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La désertification n’est pas « l’avancée du désert », comme on le croit souvent. C’est un processus lent, progressif, souvent invisible, qui transforme des terres autrefois fertiles en surfaces appauvries, incapables de retenir l’eau, vulnérables aux vents, au ruissellement, à l’érosion, et finalement à la perte presque totale de leur potentiel biologique. Elle résulte d’une interaction complexe entre pressions humaines et dérèglements climatiques : surexploitation agricole, surpâturage, pratiques culturales destructrices, déforestation, artificialisation, drainage excessif, démantèlement de la matière organique, mais aussi augmentation des températures, modification des régimes de pluie, accélération de l’évaporation et multiplication des épisodes extrêmes. La désertification agit comme une proximité constante avec la rupture : on croit que le système fonctionne encore, puis un choc vient révéler que le seuil de résilience était déjà dépassé.
Comprendre la dynamique de la désertification impose de reconnaître qu’elle commence bien avant que le paysage ne devienne sec et craquelé.
Le premier signe est l’effondrement de la structure du sol.
La matière organique disparaît, les champignons mycorhiziens se raréfient, les microhabitats se vident, la microporosité s’effondre. Un sol dégradé n’absorbe plus l’eau ; il la rejette. Chaque pluie devient un ruissellement destructeur. Chaque ruissellement creuse davantage les pentes, emporte les particules les plus fines — celles précisément qui contiennent la vie. Un sol nu sous un soleil amplifié peut perdre plus de vingt tonnes de matière organique par hectare et par an. Avec elle disparaît la capacité du sol à retenir l’humidité, à faire germer les graines, à supporter la moindre sécheresse. Peu importe que la région ne soit pas désertique à l’origine : la désertification peut surgir dans des climats tempérés, méditerranéens, ou subtropicaux dès lors que la combinaison des pressions devient trop forte.
Face à ces processus, beaucoup se rassurent en évoquant la reforestation, rarement en phase avec la réalité écologique.
Car lutter contre la désertification ne consiste pas à planter des arbres, mais à restaurer des cycles. Un arbre isolé, planté dans un sol mort, sans eau disponible, sans ombre, sans entourage végétal, ne fait qu’accélérer l’épuisement. L’arbre n’est que la dernière étape d’un long processus de succession écologique ; il n’en est jamais le point de départ. Pour restaurer des terres en voie de désertification, il faut commencer par l’invisible : la structure du sol, l’ombre, la rétention, la vie microscopique. C’est pourquoi les grands projets de lutte contre la désertification, lorsqu’ils réussissent, commencent toujours par l’eau — sa captation, sa lenteur, son infiltration, sa redistribution — bien avant d’envisager la végétalisation dense.
La restauration de l’eau est le premier pilier.
Dans presque tous les paysages dégradés, l’eau tombe au mauvais moment, au mauvais endroit, trop fort et trop vite. La lutte contre la désertification demande de ralentir l’eau à l’échelle du paysage. Terrasses, banquettes, micro-barrages de pierres, diguettes anti-érosion, swales, talus courbes suivant les lignes de niveau, mares temporaires, zones de rétention naturelles, haies anti-ruissellement, restauration de la ripisylve : chaque élément vise à retenir l’eau, à la faire pénétrer dans le sol, à recréer une lenteur hydrologique qui reconstitue l’humidité souterraine. Dans de nombreux endroits du monde, les « barrages de contour » installés sur des kilomètres ont permis de faire remonter les nappes phréatiques, parfois de plusieurs mètres, simplement en laissant le temps aux sols de redevenir des éponges.
Dans ce processus, la végétation n’est pas un objectif : elle est un outil.
