnues par l’UNESCO. Il préfigure directement le modèle contemporain du réensauvagement “en trois cercles”, qui articule cœur sauvage, zone de régénération et ceinture habitée.
En France, cette approche a été prolongée par le Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) dans le cadre du projet “Trame de naturalité” (Dufour & Gosselin, 2007), qui décrit “un continuum de milieux allant du sauvage au cultivé” et propose une gradation de naturalité plutôt qu’une opposition entre nature et culture. (Dufour & Gosselin, Vers une trame de naturalité en France, MNHN, 2007)
Sur la scène européenne, le réseau Rewilding Europe a systématisé cette approche en définissant trois grandes catégories spatiales : les core wild areas (zones de naturalité intégrale), les buffer zones (zones tampons ou de régénération assistée), et les coexistence landscapes (zones d’activités humaines intégrant la biodiversité). (Rewilding Europe – Making Space for Rewilding, Policy Brief 2016)
Cette conception en gradient – du sauvage au cohabité – est désormais considérée comme une référence dans la littérature écologique européenne (voir aussi : European Environment Agency, State of Nature in the EU 2020).
Les limites du “laisser-faire total” : un apprentissage mondial
L’histoire du réensauvagement est jalonnée d’expériences contrastées. Si certaines ont démontré la puissance de régénération spontanée du vivant, d’autres ont révélé les risques d’un idéalisme écologique déconnecté du contexte social.
Yellowstone : entre mythe et réalité scientifique
La réintroduction du loup gris (Canis lupus) dans le Yellowstone National Park en 1995 est devenue le symbole du réensauvagement moderne. De nombreux observateurs ont décrit une “cascade trophique” spectaculaire : les wapitis évitant désormais les vallées auraient permis la régénération des saules, favorisant le retour des castors et des oiseaux, et stabilisant les cours d’eau.
Cependant, des études récentes ont remis en question cette lecture simpliste. Les chercheurs ont observé des effets variables selon les zones, les saisons et les pressions climatiques, soulignant que les dynamiques écosystémiques ne suivent pas un schéma uniforme.
(Phys.org, 2025 – Strong Yellowstone trophic cascade from wolves not supported by new data)
Le cas Yellowstone illustre un point crucial : le réensauvagement ne rétablit pas un équilibre perdu, il crée de nouveaux équilibres, souvent imprévisibles.
Oostvaardersplassen : l’idéalisme écologique mis à l’épreuve
Autre cas emblématique : la réserve des Oostvaardersplassen aux Pays-Bas, où l’on tenta dans les années 1980 de reconstituer un écosystème préhistorique sur d’anciennes terres industrielles. Des herbivores “sauvages” – chevaux Konik, cerfs élaphes, bovins Heck – furent introduits sans prédateurs naturels. Le résultat fut dramatique : en quelques années, les populations explosèrent, puis s’effondrèrent par famine. Des milliers d’animaux moururent l’hiver, suscitant une vive controverse nationale.
L’épisode a profondément marqué les politiques européennes de conservation, démontrant que la “nature sauvage” ne peut plus être réintroduite sans médiation humaine dans des territoires densément anthropisés (Le Monde, 2024 – Réensauvager le monde pour préserver la biodiversité : une idée controversée qui gagne du terrain).
Les projets d’Europe centrale : la coexistence à construire
Dans les Carpates, le delta du Danube ou les Balkans, les programmes de rewilding ont parfois suscité des tensions entre acteurs de la conservation et populations rurales. Le retour spontané ou assisté des loups, ours et bisons a engendré des conflits liés à la prédation sur le bétail et aux craintes pour la sécurité.
Ces situations ont obligé les gestionnaires à intégrer des mesures de concertation locale, de compensation financière et d’éducation à la coexistence. (Rewilding Europe – Rewilding the Danube Delta)
Ces expériences convergent vers un constat : réensauvager sans gouvernance partagée, c’est reproduire le clivage historique entre nature et culture.
Le modèle territorial à trois cercles
De ces apprentissages successifs est née une approche systémique du réensauvagement, structurée autour de trois zones imbriquées : la naturalité intégrale, la régénération assistée et la cohabitation régénératrice.
a. Cercle 1 : la naturalité intégrale
C’est le cœur sauvage, la zone de naturalité maximale, où les processus écologiques se déploient sans intervention humaine ou presque.
On y trouve les forêts anciennes, les tourbières, les ravins, les zones humides relictuelles. Ces espaces fonctionnent comme réservoirs de biodiversité, de carbone et de résilience climatique.
Toutefois, leur gestion ne peut se limiter à la non-intervention. Une zone de naturalité isolée, sans connectivité, devient une île écologique, vouée à l’appauvrissement génétique. La réussite de ces zones dépend donc de leur intégration à une trame paysagère connectée (corridors, ripisylves, haies, zones tampons).
b. Cercle 2 : la naturalité assistée
Autour du cœur sauvage s’étend une zone où la nature est accompagnée dans sa régénération.
