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Dans les représentations habituelles, la lutte contre le changement climatique passe souvent par les grands symboles : forêts profondes, océans infinis, technologies spectaculaires. Pourtant, l’une des réponses les plus puissantes, les plus accessibles et les plus robustes se cache dans ce que beaucoup considèrent comme des détails du paysage : les haies, les arbres alignés, les bordures de champs, les ripisylves le long des cours d’eau, les systèmes agroforestiers qui mêlent cultures et arbres.
Ces éléments discrets composent un maillage vivant, une véritable “infrastructure organique” du territoire. Individuellement, chacun de ces micro-écosystèmes semble modeste ; collectivement, ils forment un réseau écologique, hydrologique et climatique d’une puissance considérable. Ils stockent du carbone, nourrissent les sols, abritent une biodiversité fonctionnelle, retiennent l’eau, limitent les érosions, filtrent les polluants, créent de l’humidité, tempèrent les chaleurs extrêmes. Dans un monde où les événements extrêmes deviennent la norme, ils deviennent des alliés essentiels. Un territoire sans haies et sans agroforesterie est un territoire nu, vulnérable, rigide et fragile. Un territoire maillé est un territoire vivant, capable d’absorber les chocs.
Historiquement, la France avait compris cette réalité.
Le bocage – cette architecture paysagère de haies, talus, fossés, mares et prairies – constituait l’une des plus grandes infrastructures écologiques d’Europe. Mais l’après-guerre, la mécanisation et le productivisme agricole ont conduit à l’arasement massif des haies : plus d’un million de kilomètres détruits entre les années 1960 et 2000. Le résultat est connu : sols exposés, ruissellement accru, pertes de fertilité, disparition d’espèces auxiliaires, vulnérabilité accrue aux sécheresses et aux inondations. Le paysage s’est simplifié, mais la complexité qui le faisait tenir a disparu.
Avec le dérèglement climatique, cette disparition se paie au prix fort. Sans haies, les champs deviennent des surfaces battues par le vent, brûlées par le soleil, incapables de retenir l’eau. Sans ripisylves, les berges s’érodent, les crues deviennent violentes, les nappes se rechargent mal. Sans arbres, les microclimats agricoles disparaissent et les rendements chutent. Dans les décennies à venir, la résilience alimentaire dépendra en grande partie de la capacité à reconstruire un maillage végétal fin, continu et diversifié.
Les haies agissent comme des puits linéaires de carbone.
Elles stockent dans leur bois, dans leurs racines et dans leurs sols entre trois et huit tonnes de CO₂ par hectare et par an selon les modèles, ce qui est remarquable au regard de la surface qu’elles occupent. Mais leur rôle ne s’arrête pas là. Elles tempèrent le vent, réduisent l’évaporation des cultures, limitent le stress hydrique des plantes, abritent les pollinisateurs, les prédateurs naturels des ravageurs, la petite faune qui stabilise l’écosystème agricole. Elles créent des corridors écologiques indispensables à la circulation des espèces et à l’adaptation au changement climatique. Dans un monde où les canicules extrêmes deviendront la norme, les haies offriront une forme de “climatisation naturelle” du territoire.
Les ripisylves, souvent réduites à de simples bandes boisées en bordure de rivière, constituent en réalité l’un des piliers de la résilience hydrologique.
Elles retiennent les berges, filtrent les nitrates et les pesticides, ombragent les cours d’eau, préservant l’oxygénation nécessaire à la vie aquatique. Leur présence réduit la température des rivières, limite l’évaporation et amortit les crues. Là où elles ont été détruites, les rivières deviennent instables, plus chaudes, plus pauvres, plus violentes. Restaurer les ripisylves n’est pas un geste esthétique : c’est une stratégie d’adaptation au climat.
L’agroforesterie, quant à elle, réconcilie deux dimensions trop longtemps séparées : la culture et l’arbre.