Les premières plantes à installer ou à protéger ne sont pas des arbres, mais des herbacées pionnières, des arbustes résistants, des graminées vivaces, des légumineuses locales capables de fixer l’azote et de structurer les sols par des racines profondes. Ces plantes créent de l’ombre, brisent le vent, protègent le sol, génèrent de la matière organique, attirent la microfaune et préparent le terrain pour des espèces plus exigeantes. Lorsque les sols reprennent vie, alors seulement les arbres peuvent s’implanter. Et dans les zones les plus sensibles, les jeunes arbres doivent être associés à des arbustes protecteurs : le modèle des « nurse trees » utilisé au Sahel, où de petits buissons épineux protègent physiquement les jeunes pousses du soleil, du bétail et du vent, est un exemple lumineux de ce que la restauration écologique réussie implique.
Les paysages vivants ralentissent la désertification bien avant que les forêts n’apparaissent.
La restauration des sols, en particulier, constitue le second pilier fondamental. Un sol restauré n’est pas un sol « propre », mais un sol couvert. Le paillage massif, les cultures intercalaires, les plantes de couverture, les haies brise-vent, les plantations d’arbustes locaux, la protection des zones humides, l’interdiction des labours profonds et le retour de la matière organique sont des stratégies clés. À l’échelle agricole, supprimer le labour et passer intégralement à l’agroécologie — rotations longues, polycultures, pâturage tournant, agroforesterie, légumineuses, compostage — peut inverser un processus de désertification en quelques années. Les sols vivants stockent l’eau, développent des réseaux racinaires profonds, reconstruisent la symbiose mycorhizienne et redeviennent résistants aux sécheresses.
La lutte contre la désertification ne peut toutefois se limiter aux pratiques agricoles ou paysagères. Elle est profondément sociale.
Dans de nombreuses régions, le surpâturage ne provient pas d’un excès absolu de bétail, mais d’une mauvaise répartition : pâturages concentrés sur de petites zones, absence de rotation, manque de planification, conflits d’usage et vulnérabilité économique des éleveurs. Restaurer un paysage implique toujours de restaurer un tissu social, d’offrir des alternatives économiques, de réduire la pression sur les sols, de garantir des droits fonciers stables et de lutter contre la précarité. Sans cela, même les meilleurs projets écologiques échouent, car la pression humaine se réinstalle aussitôt que l’écosystème montre des signes d’amélioration.
Le changement climatique, enfin, constitue un multiplicateur brutal des processus de désertification.
Chaque degré supplémentaire accentue l’évaporation, accroît l’intensité des sécheresses, renforce les vagues de chaleur, déstabilise les régimes de pluie et fragilise les sols déjà vulnérables. Dans certaines régions, les modèles indiquent qu’au-delà d’un certain seuil thermique, la végétation naturelle ne pourra plus maintenir un cycle hydrologique fermé, accélérant encore la dégradation. La lutte contre la désertification ne peut donc être dissociée de la réduction globale des émissions. Restaurer localement sans réduire mondialement, c’est remplir un seau percé.
Pourtant, malgré la gravité du phénomène, de nombreux projets réussis à travers le monde prouvent que la désertification n’est pas une fatalité.
Au Niger, l’agroforesterie assistée par les paysans (FMNR, Farmer Managed Natural Regeneration) a permis de restaurer plus de cinq millions d’hectares de terres dégradées. En Éthiopie, la restauration du plateau de Tigré a transformé des collines pelées en paysages fertiles. Dans le Rajasthan, des milliers de johads (bassins traditionnels) ont été reconstruits, faisant remonter des nappes phréatiques presque disparues. Dans le sud de l’Espagne, des projets de paysage hydrologique ont réduit de 60 % l’érosion en moins de cinq ans. Dans chacun de ces cas, la clé réside dans la compréhension intime du territoire, l’implication des habitants, et la lenteur assumée : la restauration des terres est un processus patient, jamais une intervention ponctuelle.
La lutte contre la désertification est ainsi davantage un changement de regard qu’une technique.
Elle demande de considérer les sols comme des organismes, les paysages comme des systèmes hydrauliques vivants, et les plantes comme les architectes du climat local. Elle impose d’abandonner l’idée de contrôle permanent et d’entrer dans une logique de cohabitation avec les dynamiques naturelles. Elle exige de réduire les pressions, non de les déplacer. Elle invite à imaginer des territoires où la couverture végétale est permanente, où l’eau circule lentement, où l’agriculture imite les écosystèmes, où le bétail se déplace en rotation plutôt qu’en concentration, où les zones humides sont restaurées, où les forêts protègent les sols, et où les habitants participent à la régénération de leur propre milieu.
