Retour au menu

Former des citoyens capables de traverser un siècle de ruptures implique de repenser en profondeur ce qu’est une éducation démocratique. Cela suppose d’apprendre à faire communauté, à prendre soin, à coopérer, à résoudre les tensions, à comprendre les rapports de pouvoir, à construire des décisions collectives justes, à se défendre contre les dérives autoritaires et surtout à maintenir en « état de marche » des regroupements territoriaux globalement autogérés, ne serait-ce que pour suppléer aux défaillance des appareils d’Etat et pour empêcher que ces aires ne tombent aux mains de mafias.
Aujourd’hui, l’école transmet la démocratie sous forme théorique. Les élèves apprennent comment fonctionne une mairie, une assemblée ou un vote, mais ils n’expérimentent presque jamais la démocratie comme pratique vivante. Les décisions importantes leur échappent. Les règles leur sont imposées. Les conflits se règlent de manière verticale. Les espaces de parole sont rares. Les conseils ne sont souvent que des simulacres sans réel pouvoir. Cette contradiction fondamentale — enseigner la démocratie dans un environnement profondément hiérarchique — entrave la compréhension même de ce que signifie une vie démocratique. Elle crée un écart entre discours et réalité qui rend la démocratie opaque, presque irréelle.
Demain, cet écart pourrait devenir mortel.
Dans un monde plus chaud, plus tendu, plus contraint, la démocratie ne survivra que si elle est pratiquée, autrement et de façon réellement…. démocratique (ce qui veut dire en mode « auto-gouvernement ») ! Elle deviendra un ensemble de gestes et d’habitudes, une intelligence collective exercée au quotidien, une manière d’habiter un territoire avec d’autres. Les citoyens devront savoir se réunir, s’écouter, débattre, arbitrer, gérer un conflit sans violence, élaborer des règles, répartir les tâches, s’entraider, prendre soin des plus vulnérables. Rien de tout cela ne s’improvise ; tout cela s’apprend.
Réintroduire la coopération à l’école signifie d’abord redonner au collectif une place centrale.
Les élèves doivent pouvoir s’organiser, décider ensemble, expérimenter le partage du pouvoir. Ils doivent tenir des assemblées où l’on débat réellement, où l’on construit des positions argumentées, où les tensions ne sont pas masquées mais travaillées. L’expérience du lycée autogéré de Paris montre depuis plus de quarante ans qu’une organisation éducative réellement horizontale, fondée sur l’autogestion, développe chez les jeunes une maturité démocratique exceptionnelle. On y apprend à élaborer les règles, à gérer les conflits, à assumer la responsabilité des espaces, à organiser les tâches, à prendre soin de la communauté. Ce n’est pas un modèle idéaliste : c’est un exemple concret de ce que peuvent devenir des écoles qui confient réellement le pouvoir aux élèves.
Une éducation à la démocratie ne consiste pas à préparer les jeunes à voter une fois tous les cinq ans…
Elle consiste à les aider à comprendre les dynamiques profondes qui structurent toute vie collective. Il faut leur donner les clés pour analyser les rapports de domination, les mécanismes d’autorité, les effets psychologiques du pouvoir, les ressorts de la manipulation, la fabrication du consentement, les émotions collectives, le rôle des récits. La démocratie n’est pas un protocole institutionnel ; c’est une culture, un rapport au monde, une manière de se situer dans le collectif. Sans cette intelligibilité, les citoyens sont vulnérables aux récits autoritaires, aux discours de haine, aux propagandes simplistes qui prospèrent dans les moments de crise.
Former aux pratiques autogestionnaires permet justement de développer cette lucidité politique.
L’autogestion n’est pas un slogan ; c’est un apprentissage exigeant. Elle suppose d’apprendre à se distribuer les responsabilités, à se coordonner sans chef, à écouter les minorités, à accepter la lenteur du consensus, à reconnaître ses propres biais, à accepter la critique, à faire vivre un commun matériel ou symbolique. Ce sont des compétences qui demandent du temps, de la patience, de la persévérance, mais qui développent une capacité rare : l’aptitude à vivre en collectif sans renoncer à sa propre autonomie.
Former à la coopération, c’est également apprendre à prendre soin.
Le soin n’est pas un domaine privé réservé aux familles ou aux professionnels de santé ; c’est un fondement de la vie démocratique. Il concerne la manière de se rendre attentif aux fragilités, de reconnaître les vulnérabilités, d’accompagner un camarade en difficulté, de maintenir la cohésion du groupe, d’apaiser une tension, de protéger un membre marginalisé. Dans un monde marqué par les canicules extrêmes, les ruptures d’approvisionnement, les incendies ou les crises sociales, cette capacité à organiser l’entraide locale deviendra une condition de survie collective.
L’éducation au soin comprend aussi des gestes très concrets : premiers secours, prévention des risques, compréhension des dangers climatiques, capacité à identifier une situation de vulnérabilité ou de danger psychique, connaissance des ressources locales. Ces gestes, longtemps considérés comme périphériques, deviendront demain des compétences centrales pour des populations confrontées à des crises plus fréquentes.
Enfin, une éducation démocratique doit préparer à résister aux dérives autoritaires et mieux, apprendre à les neutraliser à la source.
Les périodes de crise font toujours surgir des discours simplificateurs, des logiques de bouc-émissaire, des promesses d’ordre, des tentations liberticides. Les jeunes doivent être outillés intellectuellement, émotionnellement et collectivement pour reconnaître ces mécanismes, les déconstruire, s’en défendre, y opposer un imaginaire politique émancipateur. Cet apprentissage passe autant par l’étude de l’histoire des dictatures et des résistances que par l’expérience quotidienne d’espaces réellement démocratiques où le pouvoir est partagé.
Aujourd’hui, ce travail se heurte aux limites structurelles d’une institution scolaire largement verticale et bureaucratique. Demain, il deviendra indispensable : les sociétés sobres ne pourront rester démocratiques que si leurs citoyens en possèdent les gestes, la culture et les réflexes. Une école qui forme à la coopération, au soin, à l’autogestion et à la résistance aux manipulations construit autre chose qu’un savoir : elle construit un peuple capable d’habiter l’avenir sans céder à la peur, au ressentiment ou à l’attrait d’un « Ordre » liberticide.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Paulo Freire – Pédagogie des opprimés
Freire montre que l’éducation doit former des sujets actifs et critiques, capables de coopérer, débattre, transformer leur monde. Il s’agit d’une base incontournable pour penser une formation à la démocratie authentique.
Les dialogues de pédagogies radicales : L’éducation à la citoyenneté radicale, Irène Pereira, 2020
Les dialogues de pédagogies radicales présentent sous la forme de dialogue une thématique des pédagogies critiques. L’éducation a la citoyenneté radicale renvoie à l’émergence d’une nouvelle forme de citoyenneté chez les jeunes que la pédagogie radicale1 permet de mettre en valeur. Ce dialogue entend renouer le lien entre la philosophie de l’éducation et la philosophique politique à travers les questions : Qu’est-ce que l’éducation à la citoyenneté ? Qu’est-ce qu’un citoyen ou une citoyenne ?
John Dewey — Democracy and Education
Dewey conçoit la démocratie comme un mode de vie qui se cultive par l’expérience : coopération, discussion, résolution collective de problèmes. L’école y est pensée comme un laboratoire démocratique où l’on apprend, par la pratique, à participer à la vie collective.