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Lorsque les crises se multiplient, la santé mentale devient le baromètre de la capacité d’une société à ne pas s’effondrer. Or, aujourd’hui, elle est, malheureusement, l’angle mort de tous les plans de résilience.
Les institutions continuent de considérer les troubles psychiques comme des phénomènes individuels, alors qu’ils sont profondément sociaux, environnementaux et politiques. L’exposition accrue aux catastrophes, la montée de l’incertitude, l’effritement des repères collectifs, la précarité énergétique, l’anxiété climatique, les violences, la perte des horizons : tout cela produit des effets psychiques massifs que les systèmes actuels ne sont pas capables de prendre en charge.
Dans le présent, déjà, les signes d’épuisement sont visibles : explosion des pathologies anxieuses chez les adolescents, burn-out des soignants, isolement des personnes âgées, dépression chez les agriculteurs, montée des addictions, surcharge des urgences psychiatriques, désertification des services de soin psychique. Cette vulnérabilité psychique n’est pas un phénomène marginal : elle révèle que la société elle-même se délite. Un territoire fragile psychiquement devient un territoire vulnérable face aux crises matérielles. Un territoire qui tient psychiquement est un territoire capable d’agir collectivement.
Dans un futur « rude » les dimensions psychiques et sociales deviendront absolument centrales.
Ce n’est pas seulement le corps qui sera mis à l’épreuve : ce sont les nerfs, les affects, les émotions, la capacité à coopérer, à prendre soin, à rester lucides sans sombrer. La santé mentale devient alors un élément de sécurité collective.
Pour bâtir cette résilience psychique, la première transformation est culturelle : il faut cesser de considérer que la santé mentale se situe uniquement “dans la tête” ou “dans les cabinets de psychologues”. La santé mentale est relationnelle. Elle naît du tissu social, du soutien mutuel, du sentiment d’appartenance, de la qualité des liens familiaux, du degré de solidarité entre voisins, de la capacité à agir sur son environnement. Un territoire où les gens se connaissent, se parlent, s’entraident, où les lieux communs existent, où l’on peut être accueilli quelque part, est un territoire déjà mieux protégé face au risque d’effondrement psychique.
Dans le présent, il est urgent de renforcer toutes les structures qui tissent du lien : maisons de quartier, bibliothèques, tiers-lieux, associations culturelles, clubs sportifs, dispositifs de médiation, réseaux d’entraide, groupes de parole, coopératives. Le soin commence dans la vie quotidienne. Les lieux où l’on peut être reconnu, écouté, inclus, où l’on peut partager un repas, où l’on peut s’engager dans un projet collectif, jouent un rôle fondamental dans la stabilisation d’un territoire.
Dans un monde futur, ces lieux deviendront des infrastructures critiques. Les tiers-lieux peuvent servir de refuges lors des crises, mais aussi de lieux de recomposition mentale. Les bibliothèques deviennent des centres culturels et éducatifs où l’on peut apaiser l’anxiété par la connaissance, l’art, la lecture, la discussion. Les jardins partagés produisent des ressources alimentaires, mais surtout un sentiment de maîtrise, d’utilité, de contribution. Les ateliers low-tech ne fabriquent pas seulement des objets : ils fabriquent de l’estime de soi, de la compétence et du sens.
Le deuxième pilier de la résilience psychique concerne la prévention.
Il faut l’affirmer clairement : la prévention en santé mentale est un investissement social décisif. Réduire l’isolement, traiter les traumatismes précocement, développer les compétences psychosociales, apprendre aux enfants à reconnaître et à exprimer leurs émotions, renforcer les capacités de médiation, prendre soin des relations, prévenir les violences : tout cela protège l’ensemble de la société contre les dérives anxiogènes, les comportements dangereux et les effondrements individuels.
