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De notre point de vue, il n’est pas tenable de penser la bifurcation écologique sans l’articuler à une transformation radicale de nos rapports sociaux, économiques et politiques. L’aggravation bien visible des chocs exposent et amplifient des inégalités déjà anciennes, tout en mettant en lumière les impasses d’un modèle fondé sur la compétition, la rivalité généralisée et la captation des ressources. Par conséquent, tout projet sérieux de société soutenable exige de placer au cœur de son fonctionnement la coopération, la justice sociale et la justice climatique.
La première évidence est la suivante : la transition ne sera ni possible ni acceptable sans justice sociale et climatique.
Le rapport du Laboratoire des inégalités mondiales, publié en janvier 2023, rappelle avec force l’existence d’une triple fracture : inégalités dans les émissions, inégalités face aux impacts et inégalités dans les capacités financières pour y faire face. Les 10 % les plus riches du monde émettent à eux seuls près de la moitié du CO₂ global, tandis que les plus pauvres subissent des dommages disproportionnés. Ces inégalités traversent non seulement le Nord et le Sud, mais aussi chaque pays : les 10 % les plus riches en Inde émettent autant que les 50 % les plus pauvres aux États-Unis, tandis qu’aux États-Unis les 10 % les plus riches émettent 3,6 fois plus que la moitié la plus modeste de la population.
Ce constat invalide définitivement l’idée superficielle selon laquelle « tout le monde serait également responsable ».
Les responsabilités historiques pèsent lourd : les pays industrialisés ont bâti leur richesse sur des émissions massives de CO₂ et sur l’exploitation systémique des ressources du Sud. Cette « dette climatique » reste largement impayée. L’étude Broken Promises (Heinrich Böll Stiftung, 2021) a montré que les États riches n’ont jamais honoré leurs engagements financiers internationaux ; d’autres recherches, publiées dans Nature Climate Change en 2021, estiment que ces pays ont économisé environ 6 000 milliards de dollars en externalisant les coûts climatiques entre 1990 et 2015. À cela s’ajoute la dette écologique plus large : extraction minière, déforestation, accaparement des terres, pollutions exportées, destruction d’écosystèmes. Une analyse menée en 2021 par Jason Hickel évalue cette dette à plus de 62 000 milliards de dollars depuis 1960.
Dans ce contexte, la justice internationale devient un impératif majeur.
Les dérèglements climatiques, la pollution plastique, la fonte des glaces, la perte de biodiversité ou l’acidification des océans ne connaissent pas de frontières. Les réponses purement nationales sont vouées à l’échec : on ne contiendra pas un réchauffement planétaire avec des politiques fragmentées. Défendre le climat, c’est défendre les droits fondamentaux des populations vulnérables : droit à l’eau potable, à un air sain, à une alimentation digne, à un environnement stable. Les habitants des petits États insulaires, qui voient leurs territoires disparaître ; les paysans d’Afrique de l’Est confrontés à des sécheresses répétées ; les familles vivant dans des mégapoles surchauffées faute d’infrastructures : ce sont eux qui paient la facture d’un dérèglement dont ils ne sont pas responsables.
Mais la justice internationale ne suffit pas.
La justice sociale interne est tout aussi indispensable, car aucune société ne peut se transformer si une partie de sa population s’enfonce dans la précarité, l’angoisse ou la colère. La bifurcation exige une redistribution profonde : accès égalitaire à l’énergie, à la santé, aux transports, à l’alimentation, à l’eau, mais aussi au pouvoir politique. Il ne s’agit pas seulement de compenser « les perdants de la transition » : il faut refonder l’architecture même du contrat social.
Cela nous conduit inévitablement à interroger la démocratie.
La démocratie représentative traverse une crise profonde de légitimité (à juste titre !). Plus largement, les institutions actuelles, pensées pour des sociétés stables, apparaissent inadaptées pour gérer des risques systémiques, des ruptures répétées, des décisions à long terme nécessitant des arbitrages difficiles. Certains discours médiatiques laissent entendre qu’une « dictature verte » serait plus efficace pour piloter la transition. Cette idée est une pure absurdité. L’histoire montre que les régimes autoritaires sont parmi les pires destructeurs du vivant : extractivistes, nationalistes, inféodés aux industries fossiles, rétifs à la transparence, structurellement incapables d’impliquer les populations. Comme l’a montré La Fabrique Écologique, seule une démocratie élargie, approfondie, peut fournir un cadre efficace pour affronter la crise écologique. Il faut davantage de démocratie, pas moins.