Il s’agit de restaurer les sols, les ripisylves, les haies, les mares, de supprimer les pollutions ou les espèces invasives, ou encore de pratiquer un pâturage extensif à finalité écologique.
Ces espaces servent de tampons écologiques et sociaux, et permettent d’expérimenter des pratiques de gestion adaptative.
Leur suivi peut s’appuyer sur les indicateurs proposés par Rewilding Europe :
- restauration des processus naturels,
- reconnection écologique,
- acceptation socio-culturelle (Rewilding Europe – Assessing Rewilding Progress 2022)
c. Cercle 3 : la cohabitation régénératrice
Enfin, la zone la plus large correspond à l’espace habité : villages, cultures, routes, ateliers, jardins.
Elle incarne la cohabitation active entre humains et non-humains, par l’agroécologie, la végétalisation, la trame noire, la gestion douce des eaux et des sols.
Cette zone, loin d’être périphérique, représente le pivot socio-écologique du modèle : c’est là que se tisse le lien entre biodiversité ordinaire et modes de vie.
Un système de continuités écologiques
Les trois cercles ne constituent pas des frontières rigides mais des gradients de naturalité interconnectés.
Leur efficacité repose sur la continuité fonctionnelle : circulation de la faune, dispersion des graines, infiltration des eaux, régulation microclimatique.
Ce modèle s’inscrit dans la logique des trames vertes et bleues définies par la France depuis la loi Grenelle de 2009 (Ministère de la Transition Écologique, Trame verte et bleue), et dans le cadre européen de la Green Infrastructure Strategy (European Commission, Green Infrastructure, 2013).
Conditions de réussite
La littérature scientifique converge sur plusieurs facteurs déterminants :
- concertation locale entre usagers, élus, agriculteurs et naturalistes ;
- planification écologique intégrant la trame verte et bleue dans les documents d’urbanisme ;
- suivi adaptatif basé sur des indicateurs écologiques et sociaux ;
- éducation et participation citoyenne (observatoires locaux, sciences participatives) ;
- souplesse de gestion pour accepter l’incertitude et l’évolution des écosystèmes.
Ces conditions permettent d’éviter les deux écueils symétriques du réensauvagement : le dogmatisme naturaliste (laisser mourir au nom du “naturel”) et le contrôle technicien (gérer la nature comme une usine vivante).
Vers une écologie de la cohabitation
Réensauvager un territoire, c’est concevoir une écologie de la cohabitation, où le vivant non humain retrouve de l’espace, mais au sein même des sociétés humaines.
Il s’agit moins de recréer une « nature mythique » que d’inventer une nouvelle coévolution des systèmes écologiques et sociaux, à la manière des “paysages mosaïques” proposés par la European Rewilding Network (Rewilding Network, 2023).
Dans un territoire sobre de 50 000 habitants, un modèle de ce type pourrait prendre la forme suivante :
- environ 5 000 à 8 000 ha de naturalité intégrale,
- 10 000 à 15 000 ha de naturalité assistée,
- le reste du territoire en cohabitation régénératrice.
Une telle architecture spatiale permettrait de conjuguer résilience écologique, maintien des fonctions vitales et soutenabilité critique territoriale.
Le réensauvagement est une méthode d’adaptation écologique avancée, qui cherche à redonner à la nature la capacité d’auto-organisation tout en maintenant les conditions d’habitabilité humaine. Les échecs de Yellowstone et d’Oostvaardersplassen ont rappelé que la nature ne peut pas être “libérée” sans être accompagnée. Les réussites européennes, elles, montrent qu’un modèle planifié en trois cercles — sauvage, régénératif, habité — peut restaurer les continuités écologiques, réactiver la biodiversité, et renforcer la cohésion sociale autour du vivant.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IUCN — Guiding Principles on Rewilding(2021)
Document institutionnel majeur posant la définition internationale du réensauvagement, ses principes, limites et bonnes pratiques.
PNAS — Trophic Rewilding: Ecological Restoration by Reintroducing Large Animal Species(Svenning et al., 2016)
Un des textes fondateurs du concept de « trophic rewilding », expliquant comment les grands herbivores et prédateurs structurent les écosystèmes.
Nature — Rewilding: Science, Practice, and Politics(Pettorelli et al., 2018)
Analyse scientifique très complète des dynamiques de réensauvagement en Europe et dans le monde.
Science — Megafauna restoration as a global conservation strategy(Lundgren et al., 2020)
Étude démontrant que réintroduire les grands animaux modifie profondément les cycles écologiques et peut restaurer des paysages entiers.
Annual Review 2024 – Leveraging Natural Intelligence
Le rapport annuel le plus récent publié par Rewilding Europe, couvrant les avancées 2024 en matière de restauration écologique, actions sur le terrain, retours d’expérience et impact territorial. Il remplace dans une large mesure le rapport de 2019 pour la documentation actualisée de leurs activités.
UNEP — Rewilding and Ecosystem Restoration(2021)
Document clé sur la place du réensauvagement dans les stratégies mondiales de restauration écologique.