La prévention est vitale, et ce sera sans doute encore plus le cas demain…
Un territoire exposé à des événements extrêmes doit développer une culture de la psychologie de crise : savoir accompagner les personnes sous choc, soutenir les familles endeuillées, intervenir auprès des enfants traumatisés, gérer les réactions de panique, prévenir les violences post-catastrophe. Les soignants, les pompiers, les travailleurs sociaux, mais aussi les enseignants, les animateurs, les médiateurs, les bénévoles doivent être formés à ces gestes psychiques de base.
Un troisième pilier concerne la prise en charge.
Aujourd’hui, les services psychiatriques sont saturés, sous-financés, désertifiés. Les territoires doivent donc réinventer une prise en charge de proximité, souple, polycentrique, accessible, sans stigmatisation. Cela passe par des psychologues territoriaux, des permanences non médicalisées, des lieux d’accueil inconditionnel, des dispositifs de pair-aidance, des cellules de soutien post-crise. Il faut multiplier les portes d’entrée vers l’écoute plutôt que concentrer la demande sur des structures déjà débordées.
Dans le futur, cette polycentricité deviendra indispensable. Il faut imaginer des systèmes d’écoute et de soin capables de fonctionner en mode dégradé lors d’une coupure de courant ou d’une inondation : des espaces chaleureux, ventilés naturellement, éclairés simplement, où l’on peut recevoir quelqu’un en détresse, où les soignants peuvent travailler avec peu de moyens, où l’entraide prend le relais des machines.
Le quatrième pilier est politique : la santé mentale est indissociable de la justice sociale.
Les populations les plus pauvres, les plus isolées, les plus précarisées sont aussi celles qui subissent le plus durement les chocs climatiques et les crises matérielles. Une politique de santé mentale résiliente doit donc s’attaquer aux inégalités, renforcer les protections sociales, garantir l’accès au logement, lutter contre la précarité, soutenir les familles monoparentales, accompagner les personnes âgées, protéger les jeunes. Sans justice, il n’y a pas de santé mentale collective.
Enfin, le cinquième pilier concerne les imaginaires.
Une société qui n’offre que des récits d’effroi, de catastrophes, de culpabilité, de compétition ou de résignation est une société vulnérable psychiquement. Il faut donc reconstruire des imaginaires de coopération, de solidarité, de réparation, d’entraide, de beauté, de culture. C’est la littérature, l’art, la musique, les récits, les fêtes, la nature, les communautés qui tiennent les êtres humains debout. La résilience psychique n’est pas qu’une question de protocole : c’est une question de sens.
Dans un siècle de dérèglements, prendre soin du psychisme collectif est un acte politique essentiel. C’est protéger ce que nous avons de plus fragile et de plus nécessaire : la capacité de continuer à aimer, à agir, à inventer, à espérer et à vivre ensemble malgré les tempêtes.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
American Psychological Association — Mental Health and Our Changing Climate (2021)
Rapport très complet sur l’éco-anxiété, les traumatismes liés aux catastrophes et les facteurs de résilience individuelle et collective.
WHO — Mental health in emergencies (fiche d’information, 2025)
Ce document met en avant que les personnes touchées par des urgences peuvent développer des troubles psychologiques allant de la détresse aiguë aux troubles plus durables, et souligne l’importance de services de santé mentale intégrés aux réponses d’urgence.
The Lancet Psychiatry — The association between loneliness and depressive symptoms among adults aged 50 years and older: a 12-year population-based cohort study (2021)
Étude de cohorte sur 12 ans montrant qu’un niveau élevé de solitude est un facteur de risque majeur de dépression chez les personnes de plus de 50 ans, indépendamment d’autres facteurs sociaux ou génétiques. La qualité des liens sociaux (ou leur absence) est un déterminant central de la santé mentale, et donc un pilier de la résilience collective.
Caring for Volunteers A Psychosocial Support Toolkit
Référence opérationnelle pour le soutien psychosocial en urgence : deuil, trauma, interventions communautaires, reconstruction du lien.