La désertification est un processus, mais la régénération l’est aussi. Et c’est dans cette symétrie que réside l’espoir : tout ce qui est vivant peut être restauré. En ralentissant l’eau, en protégeant les sols, en réintroduisant la diversité végétale, en soutenant les communautés locales et en réduisant les pressions climatiques, il est possible d’inverser la dynamique de déclin. Là où la terre craquait, on voit réapparaître un tapis herbacé. Là où l’ombre avait disparu, des arbustes renaissent. Là où la chaleur dominait, un microclimat s’installe. Et c’est précisément à cette lente reconquête du vivant qu’il faudrait nous atteler de suite !
La Chine face à la désertification
La Chine constitue aujourd’hui l’un des laboratoires les plus instructifs de la lutte contre la désertification. Depuis les années 1970, le pays est confronté à l’avancée rapide des terres dégradées, en particulier dans les régions du nord, du nord-ouest et du nord-est. L’expansion du désert de Gobi, l’érosion éolienne massive, la perte de fertilité des sols, la dégradation accélérée des prairies et la multiplication des tempêtes de poussière ont fait entrer le pays dans une forme chronique de vulnérabilité écologique. Les villes de Pékin, Tianjin ou Hohhot ont longtemps été régulièrement recouvertes de nuages de sable, conséquence directe de décennies de surexploitation agricole, de déforestation, de surpâturage et d’un aménagement du territoire incapable d’intégrer les limites écologiques des zones arides.
Pour y répondre, l’État chinois a lancé l’un des programmes de restauration environnementale les plus ambitieux jamais entrepris : le « Three-North Shelterbelt Program », plus connu sous le nom de Grande Muraille Verte chinoise. Initié en 1978 et prévu jusqu’en 2050, ce projet vise à restaurer et stabiliser un immense arc territorial couvrant plus de 4 800 kilomètres, depuis le Xinjiang jusqu’aux plaines du nord-est. L’objectif officiel est de réduire les tempêtes de sable, de ralentir l’avancée des dunes, de restaurer la végétation protectrice, de régénérer les sols et, plus récemment, de contribuer à la séquestration de carbone.
Les résultats visibles ne sont pas négligeables. Depuis une dizaine d’années, plusieurs régions touchées par la désertification montrent des signes de stabilisation, voire de régression du phénomène. Entre 2012 et 2022, les autorités chinoises affirment avoir reboisé plus de soixante millions d’hectares, restauré des prairies, recréé des zones humides et mis en place des réglementations plus strictes sur le surpâturage. Le pays annonce même être parvenu à un « zéro net » en matière de dégradation des terres, c’est-à-dire que les surfaces restaurées compenseraient désormais les surfaces dégradées. Les images satellites confirment effectivement un verdissement partiel de certaines régions nordiques, avec une légère hausse de la biomasse végétale dans les zones autrefois dénudées.
Cependant, l’expérience chinoise montre aussi les limites d’une lutte anti-désertification conçue principalement comme une entreprise d’afforestation massive. Dès les années 2000, les premières critiques scientifiques ont mis en lumière des erreurs structurelles : de nombreuses plantations ont été réalisées avec des essences mal adaptées, souvent issues de monocultures de résineux ou d’espèces à croissance rapide, plantées sur des sols trop pauvres ou trop secs pour assurer leur survie. Dans certaines zones, les taux de mortalité des arbres ont dépassé 75 %. Dans d’autres, l’irrigation nécessaire pour faire survivre les jeunes plantations a accru la pression sur des ressources en eau déjà limitées, aggravant localement la dégradation au lieu de la réduire. Le « verdissement » observé depuis l’espace masque parfois la faible résilience écologique de ces plantations : un couvert végétal existe, mais il s’agit d’un écosystème fragile, peu diversifié, extrêmement vulnérable au stress hydrique et aux maladies.
