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La survie d’un territoire ne dépend pas uniquement de ses infrastructures matérielles. Elle repose tout autant sur sa capacité à communiquer, à décider et à se coordonner lorsque les repères habituels disparaissent. Eau, alimentation, énergie, habitat ou mobilité peuvent être partiellement disponibles ; sans communication fiable et sans gouvernance opérationnelle, ces ressources deviennent inaccessibles ou sources de conflits.
La communication constitue la première ligne de cohésion territoriale. En régime normal, elle est largement numérisée, centralisée et dépendante de réseaux complexes. En régime de rupture, cette dépendance devient un point de fragilité majeur. Un territoire résilient doit donc disposer de moyens de communication capables de fonctionner même en cas de coupure électrique, de saturation des réseaux ou de défaillance des infrastructures numériques centrales. Les radios locales, les systèmes d’annonces publiques, les réseaux filaires simples, les panneaux d’information, les signaux visuels ou sonores constituent des outils robustes, peu énergivores et compréhensibles par tous. Leur rôle n’est pas seulement d’informer, mais de rassurer, de coordonner et de maintenir un sentiment de continuité collective.
La gouvernance territoriale doit elle aussi être pensée pour fonctionner en mode crise.
Les dispositifs décisionnels lents, centralisés et procéduraux, adaptés aux temps longs de la normalité, deviennent inopérants lorsque les événements se succèdent rapidement. En situation de rupture, la capacité à décider localement, à ajuster les priorités et à répartir les ressources devient déterminante. Cette capacité ne repose pas sur l’improvisation, mais sur une préparation en amont : des rôles, des fonctions, des missions et des mandats clairement définis avant la crise, connus des acteurs concernés et activables immédiatement. Des cellules territoriales restreintes, des relais de quartier identifiés et des formes d’assemblées rapides, s’appuyant sur cette répartition préalable des responsabilités, permettent de maintenir une gouvernance fonctionnelle en évitant le risque de basculer dans l’arbitraire.
La continuité territoriale repose également sur une anticipation explicite des défaillances possibles.
Penser la crise, ce n’est pas prédire l’avenir, mais se préparer à l’incertitude. Des plans de continuité territoriale fondés sur des scénarios simples, du type « si tel réseau tombe », « si telle ressource devient indisponible », permettent d’éviter la paralysie et l’improvisation permanente. La répartition claire des responsabilités, connue à l’avance, réduit les conflits, accélère la réaction collective et limite les effets de panique. Dans un monde instable, l’absence de plan est souvent plus dangereuse que le mauvais plan.
La question de la mémoire administrative et territoriale est un autre point critique.
La numérisation massive des données a renforcé l’efficacité en régime normal, mais elle a aussi accru la vulnérabilité face aux pannes, aux cyberattaques ou aux destructions matérielles. Assurer une redondance des archives, conserver des documents essentiels sous forme papier, disposer de cartes physiques du territoire, des réseaux et des ressources devient une condition de la continuité administrative. Sans accès à l’information de base, les décisions se figent, les droits deviennent inaccessibles et la confiance s’érode rapidement.
Les infrastructures numériques ne doivent pas être abandonnées, mais repensées dans une logique de sobriété et de robustesse. Des systèmes simples, peu gourmands en énergie, réparables localement et capables de fonctionner de manière dégradée offrent une bien meilleure résilience que des plateformes sophistiquées dépendantes de centres de données lointains. Le numérique doit redevenir un outil au service de la continuité territoriale, et non une couche de complexité supplémentaire qui s’effondre au premier choc.
Communication, gouvernance et continuité territoriale forment ainsi une infrastructure décisive. Elles assurent que, même lorsque certaines fonctions matérielles sont perturbées, la société continue de fonctionner, de se coordonner et de faire sens collectivement. Dans la tempête, ce ne sont pas seulement les ressources qui comptent, mais la capacité à les partager, à les organiser et à maintenir un cadre commun d’action.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
DGSCGC – Guide pratique d’élaboration et de suivi des plans communaux et intercommunaux de sauvegarde (PCS/PICS), 2024
Outil central pour les maires et intercommunalités : rôles, organisation de crise, chaînes de décision, exercices, continuité des services essentiels. Très utile pour illustrer concrètement ce que veut dire « gouvernance opérationnelle » au niveau communal et comment structurer les plans de continuité territoriale.
UNDRR – Disaster Resilience Scorecard for Cities – Detailed Level Assessment (2017)
Grille détaillée d’auto-évaluation pour les villes, structurée autour des « Ten Essentials » du cadre de Sendai : gouvernance, communication, gestion des données, centres opérationnels, continuité des services. Donne un cadre très opérationnel pour penser la résilience comme « système de systèmes » (dont communications et décision).
UNDRR – Tableau de bord de la résilience aux catastrophes pour les villes – Évaluation préliminaire (version française)
Version simplifiée du Scorecard, en français, utilisable en atelier multi-acteurs pour une première lecture des forces/faiblesses d’un territoire. Intéressant pour ton vocabulaire et pour montrer que gouvernance, mémoire de la donnée et continuité sont déjà intégrés dans les référentiels internationaux.
OCDE – Good Governance for Critical Infrastructure Resilience (2019)
Analyse des options de gouvernance pour renforcer la résilience des infrastructures critiques (énergie, eau, télécom, etc.) dans un paysage de risques dynamiques. Très utile pour nourrir ton argumentaire sur la nécessité de dispositifs décisionnels plus agiles, multi-niveaux, et préparés avant la crise.