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Face aux chocs sanitaires qui vont se multiplier, il devient urgent de repenser le système de santé, dans sa globalité. La santé ne peut plus être conçue comme un « îlot technique », en quelques sorte comme un élément spécifique et « isolé » du territoire : elle doit devenir l’une des matrices de la résilience et de la robustesse collectives dans une approche holistique.
Aujourd’hui déjà, les signaux de rupture se multiplient. Les hôpitaux sur-spécialisés deviennent vulnérables dès qu’une panne, un pic épidémique ou une canicule met le système en tension. Les médicaments essentiels manquent régulièrement. Les logiques de performance et de rentabilité économiques prévalent. L’accès aux soins se dégrade dans de vastes zones rurales ou périurbaines. L’hyper-technicisation du soin produit une dépendance extrême à des machines fragiles et à des consommables importés. Le modèle hospitalo-centré concentre la charge, l’épuisement et la vulnérabilité. Dans ces conditions, continuer à renforcer la même architecture revient à consolider un colosse aux pieds d’argile, profondément injuste et qui se révélera bientôt inefficace.
Demain, avec un réchauffement global dépassant les +2,5 °C ou +3 °C, ce système s’effondrerait littéralement sous son propre poids.
Les infrastructures sensibles souffriront des vagues de chaleur et des coupures électriques. Les chaînes mondiales d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires, d’anesthésiques ou de dispositifs médicaux seront régulièrement perturbées. Les maladies vectorielles progresseront. Les crises sanitaires deviendront plus fréquentes, plus longues, plus imbriquées. Dans ce futur, continuer à dépendre d’un modèle centralisé et de chaînes d’approvisionnement mondiales reviendrait à exposer les populations aux ruptures les plus dangereuses.
Face à cela, il ne s’agit pas de renoncer à la médecine moderne, mais de la refonder sur des principes cohérents avec la réalité physique du siècle.
Une santé territoriale résiliente repose d’abord sur un renversement de perspective : passer d’un système vertical, concentré, spécialisé, dépendant de flux lointains, à un système horizontal, distribué, polycentrique, low-tech dans ses fondations mais capable d’intégrer les techniques avancées là où elles sont réellement nécessaires. Le cœur du système ne peut plus être focalisé sur l’entité « hôpital » ; il doit devenir le territoire. Qu’entendons-nous par là ?
D’abord, une santé territoriale commence par les soins primaires.
Non pas comme une strate inférieure du système, mais comme le pilier central. Les médecins généralistes, les infirmier·es, les kinésithérapeutes, les sages-femmes, les pharmaciens, les médiateurs de santé, les soignants sociaux doivent constituer un maillage dense, stable, ancré dans les lieux de vie. Des maisons de santé pluridisciplinaires, ouvertes, territorialisées, doivent remplacer les déserts médicaux. Dans le présent, cela suppose d’investir massivement dans les métiers de proximité, d’en améliorer les conditions d’exercice, de décloisonner les professions. Dans le futur, lorsque l’énergie et les flux seront plus contraints, ce maillage deviendra la seule garantie d’un accès minimal à des soins fiables.
Ce renversement implique aussi de cesser de penser la santé comme la somme de parcours individuels.
Il faut réapprendre à soigner des territoires, pas seulement des personnes. Un territoire en bonne santé est un territoire où les logements sont correctement isolés, où l’air est respirable, où les mobilités actives sont sûres, où l’eau est propre, où les sols ne diffusent pas de pesticides, où l’alimentation est locale et saine, où l’isolement social est limité. Dans le monde présent, cette approche territoriale permettrait de réduire une part immense des maladies chroniques, des fatigues psychiques et des affections liées au mode de vie.
La santé territoriale résiliente demande ensuite de s’affranchir de certaines dépendances critiques.
La plupart des médicaments essentiels — antibiotiques anciens, antalgiques, anesthésiques simples, insuline, adrénaline, paracétamol — sont fabriqués en Inde ou en Chine, dans des usines dont nous ne contrôlons ni l’alimentation énergétique, ni les approvisionnements, ni les normes. Le système pharmaceutique occidental repose sur un risque systémique majeur : une rupture lointaine peut se traduire, en quelques semaines, par des pénuries d’une ampleur inédite. Dès aujourd’hui, il est nécessaire de relocaliser une partie de la production des molécules vitales dans des unités régionales sobres, centrées sur les médications les plus utilisées et les plus cruciales. Dans le futur, cette relocalisation deviendra une condition sine qua non pour maintenir un système de soin minimal.
