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L’industrie pharmaceutique occupe une place singulière dans nos sociétés modernes : elle sauve des vies, prolonge l’espérance, réduit la souffrance, prévient des maladies autrefois meurtrières. Mais elle est aussi un secteur économique massivement financiarisé, concentré entre quelques multinationales, dépendant de chaînes d’approvisionnement mondialisées, fortement énergivore et productrice de pollution chimique.
Imaginer une transformation écologique et sociale profonde suppose de repenser cette industrie à la racine : ses objectifs, ses priorités, ses modes de production, son rapport à la recherche, à l’innovation, à la santé publique et aux biens communs.
La première question fondamentale consiste à interroger le rôle réel de l’industrie pharmaceutique dans un système de santé.
En théorie, elle produit des médicaments pour répondre aux besoins des populations. En pratique, elle répond d’abord à la logique du marché : concentration du capital, recherche de molécules rentables, pression actionnariale, marketing agressif, extension permanente des indications médicales. Les maladies rares, les pathologies peu rentables, les populations précaires ou les régions pauvres ne constituent pas des marchés attractifs. L’innovation y est faible, l’investissement rarissime. À l’inverse, les pathologies pour lesquelles les marges sont élevées — cancers, maladies métaboliques, troubles psychiatriques, immunologie — concentrent l’essentiel de la recherche privée. Le résultat est un système qui soutient la santé seulement par ricochet, et non par intention structurante.
Repenser l’industrie pharmaceutique implique donc de replacer la santé publique au centre et de sortir d’une vision commerciale.
Une industrie réellement orientée vers les besoins de la société devrait prioriser la production de médicaments essentiels, ceux qui répondent aux pathologies les plus fréquentes, aux urgences sanitaires, et dont l’absence fragilise immédiatement les populations. L’Organisation mondiale de la santé publie une liste de ces médicaments indispensables, mais beaucoup sont produits dans un nombre tellement limité d’usines — souvent situées en Chine ou en Inde — que la moindre rupture provoque une crise mondiale. Les pénuries récurrentes d’amoxicilline, de paracétamol injectable, de certains anticancéreux ou d’anesthésiants montrent à quel point notre système pharmaceutique est devenu fragile. Ce n’est pas l’industrie qui manque, c’est la résilience qui fait défaut.
Cette fragilité s’explique par plusieurs décennies de délocalisations, motivées par la baisse des coûts de production et la recherche de marges maximales. Les principes actifs, qui constituent le cœur des médicaments, proviennent désormais à plus de 60 % d’Asie. Les chaînes logistiques sont longues, sensibles aux crises géopolitiques, énergétiques ou climatiques. Une industrie pharmaceutique tournée vers l’intérêt général devrait relocaliser une partie de sa production, non pour des raisons nationalistes, mais pour garantir une souveraineté sanitaire collective. Une souveraineté qui ne serait pas l’autarcie, mais un partage planifié des capacités productives entre régions du monde afin de réduire les dépendances extrêmes.
La question écologique constitue également un défi central. Les procédés pharmaceutiques sont lourds en énergie, en solvants, en eau, en produits chimiques, et génèrent des effluents souvent difficiles à traiter.
Des résidus de médicaments sont aujourd’hui retrouvés dans les rivières, les lacs et même dans les systèmes d’eau potable : antibiotiques, hormones, anti-inflammatoires, psychotropes. Ces polluants émergents affectent la faune aquatique, contribuent à l’antibiorésistance, perturbent les cycles biologiques et posent de nouveaux risques sanitaires. Une industrie pharmaceutique soutenable devrait intégrer, dès la phase de conception, la réduction des résidus actifs, l’écoconception des molécules, la sobriété en solvants et en énergie, ainsi qu’un traitement poussé des effluents. La chimie verte doit devenir un pilier, et non une niche expérimentale.
Il faut également interroger le modèle de l’innovation pharmaceutique.