Le modèle productiviste a imposé l’idée que l’arbre était un obstacle à la mécanisation, qu’il fallait l’éliminer pour optimiser les rendements. L’inverse est vrai. Les systèmes agroforestiers accroissent la fertilité des sols, augmentent l’humus, améliorent la structure des horizons, créent de l’ombre bénéfique pour les cultures les plus sensibles, stabilisent les rendements, réduisent l’érosion, modèrent les amplitudes thermiques. Ils produisent du bois d’œuvre ou de chauffage, des fruits, des rameaux pour le paillage, et créent un microclimat plus doux qui facilite l’adaptation aux sécheresses. Dans les pays du Sud, ils sauvent déjà des millions d’hectares de la désertification. Dans les pays tempérés, ils seront l’un des leviers essentiels de la résilience alimentaire.
Restaurer ce maillage vivant exige de rompre avec les logiques d’arrachage et de simplification.
Il ne s’agit pas seulement de replanter quelques haies symboliques, mais de reconstruire une architecture paysagère complète, cohérente, fonctionnelle. Cela suppose de diversifier les essences, de mêler arbustes, arbres tiges, fruitiers, fixateurs d’azote, plantes mellifères, espèces locales. Cela implique de repenser l’entretien : éviter les tailles sévères qui affaiblissent les haies, préférer le recépage doux, maintenir une structure variée, intervenir en rotation pour protéger la faune. La haie ne doit ni devenir une friche incontrôlée ni être taillée comme un mur ; elle doit rester un écosystème vivant, structuré, évolutif.
Dans l’organisation des prochaines décennies, ce réseau végétal deviendra essentiel pour la résilience.
Il soutiendra les puits forestiers en expansion, protégera les sols agricoles, renforcera la biodiversité fonctionnelle, amortira les aléas climatiques, contribuera à la sécurité alimentaire et hydrique. Il jouera un rôle clé dans un modèle agricole qui bascule de l’extractivisme à la régénération. Le puits carbone qu’il représente n’est pas massif individuellement, mais il est extrêmement robuste : distribué, multifonctionnel, peu vulnérable aux incendies et aux sécheresses.
À l’échelle d’un territoire de cinquante mille habitants, la restauration complète du maillage – haies bocagères, ripisylves, alignements, agroforesterie en champs et en prairies – peut représenter des milliers de kilomètres d’écosystèmes linéaires. Ce n’est pas seulement une action environnementale : c’est la reconstitution d’une armature territoriale, d’un tissu vivant capable de soutenir l’habitation humaine dans un monde radicalement transformé.
Les haies, les ripisylves et l’agroforesterie sont des infrastructures biophysiques, des puits de carbone durables, des vecteurs de fertilité, des remparts contre les extrêmes climatiques, des couloirs de biodiversité, des garants de l’eau. Leur reconstruction fait partie des gestes les plus puissants et les plus concrets que l’on puisse accomplir pour regagner de la stabilité.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Biffi et al. (2022) — Soil carbon sequestration potential of planting hedgerows (Journal of Environmental Management)
Étude quantitative qui montre que les haies stockent nettement plus de carbone dans le sol que les parcelles agricoles adjacentes, et que ce stockage augmente avec l’âge de la haie.
García de León et al. (2021) — Contributions of Hedgerows to People: A Global Meta-Analysis (Frontiers in Conservation Science)
Méta-analyse globale de 170 études montrant que les paysages agricoles avec haies ont plus de biodiversité et de services écosystémiques (pollinisation, contrôle des ravageurs, etc.) que ceux sans haies.
Les ripisylves, un habitat aux multiples bénéfices (Sciences Eaux & Territoires, 2025)
Synthèse récente (2025) des fonctions écologiques des ripisylves : filtration des eaux, réduction de l’érosion, régulation des crues et atténuation du réchauffement des cours d’eau.
European Parliamentary Research Service (2020) — Agroforestry in the European Union
Rapport de fond sur l’agroforesterie en Europe : contributions à la séquestration du carbone, à la biodiversité, à la protection des sols et à l’adaptation climatique.
MDPI — Contribution of European Agroforestry Systems to Climate and GHG Mitigation (2025)
Analyse récente montrant que l’agroforesterie peut augmenter les puits de carbone de l’UE et contribuer de façon mesurable aux objectifs 2030 de réduction des émissions.