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L’un des points les plus vulnérables de nos sociétés n’est pas visible à l’œil nu. Il ne se situe ni dans les hôpitaux, ni dans les cabinets médicaux, ni dans les centres de soins. Il se trouve bien plus en amont, dans ces usines lointaines où sont fabriquées les molécules dont dépend la médecine moderne.
Antibiotiques, antalgiques, anesthésiques, corticoïdes, anti-inflammatoires, insuline, adrénaline, antihypertenseurs, solutions intraveineuses, vaccins, antiseptiques, pansements stériles : tout cela est produit dans quelques régions du monde, selon une logique d’optimisation économique qui a transformé la chaîne du médicament en long tuyau mondial.
Aujourd’hui déjà, ce tuyau se fissure. Les ruptures de stock sont devenues banales, parfois même sur des molécules vieilles de cinquante ans. Les causes sont connues : concentration industrielle extrême, délocalisation massive vers la Chine et l’Inde pour les principes actifs (API), flux tendus, absence de redondance, dépendance à des infrastructures énergétiques lointaines, pressions économiques, manque d’incitations publiques, absence de stratégie nationale ou européenne de sécurisation. Il suffit d’un incendie dans une usine asiatique, d’une coupure d’électricité, d’un blocage portuaire ou d’une modification réglementaire pour que toute une classe thérapeutique devienne indisponible pendant des mois.
Dans un monde stable, cette fragilité est déjà un risque. Dans un monde plus qu’instable, cette fragilité devient un point de rupture systémique. Sans médicaments essentiels, même les meilleurs soignants sont impuissants. Une simple pénurie d’antibiotiques anciens peut faire basculer la mortalité. Une rupture d’insuline peut faire de milliers de diabétiques des personnes en danger immédiat. Une absence d’anesthésiques simples paralyse les blocs opératoires. Aucun système de santé, aussi robuste soit-il, ne peut fonctionner sans un accès stable aux molécules vitales.
C’est pourquoi la question pharmaceutique doit être abordée pour ce qu’elle est réellement : un enjeu de sécurité collective, et non un segment industriel parmi d’autres.
Il ne s’agit pas de relocaliser toute la pharmacie — ce serait inutile, impossible et écologiquement absurde — mais de garantir que les territoires disposent des capacités minimales pour fabriquer, transformer ou stocker les médicaments indispensables. Cette stratégie n’a rien à voir avec l’autarcie : elle relève de la résilience matérielle, c’est-à-dire la capacité à maintenir un service vital même lorsque les chaînes mondiales sont perturbées.
La première étape consiste à identifier les molécules critiques.
Les listes existent déjà : l’OMS publie une liste modèle des médicaments essentiels ; la France établit une liste des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM). Ce sont principalement des molécules anciennes, éprouvées, efficaces, simples à fabriquer : amoxicilline, acide acétylsalicylique, paracétamol, pénicillines, insuline, adrénaline, morphiniques, anticoagulants anciens, corticoïdes, anesthésiques locaux. Ce sont ces molécules-là qu’il faut absolument sécuriser. Le futur ne sera pas il constitué de nouveaux blockbusters biotechnologiques, mais d’une pharmacopée resserrée, robuste, stable, capable de fonctionner même sous contrainte.
Vient ensuite l’organisation de la production.
L’objectif n’est pas de multiplier des usines complexes, mais de créer des unités régionales de fabrication ou de finition, spécialisées dans un petit nombre de molécules prioritaires. Ces unités peuvent fonctionner selon des procédés simplifiés et sobres en énergie pour les molécules les plus anciennes, en s’appuyant sur des standards ouverts, des technologies éprouvées, et une gouvernance publique ou coopérative. À côté des molécules, elles peuvent également produire des biens médicaux critiques : solutions IV, antiseptiques, gants non stériles, compresses, textiles techniques, pansements simples, masques non chirurgicaux. Une partie de ces produits peut être fabriquée localement avec des filières textiles et biosourcées.
Les stocks doivent être repensés.
Aujourd’hui, les hôpitaux et les pharmacies fonctionnent en flux tendus. Dans un monde plus incertain, cette organisation devient dangereuse. Il faudra créer des stocks territoriaux tampons, mutualisés, transparents, tournants, gérés au niveau régional, afin d’assurer plusieurs semaines ou mois de continuité sur les molécules essentielles. Ces stocks doivent être intégrés aux maisons de santé, aux centres d’urgence, aux structures de crise climatique, et faire l’objet de plans de rotation stricts pour éviter les péremptions.
Pour que cette industrie territoriale soit viable, elle doit être simplifiée.