De même, la dépendance à une technologie médicale très gourmande en énergie, en métaux critiques, en machines sophistiquées et en consommables importés n’est plus soutenable.
Cela ne veut pas dire renoncer à l’imagerie médicale ou aux techniques vitales, mais construire une strate “intermédiaire” low-tech robuste, capable de fonctionner même en mode dégradé. Autoclaves à énergie solaire ou biogaz, microscopes optiques, stéthoscopes acoustiques, tensiomètres mécaniques, appareils de diagnostic manuel, mobilier conçu localement, dispositifs de filtration d’air non électriques, systèmes de chauffage autonomes : tout cela doit devenir la norme dans les structures de base. Dans le présent, cela renforcerait l’autonomie et réduirait les coûts. Dans le futur, ce sera la condition pour que les soins ne s’effondrent pas lorsque l’électricité se fait rare.
Une santé résiliente doit également se déployer selon une logique polycentrique.
Il ne s’agit pas de supprimer les hôpitaux, mais de les placer dans une architecture redistribuée : quelques hôpitaux régionaux robustes, sobres, capables de gérer les actes complexes ; un réseau dense de centres intermédiaires territoriaux ; et, surtout, un maillage serré de soins primaires. Le système doit pouvoir fonctionner même si une partie des infrastructures tombe, même si les routes sont coupées, même si une vague de chaleur met sous tension les machines. Cette vision contrarie les réflexes politiques qui, depuis trente ans, poussent à la concentration et à la fermeture de petites structures. Pourtant, c’est le seul modèle qui puisse tenir dans la durée.
Enfin, une santé territoriale résiliente doit intégrer pleinement la prévention.
Une alimentation de qualité, une activité physique quotidienne, un air pur, un environnement non toxique, des mobilités douces, des liens sociaux forts, des lieux publics vivants, une sécurité du logement : voilà ce qui fait réellement reculer les maladies. Dans le présent, cette prévention permettrait d’alléger un système déjà saturé. Dans le futur, elle sera ce qui compensera l’impossibilité matérielle de maintenir à l’identique le niveau d’hyper-technicité du XXᵉ siècle. Une société sobre doit produire moins de maladies pour pouvoir continuer à soigner celles qu’elle ne peut éviter.
En résumé, penser une santé territoriale résiliente ne signifie aucunement renoncer à la technologie. Par contre, tout en reconnaissant ce que la médecine moderne a apporté, il est impératif de renoncer à son modèle organisationnel, de développer bien plus l’approche préventive, un maillage très local (non contradictoire avec des plateaux mutualisés pour des soins lourds).
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
The Lancet Countdown on Health and Climate Change (rapport annuel)
Analyse des vulnérabilités sanitaires face au changement climatique, des risques systémiques, de la dépendance aux infrastructures.
IPCC AR6 WG2 – Chapitre « Human Health » (2022)
Analyses détaillées des impacts sanitaires du réchauffement : vagues de chaleur, maladies vectorielles, ruptures logistiques, risques pour les hôpitaux.
European Medicines Agency (EMA) — rapports sur les pénuries de médicaments (2020–2024)
Études sur les causes structurelles des ruptures : chaînes API chinoises/indiennes, concentration industrielle, flux tendus. Vallées pharmaceutiques vulnérables.
Global Monitoring Report 2023
Le Global Monitoring Report 2023 sur la couverture sanitaire universelle (UHC) de l’OMS mentionne que la réorientation des systèmes de santé vers une approche de soins primaires est essentielle
Health systems governance, shocks and resilience: a scoping review of key concepts and theories (2025)
Revue exploratoire qui cartographie et analyse les définitions et théories existantes liant la gouvernance des systèmes de santé à leur capacité de résilience face aux chocs (maintien des fonctions essentielles, adaptation et apprentissage) dans des contextes variés.
Health System Performance and Resilience in Times of Crisis: An Adapted Conceptual Framework
Analyse intégrée des cadres conceptuels existants sur la performance et la résilience des systèmes de santé, en soulignant la diversité des approches et la nécessité d’un modèle unifié qui inclut explicitement le temps et les phases d’une crise dans l’évaluation des systèmes