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Avec l’intensification des pandémies mais également de tous les autres impacts (canicules humides, augmentation des feux extrêmes, épisodes d’inondations brutales etc.), la question de l’organisation des soins d’urgence ne peut plus être pensée comme un simple “dispositif supplémentaire”. Elle devient un pilier du système.
Le modèle hospitalo-centré, déjà saturé en période normale, devient inopérant dès que les crises se multiplient ou se chevauchent. Dans de nombreux territoires, une seule semaine de canicule ou une rupture de courant généralisée suffit à désorganiser les urgences. L’avenir suppose donc de basculer vers une organisation distribuée, multisites, résiliente, enracinée dans le territoire et pensée pour fonctionner même en mode dégradé.
Aujourd’hui, les plans de gestion des crises sanitaires existent mais restent largement théoriques, trop centralisés, trop dépendants d’une logistique fragile et d’un personnel déjà épuisé.
Ils partent du postulat que les communications fonctionneront, que les routes resteront praticables, que les médicaments arriveront, que l’électricité ne manquera pas et que les hôpitaux pourront absorber l’afflux. Dans un monde « à +3 °C », ce postulat n’est plus tenable. Les territoires doivent inventer une manière radicalement nouvelle de se préparer aux situations extrêmes, en acceptant que “le normal” sera de moins en moins normal.
La première transformation consiste à développer une véritable planification sanitaire territoriale, qui n’est pas un simple document mais une organisation vivante, partagée, évolutive.
Chaque territoire doit savoir précisément où sont ses vulnérabilités : personnes dépendantes, habitats mal isolés, zones inondables, quartiers exposés à l’îlot de chaleur urbain, secteurs où les services sont rares, infrastructures sensibles (stations d’épuration, eau potable, maisons de retraite, écoles, centres médicaux, silos alimentaires). Cette cartographie sanitaire n’est pas un gadget administratif, mais un outil vital pour anticiper les points de bascule.
À partir de cette connaissance fine, les territoires doivent créer des centres d’accueil d’urgence climatisés passivement, capables d’héberger des populations vulnérables lors de canicules humides ou d’événements extrêmes. Ces centres ne doivent pas dépendre de la climatisation électrique : ils reposent sur des stratégies bioclimatiques, des bâtiments semi-enterrés, des matériaux à forte inertie, des systèmes de ventilation naturelle, du solaire thermique, du rafraîchissement adiabatique. Ces espaces doivent être reliés aux réseaux de santé, dotés de points d’eau potable, de kits de premiers soins, de stocks alimentaires, de lits d’appoint et de moyens de communication autonomes.
Cette architecture territoriale ne peut fonctionner qu’avec une formation massive à la médecine de catastrophe.
Aujourd’hui, seuls quelques spécialistes maîtrisent les protocoles d’intervention en contexte extrême. Demain, une partie significative des soignants devra savoir diagnostiquer sans machine, stabiliser un patient lors d’une coupure de courant, gérer un afflux massif, organiser une chaîne de triage, intervenir en cas d’inondation ou de feu, repérer une détresse thermique, gérer une crise psychologique aiguë. Une santé résiliente repose autant sur des compétences humaines que sur des infrastructures.
Un autre pilier fondamental est la sécurisation des stocks tampons, ce qui implique une relocalisation partielle de certaines capacités : eau potable stockée dans des citernes protégées, masques et dispositifs de protection, médicaments essentiels, solutions intraveineuses, pansements, matériel de premiers secours, équipements low-tech de diagnostic, batteries au plomb ou supercondensateurs, filtres à eau, oxygénateurs mécaniques simples… Ces stocks ne servent pas seulement lors d’une catastrophe exceptionnelle : ils permettent aussi de faire face aux ruptures logistiques chroniques qui vont se multiplier.
Cette organisation territoriale impose enfin de penser le fonctionnement en mode dégradé.
Que faire si le réseau électrique tombe pendant deux jours ? Si l’hôpital est isolé par une inondation ? Si les pompiers manquent d’eau ? Si la pharmacie n’est plus livrée ? Si le numérique devient indisponible ? Ces scénarios ne relèvent plus de la science-fiction : ils sont probables. Chaque territoire doit établir ses plans de continuité, répartir les compétences, décider à l’avance de qui fait quoi, où, avec quoi, et comment. Il faut savoir basculer vers une médecine robuste, clinique, fondée sur le diagnostic au lit du patient, la stabilisation, les gestes de base, l’usage parcimonieux des ressources.
Mais ce futur n’invalide pas l’importance du présent.
Aujourd’hui, la plupart de ces transformations peuvent commencer immédiatement. Les communes peuvent établir une cartographie sanitaire. Les médecins généralistes peuvent recevoir des formations à la gestion des chaleurs extrêmes. Les maisons de santé peuvent devenir des nœuds de coordination. Les centres sociaux peuvent se transformer en lieux-refuges lors des coups de chaleur. Les pharmaciens peuvent participer à l’organisation des stocks critiques. Les pompiers et les associations peuvent initier des exercices de simulation. Les écoles, les maisons de retraite, les équipements sportifs peuvent être intégrés aux circuits de protection. Une grande partie de cette organisation repose sur une intelligence collective qui ne demande qu’à être mobilisée.
Dès demain, les crises sanitaires ne seront plus des accidents, mais des rendez-vous réguliers. Il faut donc construire un système qui ne s’effondre pas à la première secousse, qui puisse continuer à fonctionner sans dépendre entièrement des machines, et qui sache mobiliser, de façon efficace et coopérative, les ressources locales — qu’elles soient matérielles ou humaines.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
WHO — Mass Casualty Management Systems: Strategies and Guidelines
Document stratégique de l’OMS pour organiser la réponse aux incidents avec afflux massifs de victimes (triage, coordination, logistique, modes dégradés, intégration territoriale).
CDC (USA) — Public Health Emergency Preparedness and Response Capabilities
Page officielle du CDC sur le cadre des capabilités de préparation et de réponse aux urgences sanitaires publiques, utilisé comme norme opérationnelle pour les États, territoires et collectivités locales. Cette ressource présente les 15 capacités essentielles (communication, planification, logistique, surveillance, soins, etc.) qui structurent la préparation territoriale aux crises sanitaires (plans d’urgence, coordination inter-agences, centres d’accueils, continuité des soins)
European Environment Agency — Urban adaptation to climate change (2020)
Rapport sur l’adaptation urbaine : refuges climatiques, ventilation naturelle, infrastructures résilientes aux vagues de chaleur et aux inondations.