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L’agriculture urbaine, longtemps perçue comme une pratique symbolique, connaît aujourd’hui un regain remarquable dans de nombreuses villes à travers le monde.
En France comme ailleurs, les jardins partagés, les microfermes urbaines, les ceintures alimentaires locales, les toits cultivés, les friches recomposées et les pratiques informelles de « guérilla gardening » transforment progressivement la manière dont les espaces urbains sont pensés, habités et nourris. Cette dynamique, qui touche à la fois la production alimentaire, le lien social, la résilience territoriale et la reconfiguration des paysages, constitue l’un des éléments centraux de la transition écologique en milieu urbain.
Les jardins partagés
En France, les jardins partagés sont en forte progression depuis le début des années 2000. D’une poignée initiale, ils sont aujourd’hui plusieurs centaines en Île-de-France et plus d’un millier à l’échelle nationale. Le recensement est complexe, car de nombreux jardins existent en marge des bases de données institutionnelles. Le Réseau national des jardins partagés, associé à un travail mené pour le Commissariat général à l’Égalité des territoires, recensait déjà en 2016 plus de mille jardins dans neuf régions métropolitaines. Depuis, leur expansion n’a cessé de croître. Ils témoignent d’un désir de réappropriation de l’espace urbain par les habitants eux-mêmes, mais aussi d’une réponse citoyenne aux crises alimentaires, sociales et climatiques. Le jardin partagé devient alors bien plus qu’une parcelle où poussent quelques légumes : un lieu de lien social, d’éducation environnementale, de mixité, d’apprentissage de la sobriété et de reconquête de biodiversité urbaine.
Au-delà des jardins, les villes expérimentent des formes plus structurées de résilience alimentaire avec les « ceintures alimentaires ».
Ces initiatives visent à articuler et relier les différentes composantes d’une production locale déjà existante, en fédérant agriculteurs, transformateurs, distributeurs, collectivités et citoyens autour d’une visée commune : renforcer la souveraineté alimentaire des territoires urbains et périurbains. Les ceintures alimentaires ne se réduisent donc pas à produire plus près : elles transforment la logistique, les circuits économiques, les rapports entre ville et campagne, et la manière dont les habitants accèdent à l’alimentation. Les expériences belges sont parmi les plus avancées en Europe. Liège a ouvert la voie, suivie par Charleroi, Ath, Verviers et Tournai, et plus récemment par Namur. Dans ces territoires, l’objectif n’est pas de multiplier les producteurs ou de créer une nébuleuse de micro-projets isolés : il s’agit au contraire de structurer des pôles d’approvisionnement accessibles, efficaces et sobres. Une souveraineté alimentaire locale ne peut reposer sur mille points de distribution épars mais sur une organisation territoriale cohérente, avec des lieux identifiés où le consommateur sait qu’il peut trouver l’essentiel de ses besoins en produits locaux.
L’exemple de Detroit est souvent cité pour illustrer une transformation radicale du paysage urbain par l’agriculture.
La ville, marquée par un effondrement brutal de son économie industrielle, une fuite massive de capitaux, la dissolution des services publics et l’abandon de milliers d’habitations, a vu émerger un phénomène unique : la reconquête agricole des interstices et friches urbaines. Entre 350 et 1 600 jardins communautaires et fermes urbaines y ont été recensés, la plupart créés par des habitants et des collectifs qui ont investi les espaces vacants laissés en déshérence. Loin d’être un simple effet de mode, l’agriculture urbaine de Detroit reflète une recomposition profonde du métabolisme urbain. Les terrains vagues deviennent espaces productifs, les îlots déshabités se transforment en micro-écosystèmes, et la ville elle-même glisse d’un modèle industriel vers une morphologie hybride où la ruralité et l’urbanité s’entremêlent. Certains chercheurs y voient même le laboratoire d’un futur où les grandes métropoles devront intégrer une part croissante d’agriculture au sein même de leur structure.
Cette dynamique trouve un écho dans les mouvements informels tels que le « guerilla gardening », pratique de réappropriation spontanée d’espaces abandonnés.
Né dans les années 1970, inspiré notamment par l’expérience de People’s Park à Berkeley en 1969, le mouvement revendique le droit d’agir sans autorisation officielle pour reverdir les lieux délaissés. Ses formes sont multiples : plantations sur des terre-pleins, semis dans des fissures de trottoirs, aménagements de friches oubliées, interventions nocturnes dans des zones désaffectées. Si cette pratique peut paraître marginale, elle contribue à une redéfinition symbolique et politique de l’espace urbain : la ville n’est plus uniquement façonnée par les services techniques, les promoteurs ou les plans directeurs, mais aussi par les habitants eux-mêmes, qui recréent de la vie là où les logiques marchandes ont échoué.
L’agriculture urbaine ne se limite pas à des jardins et à des friches reconquises. Elle prend des formes plus techniques, adaptées aux espaces restreints des villes contemporaines.
On y trouve les jardins sur terrasse, les murs vivants, les toits végétalisés, les serres sur les toits d’immeubles, les fermes en sous-sol, et même des projets agro-industriels hybrides où des supermarchés cultivent leurs propres salades au-dessus de leurs rayons. Cette diversification répond à un double besoin : produire malgré le manque d’espace, et créer des îlots de fraîcheur dans des villes de plus en plus exposées à des vagues de chaleur extrêmes. Les surfaces végétalisées contribuent à l’infiltration des eaux pluviales, réduisent l’effet d’îlot de chaleur urbain, améliorent la qualité de l’air et renforcent la biodiversité. En ce sens, l’agriculture urbaine est autant une infrastructure écologique qu’un outil de production.