Le domaine pharmaceutique est aujourd’hui un système d’une complexité folle : centaines de formulations, milliers de références, diversité énorme de dosages et de conditionnements, marketing, sur-médicalisation, redondance inutile. Dans un monde contraint, il faudra réduire volontairement cette complexité. Cela signifie resserrer les gammes, standardiser les formes, mutualiser les dosages, privilégier les médicaments à large spectre, simplifier les conditionnements, abandonner le superflu, réduire les niches thérapeutiques coûteuses et fragmentées. Ce sera la seule manière d’assurer la disponibilité des médicaments vraiment nécessaires.
Enfin, la résilience pharmaceutique ne se fera pas sans articulation avec les savoirs végétaux.
Il ne s’agit pas de remplacer les antibiotiques ou les molécules critiques par des remèdes à base de plantes — ce serait dangereux et scientifiquement infondé (1) — mais d’intégrer, dans un cadre rigoureux, une pharmacopée végétale complémentaire pour les affections courantes, les troubles mineurs, la gestion du stress, les petites infections, les inflammations légères. De nombreuses plantes médicinales ont une efficacité démontrée : tilleul, thym, menthe, reine-des-prés, millepertuis, valériane, arnica, calendula. Leur usage organisé, contrôlé, produit localement, peut réduire la pression sur le système pharmaceutique moderne, tout en renforçant l’autonomie territoriale. Le but n’est pas de renoncer à la science, mais d’élargir la base des ressources.
Dans le futur, une industrie pharmaceutique territorialisée deviendra un élément central de la santé collective, au même titre que les maisons de santé ou les dispositifs low-tech.
Elle ne remplacera pas les grandes capacités nationales ou européennes, mais elle assurera la continuité vitale en cas de rupture prolongée. Elle permettra de réduire la dépendance à des chaînes logistiques fragiles, de garantir des molécules de base, de sécuriser les soins primaires, et de maintenir un minimum de souveraineté sanitaire.
Relocaliser, sécuriser, simplifier : ces trois verbes résument la transformation nécessaire. Il s’agit moins de “refaire une industrie” que de construire un filet de sécurité matériel, robuste, sobre, ancré dans les territoires, capable de soutenir les soignants de proximité lorsque le monde deviendra plus difficile.
(1) – Les médicaments dits « critiques » (antibiotiques, antiviraux, anticancéreux, insuline, anticoagulants, anesthésiques, corticoïdes, etc.) reposent sur des principes actifs purifiés, administrés à des doses précisément contrôlées, avec une biodisponibilité, une pharmacocinétique et une pharmacodynamie maîtrisées.
Ils permettent d’atteindre des concentrations plasmatiques thérapeutiques élevées et rapides, indispensables pour traiter des infections sévères, des défaillances d’organes, des maladies chroniques graves ou des situations d’urgence vitale.
À l’inverse, les remèdes à base de plantes contiennent des mélanges complexes de molécules actives faiblement dosées, dont la concentration varie selon l’espèce, le sol, la récolte et le mode de préparation. Leur puissance pharmacologique, leur précision d’action et leur reproductibilité sont insuffisantes pour répondre à des pathologies nécessitant une action ciblée, rapide et standardisée.
La pharmacopée végétale relève donc d’une médecine de soutien et de prévention, adaptée aux troubles fonctionnels légers, mais ne peut se substituer à la thérapeutique moderne lorsque le pronostic vital ou fonctionnel est engagé.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
OMS – Mise à jour de la Liste modèle des médicaments essentiels (2025)
Communiqué officiel présentant la version la plus récente de la Liste modèle des médicaments essentiels de l’OMS, outil normatif mondial pour définir les médicaments prioritaires dans les systèmes de santé.
ANSM – Liste des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM)
Page officielle de l’Agence nationale de sécurité du médicament listant des milliers de médicaments essentiels en France et expliquant les obligations des laboratoires pour anticiper les ruptures de stock.
DREES/Ministère de la Santé – Rapport sur les tensions et ruptures de stock de MITM (2025)
Rapport statistique sur l’évolution des ruptures de stock de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur en France, mesurant leur ampleur et leurs effets sur l’approvisionnement.
Rapport stratégique de la Critical Medicines Alliance (2025)
Version du Strategic Report qui identifie les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement pharmaceutique européennes et propose des priorités d’action pour sécuriser l’accès.
World Bank – Local production of pharmaceuticals & access to medicines
Analyse synthétique du rôle potentiel de la production locale de médicaments dans l’amélioration de l’accès aux médicaments, notamment dans les pays à revenu faible et moyen (texte accessible en ligne).