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Un territoire en bonne santé ne repose pas d’abord sur des hôpitaux performants, mais sur un tissu dense de soignants du quotidien. Cette réalité, négligée depuis fort longtemps par les politiques sanitaires, devient cruciale dans un monde où les infrastructures complexes seront plus vulnérables, où les crises seront plus fréquentes, et où la stabilité logistique ne sera plus garantie.
La véritable base du soin, ce sont les médecins généralistes, les infirmières et infirmiers, les pharmaciens, les kinésithérapeutes, les sages-femmes, les dentistes, les médiateurs de santé, les travailleurs sociaux : celles et ceux qui connaissent les habitants, les familles, les habitudes de vie, les fragilités, les risques, les réseaux informels.
Aujourd’hui, leur rôle est entravé par la fragmentation des tâches, l’isolement professionnel, les déserts médicaux, l’organisation en silos. Pourtant, ce sont eux qui permettent de résoudre la plupart des situations avant qu’elles ne deviennent des urgences. Dans un monde plus instable, ce maillage ne sera pas simplement un élément du système : il deviendra le système lui-même, l’infrastructure vitale qui permet à un territoire de continuer à respirer malgré les chocs.
Le cœur de cette transformation est la maison de santé pluridisciplinaire, non pas comme un regroupement de cabinets mais comme un véritable commun territorial.
C’est un lieu où l’on consulte, mais aussi où l’on observe les signaux faibles, où l’on organise la prévention, où l’on coordonne les projets de santé, où l’on repère les personnes isolées, où l’on prépare la réponse aux crises climatiques locales. On y trouve des espaces partagés, une salle polyvalente pour des ateliers, des réunions d’équipe, des rencontres avec les habitants, une petite pharmacie d’appoint pour les situations courantes, et des outils simples mais robustes pour le diagnostic manuel.
La coopération y est une évidence quotidienne. Les généralistes discutent des cas complexes avec les infirmiers ; les pharmaciens signalent des ruptures médicamenteuses ; les kinés alertent sur des chutes répétées ; les sages-femmes accompagnent les jeunes parents ; les médiateurs de santé travaillent avec les travailleurs sociaux pour suivre les personnes vulnérables.
La prévention territorialisée est l’autre pilier.
Elle ne consiste pas à diffuser des messages génériques, mais à s’immerger dans la réalité matérielle et sociale d’un lieu. En ville et dès aujourd’hui, il faut impulser des approches de santé bien plus radicales et « terrain » : ne plus accepter la pollution de l’air, réduire drastiquement la circulation de véhicules fossiles, lutter contre la sédentarité (en recréant des liens sociaux). Dans un village, la priorité sera peut-être l’isolement, la désinformation médicale, la fragilité des personnes dépendantes en cas de canicule. La prévention prend forme dans des ateliers de cuisine avec des produits locaux, des marches régulières encadrées par un kinésithérapeute, des visites à domicile pour repérer les habitats dangereux, des séances d’éducation à la santé environnementale, des groupes de parole pour rompre l’isolement. C’est un travail patient, relationnel, continu : le contraire d’une campagne nationale descendante.
Dans le futur, lorsque les canicules humides rendront certains lieux inhabitables plusieurs heures par jour, lorsque les ruptures électriques seront plus fréquentes, lorsque des médicaments courants manqueront, cette prévention deviendra une défense active. Un territoire qui connaît ses vulnérabilités, qui sait repérer les personnes en danger, qui a anticipé les risques psychosociaux, sera capable de limiter les décès évitables sans dépendre d’appareils lourds ou de flux logistiques instables.
Pour que les soins primaires restent solides dans un monde plus contraint, il faudra renforcer la polyvalence clinique.
Cela ne signifie pas demander l’impossible, ni remplacer les spécialités critiques, mais réarmer tous les soignants en compétences de base : diagnostic physique précis, auscultation approfondie, gestion des infections courantes, évaluation des détresses psychiques, examens manuels, immobilisations simples, sutures, suivi des maladies chroniques en mode dégradé, lecture d’examens essentiels. Ce sont des gestes qui permettent de maintenir une continuité des soins même lorsqu’une machine tombe en panne ou lorsqu’un laboratoire est temporairement inaccessible.
Les soins primaires sont aussi le lieu où l’on détecte les signaux faibles des crises.
Une hausse des gastro-entérites peut signaler un problème d’eau. Une série de malaises peut annoncer une pollution atmosphérique ou un épisode de chaleur humide. Une flambée de troubles anxieux signale des tensions sociales ou économiques. Le soignant de proximité n’est pas seulement un technicien : c’est un observateur sensible de la vie d’un territoire.
Enfin, la médecine de proximité est la seule qui puisse organiser une continuité relationnelle.
Dans un monde où l’incertitude deviendra une condition permanente, les liens humains compteront autant que les savoirs. Dans le présent, cette continuité améliore la santé mentale, la prise en charge des maladies chroniques, le respect des traitements. Dans le futur, elle permettra à un territoire de rester debout lorsque des ruptures prolongées rendront plus difficile l’accès aux structures spécialisées. A cela il faut rajouter que ces savoirs, sans viser à nous transformer toutes et tous en médecin, doivent être largement partagé entre citoyens (via des groupes de discussion animés par des professionnel.es). La « médecine » doit aussi devenir une culture commune.
Repenser la médecine de proximité, ce n’est donc pas se contenter de réorganiser la première marche du système ; c’est reconstruire la base d’un modèle capable de tenir. C’est passer d’un territoire “couvert” par des soins à un territoire “habité” par ses soignants. Il nous faut réinscrire la santé dans la vie ordinaire, dans les gestes simples, et surtout dans la prévention continue.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
IRDès – Soins de santé primaires : concepts et fonctions (PDF)
Document pédagogique sur les soins de premier recours : prévention, dépistage, diagnostic, suivi, éducation à la santé.
OMS – Cadre opérationnel pour les soins de santé primaires (PDF)
Document technique de l’OMS décrivant les caractéristiques essentielles des soins primaires (accessibilité, continuité, coordination).