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Il suffit d’observer les données publiées par l’Insee pour mesurer l’ampleur du problème ! En France, près de 60 % des déplacements domicile-travail de moins de cinq kilomètres se font encore en voiture. Même lorsqu’un emploi se situe à moins d’un kilomètre du domicile, presque la moitié des personnes continuent de prendre un véhicule motorisé.
Ces chiffres révèlent moins un manque de « bonne volonté » qu’un système entier structuré pour rendre l’automobile indispensable. Durant un siècle, tout — la voirie, l’urbanisme, la publicité, les imaginaires sociaux, les zonages d’activité, les lotissements — a été conçu pour imposer la voiture comme condition préalable à la vie quotidienne.
Or ce système, énergivore, fragile et matériellement démesuré, n’est pas réformable à la marge.
Il est incompatible avec une trajectoire climatique sérieuse, et totalement impossible à maintenir dans une société qui viserait à descendre nettement sous la barre des deux tonnes de CO₂e par habitant, voire autour d’une tonne. Aucun dispositif technique, aucune passation à l’électrique, aucune optimisation ne peut résoudre ce conflit physique. La voiture individuelle généralisée — qu’elle soit thermique ou électrique — constitue la matrice même de l’hypermobilité carbonée, de l’étalement urbain, de l’artificialisation des sols, de la consommation massive de matériaux, et d’un rapport au territoire entièrement façonné par la vitesse.
Un monde sobre doit donc rompre avec cette dépendance. La voiture individuelle, loin d’être la norme, redevient une exception, réservée à des usages très particuliers. Les véhicules les plus lourds, notamment les SUV, disparaissent presque immédiatement, non seulement parce qu’ils consomment davantage, mais surtout parce qu’ils symbolisent une démesure matérielle incompatible avec les limites planétaires. Les vitesses sont abaissées, les moteurs bridés, les productions de voitures neuves drastiquement réduites, et réservées aux usages collectifs, agricoles, artisanaux ou de service public. Ce renversement, loin d’être une contrainte, libère une multitude de possibles : il devient enfin possible de transformer les rues en espaces vivants, d’accueillir sereinement les piétons et les cyclistes, et de redonner une cohérence spatiale aux territoires.
Cette transformation ne se limite pas au choix d’un mode de transport : elle implique de repenser la structure même de l’espace.
Une société véritablement sobre n’utilise plus la mobilité pour compenser un territoire mal conçu ;elle organise son territoire pour rendre la mobilité beaucoup moins nécessaire. Les services essentiels doivent redevenir accessibles à pied ou à vélo, dans une logique de proximité maximale. C’est le principe de la ville du quart d’heure, transposable aux petites villes et aux villages, où l’ensemble des activités quotidiennes — commerces, écoles, santé de premier recours, culture, alimentation, services publics — se situent dans un rayon humain. L’obligation de parcourir des dizaines de kilomètres chaque jour n’est plus une fatalité. De même, partout où cela est possible, le télétravail est facilité par un réseau dense de tiers-lieux, de maisons de travail partagées et de coworkings, pour réduire les déplacements pendulaires qui épuisent les travailleurs comme les infrastructures.
Dans un tel système, la base de la mobilité devient la marche, le vélo, le vélo-cargo et l’ensemble des véhicules légers, fabriqués et réparés localement, facilement maintenables et peu gourmands en matériaux. L’électrification, lorsqu’elle existe, repose sur des batteries modestes, standardisées et interchangeables, ou sur des supercondensateurs à faible empreinte matière. Ces modes actifs ne sont plus l’alternative fragile qu’ils sont aujourd’hui : ils deviennent la colonne vertébrale de la mobilité quotidienne.
Dans les zones rurales ou périurbaines, un acteur inattendu, mais historiquement omniprésent, retrouve une place légitime : le cheval.