Elle soulève toutefois des questions importantes. Les rendements des jardins urbains restent modestes et, même optimisés, ne peuvent suffire à nourrir une métropole.
La question n’est donc pas de promettre l’autosuffisance, mais de comprendre comment l’agriculture urbaine peut contribuer à une mosaïque de solutions : sécurité alimentaire minimale en situation de crise, production horticole de complément, création de trames vertes, soutien psychologique en période d’incertitude, apprentissage collectif, remobilisation citoyenne, cohésion sociale et ancrage territorial. Le foncier reste une contrainte centrale : les terrains sont coûteux, disponibles seulement temporairement, et souvent menacés par des pressions immobilières. Les ressources en eau et en énergie doivent être gérées avec sobriété, surtout dans un contexte d’été de plus en plus difficiles. Enfin, le manque de formation des jardiniers urbains peut fragiliser les projets, tout comme l’absence de circuits logistiques adaptés, de mutualisation ou de gouvernance.
Pour autant, cette agriculture urbaine s’inscrit dans une logique plus large : celle d’un territoire qui cherche à reconstruire sa résilience. Si elle ne remplace pas l’agriculture rurale, elle introduit un changement d’état d’esprit. Elle rapproche les habitants de la production alimentaire, recrée des liens ville-campagne, réinvente la manière dont les citadins utilisent l’espace commun. En articulant jardins partagés, ceintures alimentaires, friches cultivées, toits végétalisés, pratiques citoyennes et infrastructures écologiques, l’agriculture urbaine contribue à redéfinir la ville non plus seulement comme un lieu de consommation et d’importation d’aliments, mais comme un espace vivant et productif.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Urban agriculture: A strategic pathway to building resilience and ensuring sustainable food security in cities (Gunapala et al., 2025)
Une revue récente qui décrit l’agriculture urbaine comme un levier pour la sécurité alimentaire, la résilience urbaine, la biodiversité, la qualité de l’air et la réduction de l’îlot de chaleur urbain.
Lien : https://doi.org/10.1016/j.farsys.2025.100150
A comprehensive review of urban agriculture in a changing world (Gao et al., 2025)
Une méta-analyse des travaux scientifiques récents sur l’agriculture urbaine et péri-urbaine, cherchant à identifier les tendances, les lacunes et les axes futurs de recherche.
Lien :
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2212096325000464
Urban agriculture and sustainability: A systematic review (Mirza et al., 2025)
Etude qui examine la durabilité des pratiques d’agriculture urbaine, leurs avantages environnementaux, sociaux et économiques, mais aussi les défis et les conditions requises pour un impact positif réel. ScienceDirect
Ecosystem service delivery by urban agriculture and green infrastructure – a systematic review (Evans et al., 2022)
Cette revue analyse comment l’agriculture urbaine, combinée aux infrastructures vertes, fournit des services écosystémiques (régulation climatique, biodiversité, qualité de l’air, bien-être social, etc.), et souligne les synergies et limites selon le type d’espaces cultivés. ScienceDirect
Urban agriculture and the right to the city in Paris and Alès (Deville & Nagib, 2022)
Etude sociologique en contexte français qui aborde l’agriculture urbaine comme une question de droit à la ville, de justice sociale et d’inclusion, analysant jardins partagés, appropriation des espaces, participation citoyenne et inégalités urbaines. jssj.org
Diversité et durabilité de l’agriculture urbaine : une nécessaire adaptation des concepts ? (Ba & Aubry, 2021)
Réflexion critique sur la notion d’« agriculture urbaine », montrant la pluralité des formes, des pratiques et des temporalités, et soulignant l’importance de prendre en compte la diversité des contextes socio-économiques, environnementaux et culturels. OpenEdition
Pour une définition de l’agriculture urbaine : réciprocité fonctionnelle et diversité des formes spatiales (Nahmías & Le Caro, 2012)
Un texte fondamental pour comprendre les enjeux de la définition même de l’agriculture urbaine, ses limites, ses ambiguïtés, et la diversité des pratiques qu’elle recouvre (jardinage, production, horticulture, agriculture péri-urbaine, etc.). Érudit
Urban agriculture matters for sustainable development (Pradhan et al., 2024)
Analyse large des impacts de l’agriculture urbaine sur les Objectifs de développement durable (ODD), mesurant les effets positifs (sécurité alimentaire, inclusion, environnement, bien-être) et les obstacles (gestion de l’eau, foncier, gouvernance). ScienceDirect
A classification scheme for urban agriculture combining environmental, social and economic sustainability (Douziech et al., 2024)
Publication qui propose une typologie structurée des différents systèmes d’agriculture urbaine (selon intensité, technologie, finalités, contexte), ce qui aide à comparer leurs performances et leurs impacts en terme de durabilité. SpringerLink
A review on urban agriculture: technology, socio-economy, environment and sustainability (Yuan et al., 2022)
Revue interdisciplinaire analysant non seulement la production, mais aussi les dimensions sociales, économiques, environnementales, sanitaires, et de résilience des systèmes urbains d’agriculture. PMC