Pour cela, il devient nécessaire de dépasser les limites de la représentation et de se tourner vers des formes directes, délibératives, locales de décision : assemblées citoyennes, conseils participatifs permanents, jurys tirés au sort, gouvernance en mandats impératifs, fédéralisme municipaliste. Les idées portées par Murray Bookchin — municipalisme libertaire, confédéralisme, autogestion sociale — résonnent avec une force nouvelle dans le contexte actuel. Elles proposent une manière de redonner du pouvoir aux habitants, de reconstruire des communautés politiques vivantes, de fédérer les territoires sans les hiérarchiser, de gérer en commun les infrastructures essentielles.
Nous y reviendrons largement dans les pages consacrées à « penser une démocratie citoyenne et autogestionnaire« .
Exercer notre pleine citoyenneté commence ici et maintenant.
Les communes et intercommunalités sont des terrains privilégiés pour expérimenter la coopération : création d’ateliers partagés, jardins collectifs, réseaux d’entraide, coopératives d’énergie, circuits alimentaires locaux, aménagements de zones naturelles, actions humanitaires, plans d’accueil de populations vulnérables. Les outils institutionnels existent déjà, même s’ils sont imparfaits : PCAET, SCOT, budgets participatifs, conseils citoyens. Ces dispositifs, encore timides, pourraient devenir les bases d’une véritable bifurcation territoriale.
La coopération n’a pas vocation à rester locale : elle doit structurer toute l’organisation sociale.
La compétition économique, présentée comme naturelle, n’est rien d’autre qu’un choix politique historiquement situé. Dans un monde aux ressources limitées, la coopération devient une stratégie de survie collective. Mutualiser les infrastructures, partager les savoirs, réduire les inégalités, renforcer la solidarité interterritoriale : ce sont des leviers de réduction massive des consommations matérielles, mais aussi des facteurs de stabilité sociale.
Au bout du compte, la justice — climatique, sociale et internationale — n’est pas un « bonus » de la transition. Elle en est la force motrice. Il ne peut y avoir de stabilité écologique sans réduction profonde des inégalités, de même qu’il ne peut y avoir de justice sans soutenabilité. La coopération n’est pas une alternative naïve à la compétition : elle en est le dépassement rationnel. Et c’est bien sur cette base — démocratique, égalitaire, conflictuelle parfois, mais collective — que pourra s’inventer une société capable de vivre dignement dans le cadre des limites planétaires.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
World Inequality Lab — Climate Inequality Report 2025
Ce rapport majeur fournit l’analyse la plus complète à ce jour sur les inégalités climatiques mondiales : répartition des émissions par classes sociales, vulnérabilité différenciée et injustices systémiques. Indispensable pour comprendre l’ancrage social de la crise climatique.
https://wid.world/www-site/uploads/2025/10/Climate_Inequality_Report_2025_Final.pdf
Cairn.info — Inégalités environnementales et justice climatique(2020).
Un article académique éclairant sur les injustices spatiales et environnementales, les responsabilités différenciées, et la manière dont la crise écologique renforce les inégalités sociales.
https://stm.cairn.info/article/RE1_079_0073/pdf
CLER – Réseau pour la Transition Énergétique — Justice sociale et climatique : même combat ! (2023)
Ce rapport explore de manière très accessible le lien entre transition énergétique, pauvreté, justice sociale et politiques inclusives.
https://cler.org/wp-content/uploads/2023/04/notre-energie-Justice-sociale-et-climatique-1.pdf
Oxfam — Combattre les inégalités des émissions de CO₂ (2020)
Oxfam démontre, chiffres à l’appui, l’ampleur des inégalités d’émissions entre riches et pauvres, et la nécessité de politiques redistributives pour réussir la bifurcation écologique.
https://www.oxfamfrance.org/app/uploads/2020/09/Resume-Rapport-Oxfam-Combattre-Inegalites-Emissions-CO2.pdf
Frontiers in Sustainable Energy Policy — Achieving Climate Justice: addressing disparities and vulnerabilities (2025)
Étude récente présentant les différentes dimensions de la justice climatique : distributive, réparatrice, corrective et adaptative. https://www.frontiersin.org/journals/sustainable-energy-policy/articles/10.3389/fsuep.2025.1592249/full
CIRED / OFCE — Inégalités mondiales et changement climatique (2020)
Une synthèse de haut niveau sur les inégalités climatiques au niveau global, leur évolution, et les effets sociaux des politiques climatiques.
https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/3-165OFCE.pdf