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En plus de la forêt, des haies ou du biochar, un autre réservoir existe, rarement considéré : celui que les sociétés humaines peuvent construire et entretenir elles-mêmes. Un territoire sobre et résilient peut devenir un acteur du stockage du carbone non seulement en protégeant ses écosystèmes, mais aussi en créant un “réservoir bâti” constitué de bois d’œuvre et de matériaux à longue durée de vie.
Ce stockage n’est pas naturel : il est anthropique, c’est-à-dire produit par les pratiques humaines. Et lorsqu’il est organisé de manière écologique, il peut constituer un puits de carbone efficace, durable et peu vulnérable.
Pour comprendre cette logique, il faut repartir de la croissance forestière.
Le bois d’œuvre n’est possible que si la forêt, en amont, croît en continu, sans être dévastée par des coupes rases ou des exploitations intensives. Une gestion douce, diversifiée, irrégulière, régénérée naturellement permet aux arbres de stocker du carbone dans leurs troncs, leurs racines, leurs branches. Lorsque certains d’entre eux sont prélevés avec discernement et transformés en charpentes, planchers, bardages, ossatures, meubles ou structures durables, le carbone qu’ils contenaient est stabilisé : il est retiré des cycles rapides du vivant pour des décennies, parfois des siècles. À condition que ces produits soient réparables, reconditionnables, réutilisables, ce stockage peut durer très longtemps.
Ce principe se situe à l’opposé des logiques industrielles du bois-énergie.
Brûler du bois libère immédiatement le carbone stocké, sans bilan climatique positif · le rendement est faible, la durée de stockage inexistante. Le bois d’œuvre, en revanche, représente la frange noble de la biomasse : celle qui conserve environ 80 à 90 % du carbone absorbé par l’arbre et qui peut passer par plusieurs cycles de vie. Une poutre devient un linteau, puis une étagère, puis un meuble, puis un panneau. La matière se transmet, se transforme, garde la mémoire du carbone capturé des décennies auparavant. Chaque réemploi allonge la durée de stockage.
Dans le présent, les sociétés industrialisées vont à rebours de cette logique.
Elles ont laissé se déliter les savoir-faire du bois massif, du bâti traditionnel, de la charpente durable. L’industrie du bâtiment s’est tournée vers le béton et l’acier, matériaux coûteux en énergie, dépendants de chaînes mondialisées de minéraux, et extrêmement émetteurs de CO₂. Le bois d’œuvre, pourtant abondant dans une sylviculture durable, a été réduit à une niche écologique. Le résultat est double : un secteur du bâtiment responsable d’immenses émissions directes, et une forêt sans débouchés qualitatifs qui pousse à privilégier les uses rapides, mécaniques ou énergétiques.
Dans les décennies à venir, ce modèle ne pourra plus tenir.
La raréfaction énergétique, la fin de l’abondance matérielle et le réchauffement climatique imposeront de réhabiliter des matériaux sobres, réparables, locaux, peu transformés et non dépendants de filières mondiales fragiles. Le bois d’œuvre deviendra l’un des piliers d’une architecture résiliente. Il permettra de construire des habitations légères, des structures durables, des ateliers, des équipements publics, des charpentes, des menuiseries, sans recourir massivement au béton ou aux composites toxiques. Il offrira une inertie thermique modérée, de la facilité de réparation, une faible énergie grise, et une très grande adaptabilité.
Ce stockage anthropique n’est pas une forme de compensation.
Il n’autorise en rien la poursuite de l’usage des énergies fossiles. Il est au contraire l’un des leviers d’un modèle où l’on diminue radicalement les émissions, puis où l’on stabilise dans des matériaux durables une partie du carbone absorbé par la végétation. Il prolonge le puits forestier en lui donnant une matérialisation stable. Il crée un continuum entre le vivant et l’habitat humain.
L’intérêt de ce puits anthropique réside aussi dans sa robustesse face aux chocs climatiques. Contrairement aux forêts, qui peuvent brûler, dépérir ou subir une mortalité massive, une charpente en bois d’œuvre, un bâtiment bien conçu, un mobilier massif stockent le carbone dans un milieu stable, protégé, durable. Même en cas de crise, ce carbone ne retourne pas immédiatement dans l’atmosphère. Les risques existent — incendies domestiques, démolition non maîtrisée — mais ils restent limités face aux aléas forestiers. Le bois d’œuvre constitue ainsi un stockage complémentaire, distribué, moins vulnérable que le puits biologique seul.
Pour qu’un territoire puisse réellement faire du bois d’œuvre un puits de carbone, plusieurs conditions doivent être réunies.
- La première est la gestion forestière : elle doit être fondée sur la croissance continue, la diversité des essences, la protection des sols, la régénération naturelle, les éclaircies douces.
- La deuxième est l’existence d’une filière locale de transformation, fondée sur des scieries de territoire, des ateliers de charpente, des compétences artisanales, des formations techniques.
- La troisième est une architecture repensée : des bâtiments pensés pour durer, se réparer, se démonter, se transmettre.
- La quatrième est une économie circulaire du bois d’œuvre, organisée autour du réemploi, de la déconstruction raisonnée, de la récupération des poutres et planchers, du reconditionnement.
Dans un futur marqué par les ruptures énergétiques et matérielles, les matériaux à longue durée de vie joueront un rôle central. Le bois massif, les panneaux de terre crue, les isolants biosourcés, les céramiques, les pierres sèches formeront la charpente d’un habitat résilient. Le bois d’œuvre ne sera pas le seul matériau à stocker du carbone, mais il sera l’un des rares à combiner stockage, sobriété, réparabilité et autonomie territoriale.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Churkina et al. (2020) — Buildings as a global carbon sink (Nature Sustainability)
Étude de référence montrant que l’utilisation massive de bois d’œuvre dans les bâtiments peut transformer le parc bâti en réservoir global de carbone à long terme.
IPCC AR6 WG3 (2022), Chapitre 9 — Buildings and Construction
Le GIEC identifie les matériaux biosourcés, dont le bois d’œuvre, comme leviers essentiels pour réduire l’empreinte carbone du secteur et stocker durablement du carbone dans les infrastructures.
Lan et al. (2025) — Global land and carbon consequences of mass timber products (Nature Communications)
Analyse mondiale rigoureuse montrant que l’usage croissant de bois massif (ex. CLT) peut accroître le stockage de carbone dans les forêts et les produits bois tout en réduisant les émissions substituées (béton/acier), avec bilan cumulatif quantifié.
Iordan et al. (2018) — Contribution of forest wood products to negative emissions (Carbon Balance and Management)
Étude comparative entre Norvège, Suède et Finlande démontrant que les produits ligneux (HWP) stockent du carbone sur plusieurs décennies, créant un puits net de CO₂ sur le long terme.
Européen Journal of Forest Research (2009) — Forest management and carbon sequestration in wood products
Quantifie comment le carbone des arbres abattus se retrouve stocké dans les produits bois (charpente, panneaux) et combien de temps il y reste selon les filières locales.
Life cycle and product type based estimator for carbon stored in wood products (2022)
Article scientifique utilisant une ACV robuste pour estimer le carbone réellement stocké dans divers produits en bois, montrant l’importance des usages longue durée (bâtiment, mobilier).