Retour au menu

La crise des emballages plastiques occupe aujourd’hui une place si centrale qu’on en oublierait presque qu’elle est récente. En quelques décennies, une matière initialement conçue pour quelques usages spécialisés est devenue la composante dominante de l’ensemble de nos chaînes logistiques.
Le plastique s’est imposé non seulement pour envelopper les produits, mais pour organiser la distribution elle-même : palettes, films, boîtes, barquettes, bouteilles, sachets, sur-emballages, tubes, poches, récipients… Son omniprésence s’est installée progressivement, au point que nous avons fini par considérer comme normal qu’un produit de cinq minutes d’usage génère un déchet de plusieurs siècles de persistance (voir notre fiche « Lutte contre les pollutions« ).
Mais les emballages plastiques ne sont pas seulement un problème de déchets.
Ils représentent un enjeu systémique qui touche au climat, à la santé, à l’économie, à l’énergie, au vivant, et au modèle même de consommation. Plus de 99 % des plastiques sont issus de ressources fossiles. Leur production mondiale, aujourd’hui supérieure à 400 millions de tonnes par an, pourrait encore doubler d’ici à 2040 si rien n’est entrepris. Alors même que nous essayons de sortir des énergies fossiles, le plastique en devient l’un des débouchés majeurs. La pollution plastique n’est donc pas seulement une pollution : elle est un symptôme d’un modèle industriel dépendant d’une matière qu’il convient de réduire, et non de remplacer mécaniquement.
La question des alternatives ne peut être posée sans déconstruire plusieurs illusions.
On entend souvent parler de « bioplastiques », de « plastiques compostables », d’emballages biodégradables ou biosourcés, censés constituer des solutions simples. Pourtant, nombre de ces innovations entretiennent une confusion dangereuse. Un plastique « biosourcé » peut être chimiquement identique à un plastique fossile, donc tout aussi polluant et non biodégradable. Un plastique « compostable » n’est généralement compostable que dans des conditions industrielles strictes, à haute température, qui n’existent ni dans la nature ni dans les composteurs domestiques. Un emballage « biodégradable » peut se fragmenter en microplastiques sans jamais disparaître. Et dans certains cas, la production de bioplastiques nécessite des cultures dédiées, augmentant la pression sur les terres agricoles et la biodiversité. Beaucoup d’alternatives présentées comme vertes ne font donc que déplacer le problème.
Les solutions réelles se situent ailleurs, dans un ensemble de transformations matérielles, logistiques et sociales qui invitent à sortir du paradigme du jetable.
La première alternative, la plus structurante, consiste à réduire drastiquement l’usage des emballages. Cette réduction ne repose pas sur la substitution d’une matière par une autre, mais sur la sobriété : moins d’emballages, moins de formats individuels, moins de produits suremballés, moins d’objets vendus sous plastique sans nécessité. Cela implique de questionner les chaînes de valeur elles-mêmes : pourquoi tant d’aliments sont-ils conditionnés unitairement ? Pourquoi certains biens de consommation doivent-ils être entourés de couches protectrices inutiles ? Pourquoi la distribution a-t-elle construit une organisation dépendante du plastique ?
Dans cette perspective, les alternatives réellement pertinentes émergent.
Le verre, par exemple, n’a jamais cessé de constituer un matériau recyclable à l’infini, d’une durabilité exceptionnelle, capable de remplacer une grande partie des bouteilles et contenants plastiques. Mais son usage n’a de sens que s’il est associé à un système de réemploi, de collecte et de lavage, sans quoi la production et le transport de verre neuf deviennent énergivores. Le verre devient une alternative structurante dès lors qu’on renoue avec la logique de consigne et de circuits courts : bouteilles lavables, bocaux, pots réutilisables, verreries locales. Dans les pays où la consigne a été maintenue, les taux de réutilisation dépassent 90 %, prouvant que la solution existe déjà.
Le métal, et en particulier l’acier inoxydable ou l’aluminium recyclé, constitue également une alternative robuste pour les contenants réutilisables : boîtes alimentaires, gourdes, barquettes professionnelles, emballages pour le vrac industriel. Leur durée de vie est très longue, leur recyclage est efficace, et ils supportent de nombreux cycles. Le métal reste cependant plus coûteux à produire initialement, ce qui en limite les usages, mais pour certains secteurs il est déjà la meilleure alternative physique.
