Retour au menu

Avec la montée en puissance du vocabulaire de la « participation », les élu·es n’étaient, en apparence, plus censé·es décider seul·es. Les citoyen·nes allaient — ou plutôt devaient — être « consulté·es ». Cette promesse marquait, en théorie, une rupture avec un fonctionnement vertical du pouvoir, au profit d’une démocratie plus ouverte, plus inclusive, plus horizontale. La démocratie participative s’est ainsi imposée comme une réponse affichée à la crise de la représentation politique et à la défiance croissante envers les institutions.
Dans les faits, cependant, cette démocratie participative est largement entendue comme une simple procédure consultative. Des groupes de citoyen·nes, présentés comme « ordinaires » ou « lambda », souvent tirés au sort ou sélectionnés par des organismes spécialisés, sont invités à produire un avis qui sera ensuite transmis aux autorités compétentes. Si ces dispositifs peuvent apparaître comme un progrès formel par rapport à une démocratie strictement autoritaire ou fermée, ils ne sont nullement dépourvus d’arrière-pensées politiques, comme l’ont montré de nombreux travaux, notamment ceux de Loïc Blondiaux.
Le premier problème tient précisément au champ politique extrêmement restreint dans lequel s’exerce cette participation.
Donner son avis dans le cadre d’un « budget participatif », s’exprimer en conseil de quartier sur la rénovation d’un square, l’aménagement d’un rond-point ou le choix du mobilier urbain, ne constitue en rien un accès au pouvoir politique. Ces dispositifs portent presque toujours sur des décisions marginales, périphériques, soigneusement délimitées en amont, et ne touchent jamais aux orientations structurantes : politiques économiques, choix budgétaires majeurs, priorités sociales, trajectoires écologiques ou arbitrages de long terme.
Plus encore, le pouvoir politique demeure entièrement maître du processus.
Ce sont les institutions en place qui décident des sujets mis en discussion, qui fixent la feuille de route des groupes consultés, qui déterminent le calendrier — généralement très contraint — et les marges de manœuvre laissées aux participant·es. Un exemple emblématique en est fourni par la commission consultative des services publics locaux du Grand Lyon : les consultations organisées n’ont jamais permis de débattre de l’opportunité même de créer une régie publique, mais seulement d’évaluer à la marge des politiques déjà décidées, comme les tarifs ou la qualité du service.
La participation ainsi organisée ne remet donc nullement en cause la distribution réelle du pouvoir.
Elle ne déplace ni le centre de gravité des décisions, ni les rapports de force. Elle offre un espace d’expression, parfois même de discussion, mais sans transfert effectif de capacité décisionnelle. Les citoyen·nes peuvent parler, suggérer, commenter — rarement décider.
Un second problème majeur concerne la composition même des dispositifs participatifs, notamment les fameux « jurys citoyens ».
Le recours à des organismes de sondage pour sélectionner les participant·es pose une question politique centrale : que signifie cette figure du « citoyen ordinaire », du « citoyen lambda » ? Comme si celui-ci était vierge de tout conditionnement social, culturel ou idéologique, et capable d’un regard neutre sur des sujets souvent complexes et hautement conflictuels.
Le « citoyen lambda » apparaît ainsi comme une fiction politique.
Une fiction qui permet, en creux, de disqualifier ou de contourner les mouvements militants déjà constitués, les collectifs organisés, les syndicats ou associations qui ont pourtant travaillé ces sujets de longue date, accumulé des savoirs, construit des analyses et porté des conflictualités réelles. La participation devient alors un moyen de neutraliser ces acteurs jugés trop politisés, trop radicaux ou trop dérangeants.
Enfin, ces démarches participatives, largement pré-formatées et « prémâchées », conduisent très fréquemment à gommer les critiques radicales.
La consigne implicite — et parfois explicite — donnée aux groupes de citoyen·nes est d’aboutir à un consensus, condition indispensable à la rédaction d’un « avis » recevable. Ce primat du consensus vise à évacuer le conflit, pourtant constitutif de toute démocratie vivante, au profit de solutions molles, tièdes, acceptables par tous parce que politiquement inoffensives.
Toute l’entourloupe se niche alors dans le terme lui-même : la « participation ».
Le mot suggère une implication réelle, une co-construction, voire un partage du pouvoir. Or il n’est nullement question, dans ces dispositifs, de créer des instances décisionnaires autonomes, ni même des structures capables de peser réellement sur les processus politiques existants. La décision finale demeure inchangée : elle reste entre les mains des mêmes acteurs, selon les mêmes logiques.
Nous considérons par conséquent que ces formes de participation relèvent d’un habillage démocratique profondément manipulateur. Elles produisent l’apparence du changement, l’illusion de l’écoute, tout en préservant l’essentiel : la continuité du pouvoir tel qu’il est exercé. La participation devient alors un outil de relégitimation des décisions des instances dépositaires de l’autorité, un moyen de désamorcer les critiques et de canaliser les contestations, plutôt qu’un levier d’émancipation politique. Dans ce cadre, rien ne change vraiment, in fine — sinon le récit que l’on se raconte sur la démocratie.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Une sociologie critique de la démocratie participative : est-elle utile ?
Analyse académique démontrant que la démocratie participative peut être instrumentalisée comme une politique de l’offre, produite et standardisée par les pouvoirs publics, plutôt qu’un réel accroissement de souveraineté citoyenne. Elle montre aussi que la multiplication des dispositifs ne signifie pas une transformation réelle de la démocratie mais une institutionnalisation étatique de la participation.