La majorité des découvertes réelles sont issues de la recherche publique : universités, hôpitaux, laboratoires nationaux. Les entreprises privées interviennent ensuite pour finaliser les essais, industrialiser, commercialiser. Pourtant, ce sont elles qui capturent l’essentiel de la valeur, grâce aux brevets, aux exclusivités commerciales et aux stratégies d’extension artificielle de la durée des droits. L’innovation devrait revenir au bien commun : une société plus juste devrait envisager des modèles où les résultats de la recherche publique ne sont plus captés par quelques entreprises, mais redistribués via des licences ouvertes ou des partenariats publics-privés conditionnés à l’intérêt social.
La question des prix s’inscrit dans la même logique. Certains médicaments anticancéreux ou immunothérapies sont aujourd’hui vendus à des prix exorbitants, sans rapport avec leurs coûts réels de production. Ce phénomène découle non d’une nécessité scientifique, mais d’un modèle économique qui concentre la valeur sur les pathologies les plus lucratives. Une industrie pharmaceutique orientée vers le soin plutôt que vers la rente devrait pratiquer des prix transparents, encadrés, cohérents avec les coûts, et non déterminés par la solvabilité des systèmes de santé.
L’industrie pharmaceutique du futur devra également diversifier ses priorités.
Les maladies infectieuses, longtemps négligées faute de rentabilité, réapparaissent comme des menaces majeures, aggravées par le dérèglement climatique, la perte de biodiversité, les migrations forcées, les zoonoses et l’antibiorésistance. La pandémie de Covid-19 a rappelé brutalement que les agents pathogènes n’obéissent pas aux lois du marché. Il faudra réinvestir dans les antibiotiques, les antiviraux, les vaccins de nouvelle génération, mais aussi dans la santé environnementale, dans les modèles de prévention populationnelle, dans la réduction des expositions polluantes, dans la lutte contre les maladies chroniques liées au mode de vie.
C’est précisément ici qu’apparaît une dimension fondamentale, trop souvent absente du débat : l’interrogation sur les pratiques médicales elles-mêmes.
L’organisation actuelle de la médecine repose largement sur le traitement des symptômes et la prescription médicamenteuse, bien davantage que sur la prévention. Or, une part immense des pathologies contemporaines — diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, troubles respiratoires, syndromes inflammatoires, cancers liés aux expositions, affections psychiques — découle directement de nos modes de vie et de nos environnements. Les médicaments ne peuvent compenser indéfiniment une société toxique.
Une transformation profonde du système de santé impliquerait de réorienter la médecine vers la prévention réelle, c’est-à-dire l’alimentation saine, l’activité physique, la lutte contre les polluants, l’air respirable, des environnements urbains apaisés, la réduction du bruit, l’accès aux espaces verts, la réduction de l’isolement, la baisse du stress collectif. La prévention n’est pas un slogan, mais un ensemble cohérent de choix politiques, sociaux et urbanistiques. Réduire drastiquement la circulation automobile, par exemple, signifie réduire la pollution atmosphérique, améliorer la qualité de l’air intérieur et extérieur, réduire les maladies respiratoires et cardiovasculaires, diminuer les accidents, augmenter l’activité physique quotidienne et alléger mécaniquement la charge sur les systèmes de soin.
Un mode de vie plus sain, fondé sur des aliments frais, une sobriété numérique raisonnable, un sommeil réparateur, des environnements plus calmes, des logements non toxiques et des mobilités actives, aurait un effet gigantesque sur la santé publique. Une industrie pharmaceutique repensée ne peut exister que dans un système de santé reparamétré, où le médicament retrouve sa place : un outil précieux, mais non la première réponse.
Enfin, il est indispensable de repenser le rapport entre économie et santé. Le médicament ne peut plus être considéré comme un simple produit marchand soumis aux lois du profit maximal.
Il doit retrouver son statut de bien social essentiel. Cela suppose de renforcer les laboratoires publics, de créer des pôles pharmaceutiques à gouvernance non lucrative, d’encourager les coopératives de production pour certains génériques, de mutualiser les capacités industrielles entre États, et d’orienter la recherche vers les besoins réels plutôt que vers les niches les plus rentables.
