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Le monde qui vient exige une population capable d’apprendre en permanence, de se reconvertir, d’acquérir de nouveaux gestes, de coopérer, de diagnostiquer, d’agir ensemble dans un environnement instable. L’éducation ne sera plus un moment, mais une condition d’existence.
Aujourd’hui, la formation continue se concentre principalement sur l’adaptation des travailleurs aux besoins immédiats du marché. Elle reste bureaucratique, segmentée, pensée en filières hermétiques. Elle ne vise ni l’émancipation, ni la compréhension des systèmes, ni la capacitation citoyenne, mais l’ajustement à une économie que l’on sait pourtant condamnée. Les besoins vitaux — agroécologie, gestion de l’eau, énergie low-tech, rénovation écologique, premiers secours, gouvernance collective, lecture des risques — sont encore marginaux dans les dispositifs de formation.
Demain, ces besoins deviendront centraux.
Le réchauffement, les crises systémiques, les chocs matériels et les transformations profondes des territoires imposeront une reconversion massive vers les activités essentielles : produire une nourriture résiliente, entretenir les sols, gérer l’eau, capter l’énergie de manière sobre, construire et rénover en biosourcé, réparer, maintenir, organiser l’entraide, faire communauté. Une partie importante de la population devra exercer plusieurs métiers, parfois plusieurs fois dans sa vie, parfois même dans une même année, avec des allers-retours entre activités techniques, tâches agricoles, rôles sociaux, participation à la gestion collective.
Il faudra rompre avec la spécialisation extrême qui a structuré la société industrielle.
Une société résiliente a besoin de polyvalence, non par idéologie, mais par nécessité. Les habitants devront pouvoir endosser plusieurs fonctions : réparer un vélo puis aider aux récoltes, animer un atelier d’énergie simple puis participer à un chantier de terre crue, surveiller des cultures de secours en cave puis gérer une réunion de quartier. Pendant des décennies, la segmentation du travail avait été rendue possible par l’abondance énergétique et l’externalisation mondiale. Dans un monde contraint, la segmentation excessive devient un risque : elle crée des vulnérabilités, empêche l’adaptation, fragilise les territoires face aux crises.
Cette polyvalence ne signifie pas l’effacement des compétences rares.
Certains métiers exigent une technicité vitale — chirurgie, anesthésie, maintenance de dispositifs complexes, obstétrique difficile, certaines ingénieries critiques — et doivent rester des métiers à plein temps, fondés sur la rigueur, la répétition et la précision. Il serait dangereux de demander à ces professionnels d’alterner avec d’autres activités. Mais pour l’immense majorité des tâches nécessaires à la vie quotidienne d’un territoire — alimentation, eau, énergie simple, habitat, maintenance légère, soin non spécialisé, entraide, démocratie locale — la polyvalence deviendra indispensable. C’est elle qui permettra de maintenir la continuité du territoire, même en cas de choc.
L’éducation tout au long de la vie devra donc cesser de penser en “filières”, pour penser en répertoires de compétences.
Il ne s’agira plus d’empiler des modules, mais de construire des socles partagés : cultiver un sol vivant, monter une petite installation solaire, réparer un outil, lire un paysage pour anticiper un risque, organiser une assemblée, transmettre un geste, intervenir en premiers secours, entretenir une maison sobre. La formation devra devenir un écosystème, une culture, une habitude collective.
Aujourd’hui, certaines initiatives préfigurent ce futur : universités populaires, ateliers de réparation, écoles de permaculture, chantiers participatifs, formations citoyennes en rénovation écologique, tiers-lieux, low-tech labs, transmissions intergénérationnelles. Elles démontrent que l’apprentissage peut être autonome, populaire, partagé. Mais elles demeurent marginales. Leur généralisation devra être rapide si l’on veut préparer la bascule.
Demain, ces lieux deviendront des infrastructures centrales du territoire.
Les bibliothèques se transformeront en centres d’apprentissage vivant. Les fermes deviendront des écoles de sol. Les ateliers municipaux formeront aux outils essentiels. Les maisons de quartier accueilleront les cycles de résilience. Les anciens transmettront leurs gestes. Les jeunes apporteront leur expertise scientifique, organisationnelle ou numérique. Des universités populaires du climat permettront à tous de comprendre les dynamiques planétaires. Des cercles d’entraide prépareront la population à anticiper et gérer les crises locales. La société deviendra un organisme apprenant, où la connaissance circule dans toutes les directions.
L’éducation permanente n’est pas seulement une réponse utilitaire. C’est une manière de retisser du lien social, de combattre la solitude, de renforcer la démocratie locale. Apprendre ensemble crée de la confiance. Réparer ensemble renforce la solidarité. Cultiver ensemble produit de la communauté. Se former au soin et aux risques nourrit une responsabilité partagée…
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
UNESCO — Learning : The Treasure Within
Selon les auteurs de ce rapport, l’éducation tout au long de la vie n’est plus un simple complément, mais une condition pour affronter des sociétés incertaines, changer de métiers, s’adapter aux crises.
UNESCO Institute for Lifelong Learning — Embracing a Culture of Lifelong Learning
Montre que les sociétés résilientes doivent devenir des “organismes apprenants”, où les institutions locales (bibliothèques, maisons de quartier, etc.) deviennent des hubs éducatifs.
ILO – Skills for a Greener Future: A Global View (2019)
Rapport global sur les compétences nécessaires dans une transition vers une économie bas carbone et respectueuse de la ressource. Il analyse les besoins futurs de compétences pour les emplois verts, les pénuries de compétences, et donne des exemples de bonnes pratiques de formation professionnelle.