Retour au menu

Le XXᵉ siècle a constitué une parenthèse singulière : énergie abondante, infrastructures centralisées, climat relativement stable, chaînes logistiques planétaires… Cette parenthèse se referme. Le dérèglement climatique, l’érosion du vivant, la fragilité énergétique, les tensions géopolitiques et l’enchevêtrement de dépendances techniques transforment désormais notre quotidien en un paysage d’incertitudes. Ce que l’on appelait autrefois “crises” devient le nouveau régime d’existence.
Une rupture de normalité n’est pas seulement un événement extrême. C’est toute situation où les modes de fonctionnement ordinaires cessent de tenir. Cela peut être une mégapluie de 300 à 500 mm en 48 heures, une canicule humide rendant les activités extérieures dangereuses pour le corps humain, un incendie incontrôlable franchissant les pare-feux, une crue torrentielle emportant routes et réseaux, une panne électrique généralisée, une rupture logistique coupant l’approvisionnement alimentaire, une cyberattaque immobilisant des hôpitaux, une vague de chaleur touchant simultanément plusieurs régions, ou encore un enchaînement de chocs mineurs dont la somme devient dévastatrice.
Ces ruptures, autrefois exceptionnelles, deviennent plus fréquentes à mesure que le climat se réchauffe.
Les modèles climatiques montrent qu’un monde à +2 °C multipliera par cinq à dix la probabilité de certains extrêmes ; un monde à +3 °C en fera sa condition permanente. Dans ces conditions, une société ne peut plus dépendre de systèmes extrêmement centralisés, hyper-optimisés et vulnérables au moindre aléa. La robustesse n’est plus une option : elle devient la condition de la continuité collective.
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir au sens profond du mot “résilience”.
Le terme désigne d’abord la capacité d’un matériau à absorber un choc et à retrouver sa forme. En géographie, en urbanisme, en gestion des risques, il désigne la capacité d’un système à encaisser une perturbation, à se réorganiser et à poursuivre son fonctionnement. Arthur Keller le rappelle : une société résiliente n’est pas une société qui évite les crises, mais une société capable de résister, d’encaisser, puis de se transformer pour être plus forte et mieux préparée aux chocs suivants.
Aujourd’hui, les dispositifs de prévention, comme les DICRIM, restent souvent sous-dimensionnés.
Ils se limitent à des risques déjà connus et manquent la dynamique nouvelle des extrêmes climatiques, ainsi que l’interdépendance entre eau, énergie, alimentation, santé, transport et communication. Dans beaucoup de communes, les plans d’évacuation ne sont pas testés, les stocks d’urgence sont faibles, les systèmes d’alerte insuffisants, les infrastructures vieillissantes, les bassins de rétention pensés pour un climat passé, les axes routiers fragiles, et les réseaux numériques extrêmement dépendants de l’électricité. Une révision intégrale de ces documents devient nécessaire pour intégrer les mégapluies, les méga-feux, les séquences de sécheresse extrême, les ruptures logistiques et les risques systémiques associés.
Se préparer aux ruptures de normalité implique également d’anticiper les moyens humains et matériels nécessaires.
Cela commence par des réserves stratégiques locales : stocks alimentaires, eau de secours, équipements de protection, médicaments essentiels, kits d’urgence, couvertures thermiques, unités de potabilisation low-tech, semences, outils, vêtements. Cela suppose aussi de planifier l’accueil de populations déplacées, car les crises climatiques produisent presque toujours des migrations internes, même à petite échelle. C’est enfin organiser des espaces capables de devenir, du jour au lendemain, des centres d’hébergement, des lieux de soins d’urgence ou des cuisines collectives.
La gestion des “jours d’après” constitue une dimension rarement traitée comme il conviendrait.
Lorsque les secours repartent, commence une période de vulnérabilité aiguë : démarches administratives, problèmes d’assurance, perte de logement, traumatismes psychologiques, interruptions de traitement médical, désorganisation du travail, réseaux instables. Cette phase peut durer des semaines ou des mois. La reconstruction, elle, peut s’étaler sur des années. Une société résiliente ne se contente pas de survivre au choc : elle organise le soutien social, psychologique, administratif et économique nécessaire pour permettre aux habitants de se relever sans sombrer dans la précarité ou le découragement.
Dans ce contexte, l’eau illustre parfaitement ce que signifie préparer un territoire. Les sécheresses longues imposent de disposer de réserves collectives : citernes enterrées, cuves mutualisées, bassins discrets, réseaux gravitaires. Mais stocker ne suffit pas : il faut conserver une eau de qualité pendant plusieurs mois. Cela implique d’éviter la lumière, l’échauffement, le développement bactérien, de prévoir des pré-filtres, des systèmes d’oxygénation, des nettoyages réguliers, et dans certains cas un traitement léger. Ces réserves deviennent alors de véritables banques hydriques communes, gérées par des collectifs ou des régies locales, capables d’assurer les usages vitaux lorsque la pluie disparaît pendant des mois.
Anticiper les ruptures de normalité, c’est accepter que le fonctionnement continu des réseaux n’est plus garanti.
C’est comprendre que la complexité technique et l’interdépendance généralisée deviennent elles-mêmes des facteurs de vulnérabilité. C’est admettre qu’un territoire résilient ne fonctionne pas comme une machine optimisée, mais comme un organisme vivant capable de ralentir, de se reconfigurer, de fonctionner localement, de s’appuyer sur ses habitants et de traverser les phases d’incertitude.
Dans un monde où les crises deviennent récurrentes et où le dérèglement climatique bouscule les repères, la question n’est plus d’éviter absolument les chocs, mais de savoir comment une société peut continuer à vivre dignement malgré eux.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
European Environment Agency (EEA) — “Europe’s Changing Climate Hazards”
Rapport interactif et indexé couvrant 32 indices de dangers climatiques (canicule, sécheresse, inondations, feux de forêt…) avec projections régionales. Offre une base de données solide sur la fréquence, l’évolution et les variations spatiales des aléas qui causent des ruptures de normalité.
Rapport Sénat – Gestion des risques climatiques majeurs
Rapport sénatorial (missions d’information & enquêtes) qui documente les risques climatiques (inondations, sécheresse, sinistralité assurantielle), le manque d’anticipation et les défis pour l’adaptation des territoires et des infrastructures critiques. Très utile pour comprendre les ruptures de normalité du point de vue de la gouvernance et de la politique publique.
OCDE – “A Systemic Resilience Approach to Dealing with COVID-19 and Future Shocks”
Bien que centré initialement sur la pandémie, ce rapport de l’OCDE propose un cadre conceptuel applicable à tous les types de chocs systémiques, incluant les crises climatiques : dépendances critiques, chaînes logistiques, interdépendances des systèmes et stratégies de résilience. Très pertinent pour comprendre pourquoi des ruptures locales deviennent des crises globales.