Le papier et le carton peuvent remplacer une partie des emballages plastiques, à condition d’être issus de filières réellement durables et d’éviter les traitements chimiques qui empêchent le recyclage. Le carton recyclé, dans les circuits courts, remplit parfaitement les fonctions de protection, de calage et de transport. Mais le papier ne peut pas remplacer tous les usages du plastique sans entraîner une pression accrue sur les forêts. C’est pourquoi il doit être utilisé avec retenue, comme une solution complémentaire, jamais comme le pilier central.
Certaines alternatives innovantes commencent également à trouver leur place. Les matériaux issus d’algues, de mycélium, de fibres végétales ou de co-produits agricoles montrent qu’il est possible de créer des solutions compostables réellement biodégradables, mais leur diffusion reste encore marginale. Ce sont des pistes prometteuses, mais qui ne remplaceront pas les centaines de millions de tonnes de plastique produites chaque année. Là encore, l’avenir n’est pas dans la substitution globale, mais dans la diversification raisonnée.
L’alternative la plus puissante demeure cependant le changement d’organisation des usages : le réemploi.
Les systèmes de vrac, les consignes, les bouteilles réutilisables, les bocaux standardisés, les caisses pliables, les contenants alimentaires lavables, les bouteilles consignées pour les boissons ou les produits ménagers constituent aujourd’hui les véritables leviers structurants. Un système de réemploi bien conçu permet de réduire de 70 à 90 % les besoins en emballages à usage unique. Il nécessite une logistique, une mutualisation, un réseau de collecte et des infrastructures de lavage, mais son efficacité écologique est incomparable. Là où ces systèmes ont été introduits — Allemagne, Pays-Bas, certaines régions du Québec — la réduction des emballages plastiques est spectaculaire.
Les alternatives aux emballages plastiques ne sont donc pas seulement matérielles, mais systémiques.
Elles impliquent de modifier les pratiques de consommation, la distribution, les réseaux logistiques, les modèles d’affaires et, plus profondément, notre rapport à l’usage et au déchet. La transition vers des matériaux durables et des systèmes de réemploi exige des investissements, de la réglementation, des normes et un soutien collectif. Elle demande de revoir les standards : formats, unités, étiquetages, circuits d’approvisionnement. Elle implique de muter vers une économie où le contenant n’est plus un rebut, mais un bien commun circulant.
Il serait illusoire de croire que l’on pourra remplacer entièrement le plastique sans repenser la structure même de nos sociétés du jetable. Le choix essentiel n’est donc pas entre le plastique et ses substituts, mais entre une économie fondée sur l’usage unique et une économie fondée sur la circulation et la (vraie) durabilité.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Mederake, L. (2023) – Without a Debate on Sufficiency, a Circular Plastics Economy will Remain an Illusion (Circular Economy and Sustainability, 3, 1425–1439.)
Cet article montre que la « circular economy » appliquée aux plastiques reste un mirage tant qu’on ne met pas au centre la suffisance (réduction absolue de la production et de la consommation de plastiques). Critique les LCA (Life Cycle Assessment, en français : analyse du cycle de vie — ACV) qui comparent plastiques et « alternatives » sans intégrer les fuites, les limites biophysiques, etc.
Mah, A. (2021) – Future-proofing capitalism: the paradox of the circular economy for plastics. Global Environmental Politics, 21(2), 121–142.
L’article analyse comment la « circular economy for plastics » sert surtout à sécuriser la trajectoire de croissance du capitalisme pétrochimique. Montre que recyclage, bioplastiques et packaging « verts » deviennent des instruments de greenwashing tant qu’on ne touche pas à la production en volume et à la demande.
Calisto Friant, M. & Chakori, S. (2025) – A Degrowth-Oriented Circular Society for Plastics. In Springer Handbook of Circular Plastics Economy, ch. 58.
Les auteurs montrent que la circularité des plastiques est incompatible avec la poursuite de la croissance matérielle, et proposent une « circular society » orientée décroissance (relocalisation des systèmes alimentaires, limitation structurelle des usages de plastiques, modèles coopératifs, etc.).