La transition vers une société post-fossile ne consiste pas à revenir en arrière, mais à sélectionner les solutions pertinentes dans un monde où l’énergie devient rare et précieuse. Le cheval s’inscrit dans cette logique : il permet des déplacements courts, la traction légère, le transport de charges modérées, la logistique de centre-bourg, la collecte des déchets, l’entretien des espaces naturels ou agricoles. Une filière équine raisonnée, territorialisée, fondée sur le bien-être animal et dépourvue de toute dérive productiviste, fournit un vecteur de mobilité robuste, bas-tech, renouvelable et profondément cohérent avec la sobriété matérielle.
À côté des modes actifs, les transports collectifs constituent l’autre pilier du système de mobilité d’une société sobre.
Ils doivent être massivement renforcés, réorganisés, densifiés, et idéalement rendus gratuits pour garantir l’équité d’accès. Les flottes de bus, de cars et de trams sont multipliées, standardisées, pensées pour la réparabilité et la longévité. Les motorisations électriques ou biogaz, limitées mais centralisées, permettent une gestion énergétique maîtrisée, à l’opposé de la dispersion inefficace de millions de batteries individuelles. Dans les territoires peu denses, les taxis collectifs deviennent un outil indispensable, remplaçant avantageusement des dizaines de voitures individuelles. Le rail, lui, devient l’infrastructure majeure : trains régionaux fréquents, trains de nuit, corridors logistiques, ferroutage obligatoire pour les longues distances. Le système ferroviaire forme le squelette stable, résilient et peu carboné du transport des personnes comme des marchandises.
Mais un point est déterminant : un système de transport réellement soutenable doit transporter moins de marchandises.
Relocaliser les chaînes logistiques n’est pas un supplément d’âme, mais une condition physique de la décarbonation. Une société qui continue d’importer la majorité de ses biens sur des milliers de kilomètres, par camions, porte-conteneurs ou avions cargo, reste prisonnière de son bilan carbone et de sa vulnérabilité géopolitique. Dans un système sobre, 80 à 90 % des biens essentiels doivent être produits dans un rayon de quelques dizaines à quelques centaines de kilomètres. Les flux longue distance deviennent rares, réservés à des matériaux ou produits réellement impossibles à fabriquer localement.
Ce mouvement de relocalisation rend la question de l’aérien presque triviale : dans une société qui vise moins d’une tonne de CO₂e par personne et par an, l’aérien commercial disparaît.
Même les formes dites “décarbonées” de l’aviation restent incompatibles avec les contraintes matérielles d’une planète finie. Les avions exigent des matériaux rares, des infrastructures lourdes, des quantités d’énergie inapprochables pour un secteur de masse, et une maintenance mondialisée. Un seul vol long-courrier représente à lui seul un budget carbone supérieur à celui qu’un individu peut émettre en un an dans un monde stabilisé climatiquement. Dans un système cohérent, l’aérien subsiste uniquement sous forme ultra-marginale : missions de santé, secours, souveraineté ou recherche. Le tourisme aérien, les voyages d’affaires, les courts séjours intercontinentaux appartiennent définitivement au passé.
Ainsi se dessine un paysage de la mobilité qui ne ressemble plus à celui de la civilisation thermo-industrielle. C’est un monde profondément réorganisé, où la lenteur n’est pas une contrainte mais une libération, où la proximité devient un luxe retrouvé, où la mobilité cesse de dévorer l’espace, l’énergie et le temps.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IPCC AR6 — Transport chapter (WG3)
Analyse exhaustive du transport (émissions, demande, mesures d’atténuation, infrastructures).
International Energy Agency — The Future of Rail (2019)
Référence mondiale sur le rôle du rail dans la transition bas-carbone.
International Transport Forum (OCDE) — Transport Outlook 2023
Scénarios de demande et d’émissions de transport jusqu’à 2050.
Accéder
Ivan Illich — Energy and Equity (1973
Ce texte montre comment la vitesse détruit la justice sociale et crée une société dépendante. Illich défend une mobilité à vitesse humaine comme base d’une société soutenable.