L’industrie pharmaceutique dont nous avons besoin ne sera pas simplement une version “verte” de celle que nous connaissons. Elle devra devenir une industrie de la santé publique, non de la rente. Une industrie qui se soucie de la qualité de l’eau, de l’énergie utilisée, de la toxicité des procédés, des impacts chimiques, de la robustesse des chaînes de valeur, de l’accès universel au soin. Une industrie capable de produire des médicaments essentiels localement, de coopérer plutôt que de s’accaparer, de réduire la pression sur la planète plutôt que d’ajouter aux pollutions émergentes. Une industrie qui, enfin, considère le vivant non comme un marché mais comme une responsabilité.
Ce changement structurel ne pourra advenir que si la société elle-même se transforme. Si l’on réduit les expositions toxiques, les pollutions, les modes de vie pathogènes, la précarité, la malbouffe, les mobilités forcées et le stress social, alors la demande médicale diminue mécaniquement. Une industrie pharmaceutique soutenable est indissociable d’une société soutenable.
Et c’est peut-être là le point le plus important : reparamétrer notre système de santé commence partout ailleurs que dans l’industrie pharmaceutique. Dans nos villes, nos cuisines, nos rythmes, nos logements, nos transports, nos environnements quotidiens. À long terme, la meilleure industrie pharmaceutique est celle dont nous aurons de moins en moins besoin.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
OMS — Model List of Essential Medicines (2023)
Document de référence mondial sur les médicaments vraiment indispensables à la santé publique.
European Medicines Agency (EMA) — Shortages Catalogue & Annual Reports on Medicine Shortages
Analyses officielles européennes sur les pénuries, leurs causes structurelles et les risques systémiques.
The Lancet — Antimicrobial Resistance Global Burden Study(Murray et al., 2022)
L’une des études les plus importantes sur l’antibiorésistance, ses causes et les lacunes de l’innovation pharmaceutique.
Preparing for the degrowth transition in healthcare – Degrowth Journal, 2023
Article programmatique qui se demande à quoi ressemble un système de santé sous contraintes fortes (énergétiques, matérielles, budgétaires).
Un chapitre entier porte sur “Medical products, vaccines and technologies”, expliquant pourquoi l’industrie pharma doit être profondément restructurée : réduction des sur-prescriptions, recentrage sur l’essentiel, relocalisation partielle, baisse de la dépendance aux chaînes globales et acceptation d’une médecine moins techno-intensive.
The Need for Transformation to a Post-Growth Health and Economic System – R. van de Pas, 2022
Texte de santé publique qui dit clairement : les systèmes de santé ne peuvent plus croître indéfiniment dans un monde aux limites biophysiques.
Il rappelle que 4–6 % des émissions mondiales viennent des systèmes de santé (dont la production de médicaments) et plaide pour une transition post-croissance : prioriser prévention, services essentiels, médicaments indispensables, et réduire la dépendance à une industrie pharmaceutique hyper-consommatrice de ressources.
Degrowth and health: local action should be linked to global health responsibilities – Missoni, 2015
Missoni discute la santé dans une perspective de décroissance planifiée, en critiquant la mainmise des multinationales pharmaceutiques, le disease mongering (la stratégie économique, marketing et parfois médiatique qui consiste à élargir artificiellement la définition d’une maladie, exagérer sa fréquence ou sa gravité — afin d’élargir le marché des médicaments) et la dépendance à des traitements coûteux dans un monde où les conditions de vie vont se durcir.
Il plaide pour réduire la demande pharmaceutique via des transformations sociales (prévention, réduction des expositions toxiques, justice sociale).
Low-Carbon, Climate-Resilient Health Care Supply Chains – Asian Development Bank, 2025
Rapport très utile pour un monde de chocs climatiques et géopolitiques récurrents.
Il montre comment la mondialisation de la fabrication de produits de santé (antibiotiques, ARV, vaccins) fragilise l’accès aux soins, et propose une stratégie pour des chaînes d’approvisionnement capables de tenir malgré les ruptures d’énergie, les catastrophes climatiques et les crises politiques.
Building the case for investment in local pharmaceutical production in Africa – UNCTAD, 2025
Rapport qui part d’un constat très dur : près de la moitié de la population africaine n’a pas un accès régulier aux médicaments essentiels. Il montre comment la dépendance aux importations rend les systèmes de santé extrêmement vulnérables aux crises (pandémies, flambées de prix, tensions géopolitiques), et défend une montée en puissance de la production locale de médicaments et d’API comme stratégie de résilience.