La Chine a progressivement intégré ces critiques et modifié son approche.
Ces dernières années, les politiques anti-désertification se sont déplacées vers une logique plus écologique que strictement arboricole. Il s’agit désormais, comme nous l’écrivions précédemment, de restaurer d’abord les sols, les herbacées, les arbustes résistants et les cycles hydrologiques. Dans plusieurs régions du Ningxia, de Mongolie intérieure ou du Gansu, les efforts portent moins sur la plantation d’arbres que sur la réintroduction de graminées locales, la construction de micro-barrières anti-éoliennes, l’installation de diguettes en pierres, la régénération contrôlée des prairies, la réduction du bétail et la protection stricte de zones entières pendant quelques années. Là où cette approche est adoptée, la restauration est souvent plus durable, plus résiliente et moins dépendante d’une irrigation artificielle.
L’autre aspect essentiel est social. Le surpâturage massif qui a accéléré la dégradation des steppes chinoises n’était pas seulement un problème écologique, mais aussi économique. De nombreux éleveurs vivaient dans une grande précarité, les encourageant à augmenter la taille des troupeaux. La Chine a donc mis en place des dispositifs d’accompagnement social, des programmes de reconversion, de réduction progressive des troupeaux, et un contrôle accru des pratiques pastorales. Sans cette dimension sociale, aucune restauration n’aurait pu être durable.
L’étude de cas chinoise offre ainsi plusieurs leçons utiles. Elle rappelle d’abord que la restauration à grande échelle est possible : des paysages qui semblaient condamnés peuvent retrouver une capacité écologique. Elle montre aussi que la plantation d’arbres n’est pas une solution miracle, et qu’elle peut même aggraver les problèmes si elle n’est pas pensée dans une logique de cycle de l’eau, de diversité végétale et de restauration des sols. Elle souligne enfin que la lutte contre la désertification est autant une affaire de gestion sociale, de droits fonciers, de pratiques agricoles et d’équilibres locaux qu’une affaire de techniques écologiques.
Dans un monde où les zones arides progressent sous l’effet du changement climatique, l’exemple chinois ne doit donc être ni idéalisé ni rejeté : il doit être compris comme un cas complexe, riche d’enseignements. Il suffit de regarder le paysage contemporain pour saisir la leçon centrale : une terre dégradée peut renaître, mais seulement lorsque l’on restaure les processus qui permettent au vivant de revenir, et non lorsque l’on tente de forcer la nature à s’adapter à nos modèles.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IPBES — Assessment Report on Land Degradation and Restoration(2018)
Le rapport complet et robuste sur les dynamiques mondiales de dégradation et les stratégies de restauration.
UNCCD — Global Land Outlook 2(2022)
La référence mondiale sur les liens entre désertification, agriculture, climat et politiques de gestion des terres.
UNCCD & United Nations University — Document sur les synergies entre neutralité de dégradation des terres et climat (2024)
Co-publié par l’UNCCD et l’Université des Nations unies, ce rapport traite des liaisons entre lutte contre la dégradation des terres, neutralité de dégradation (LDN) et politique climatique, utile pour saisir les stratégies intégrées actuelles.
Décisions et rapports de la COP16 de l’UNCCD (2024/2025)
La 16e Conférence des Parties (COP16) à la Convention sur la lutte contre la désertification a récemment abouti à des décisions stratégiques intégrant la désertification, la sécheresse et la dégradation des terres dans des cadres d’action plus larges. Ces documents donnent des indicateurs, cadres d’action et objectifs quinquennaux pour renforcer la lutte (2025-2028).
FAO/FIRA/UNCCD — Journée mondiale de lutte contre la désertification et la sécheresse (rapport thématique 2025)
Chaque année, la FAO et l’UNCCD publient des documents thématiques liés à cette journée (17 juin), avec des données actualisées sur la dégradation des terres, l’impact socio-économique et les stratégies de restauration.