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Nous n’utilisons pas le mot « industrie » pour désigner des cathédrales d’acier, des chaînes robotisées gigantesques ou des zones logistiques alimentées par des porte-conteneurs. Nous le reprenons plutôt dans son sens étymologique : industria, l’activité, l’art, l’habileté à faire quelque chose.
Autrement dit, l’industrie comme capacité collective à produire ce qui est nécessaire, avec intelligence, soin et maîtrise. C’est cette « industrie-là » qu’il faut réinventer : une éco-industrie sobre en énergie, robuste face aux chocs, proche des habitants, libérée de l’obsolescence programmée, et capable de fonctionner dans un monde où les flux matériels et énergétiques seront durablement contraints.
Elle doit également intégrer un pilier fondamental qui a longtemps été marginalisé : la récupération systématique des matériaux existants, la remise en circulation des composants issus du gisement urbain, la réparation généralisée et le reconditionnement comme actes industriels à part entière. Dans une société qui se heurte aux limites matérielles, le premier site d’extraction n’est plus une mine, mais la masse gigantesque d’objets déjà produits.
Pour l’instant, cette éco-industrie n’existe quasiment pas. Nous en voyons seulement les éclats dispersés : un atelier de réparation qui refuse de jeter, une petite entreprise qui conçoit des objets durables et réparables, un fabricant de vélos qui mise sur des composants standardisés, quelques expériences de circuits courts industriels, des fablabs qui expérimentent l’open source matériel, quelques démarches rigoureuses d’écoconception. Tout cela reste du domaine du balbutiement. Les ingrédients sont là, mais la recette d’ensemble manque encore.
Il faut y ajouter une coordination vaste des activités de récupération et de revalorisation : centres de démontage, ateliers de tri méticuleux, plateformes locales de reconditionnement, coopératives spécialisées dans la remise en état des machines-outils, des appareils électroménagers, des équipements agricoles légers, des batteries stationnaires. Une éco-industrie robuste ne commence pas par « produire », mais par « récupérer tout ce qui peut l’être » — matériaux, pièces, appareils, alliages, cadres, composants électroniques — afin de réduire à la source la pression sur les ressources.
À ce stade, la notion de minage urbain devient centrale.
Elle consiste à considérer la ville – et plus largement tout territoire déjà équipé – comme un gisement minéral à part entière. Dans les bâtiments, les infrastructures, les anciens appareils, les machines obsolètes, les circuits imprimés, les câbles, les batteries usagées ou même les véhicules hors d’usage, se trouvent des quantités considérables de métaux et de matériaux nobles : cuivre, aluminium, acier, verre, terres rares disséminées, silicium, plastiques techniques. Ce stock latent, accumulé depuis des décennies, dépasse dans certains cas ce que l’on trouverait dans un gisement minier classique. Le minage urbain n’est donc pas un simple recyclage : c’est une extraction secondaire, organisée, méthodique, permettant de substituer des mines nouvelles par la récupération intelligente du patrimoine matériel déjà présent sur le territoire. Dans une éco-industrie sobre, ce minage urbain devient la première source de matières premières, la plus proche, la moins destructrice et la plus cohérente avec un monde contraint.
L’enjeu n’est pas d’« écologiser » la grande industrie existante, comme si de vastes complexes pouvaient simplement devenir « verts » à force de panneaux solaires, de labels et de technologies d’optimisation.
Il s’agit plutôt de repenser la structure même de la production : la taille des unités, leur localisation, leurs relations entre elles, la nature des biens fabriqués, la durée de vie visée, la place accordée à la réparation et au réemploi. Une éco-industrie digne de ce nom repose sur quelques axes directeurs simples, mais exigeants.
Dans ce nouveau schéma, le réemploi devient l’axe structurant.
Avant de produire un objet neuf, l’éco-industrie doit se demander si un objet existant ne peut pas être récupéré, réajusté, remis en état. Cela nécessite des compétences nombreuses — démontage propre, diagnostic, nettoyage, remplacement minimal de pièces — et une réorganisation profonde du travail. Le reconditionnement ne concerne pas seulement l’informatique : il touche les outils, les machines, les vélos, les appareils électroménagers, les meubles, les dispositifs solaires, les composants mécaniques. Le territoire devient un immense atelier de remise en état, où l’on extrait autant de valeur en restaurant l’existant qu’en fabriquant du neuf.
Produire (beaucoup) moins, mais mieux.
Produire ce qui est nécessaire, et non ce que le marketing parvient à rendre désirable : cela implique de concentrer l’effort industriel sur des biens à longue durée de vie, réparables, standardisés, modulaires, et sur des matériaux de base qui servent ensuite de briques à une multitude d’usages. Il est absurde d’imaginer des centaines d’usines locales fabriquant chacune leur acier, leur verre, leur textile ou leur charbon actif. Pour certains matériaux structurants – l’acier produit au four électrique ou solaire, les fibres de chanvre ou d’ortie, les poudres céramiques, le charbon actif, certains composants électroniques – il est plus cohérent d’avoir des unités de production régionales ou nationales, soigneusement contrôlées sur le plan environnemental, capables de mutualiser les équipements lourds et les dispositifs de dépollution. La sobriété ne consiste pas à miniaturiser à tout prix, mais à trouver le bon niveau d’échelle pour chaque filière.
À cette sobriété s’ajoute une discipline matérialiste nouvelle : considérer l’objet fabriqué non comme une fin, mais comme un cycle.
Chaque matériau doit être choisi en fonction de sa capacité à être récupéré, refondu, reconverti et réutilisé. Une filière éco-industrielle n’est pas linéaire : elle est circulaire. Pour chaque produit, la question n’est plus « comment le fabriquer ? » mais « comment le démonter, le réparer, le réemployer, le recycler intégralement ? ».
Un second axe est celui de la proximité et du maillage territorial.
Une fois les matériaux de base produits, l’essentiel de la valeur doit être créé au plus près des habitants, sous forme de PME – TPE, d’ateliers coopératifs, de fablabs, d’ateliers municipaux et associatifs. L’éco-industrie est alors une trame fine d’unités locales qui transforment les matériaux en objets utiles, adaptent les produits aux besoins réels des territoires, réparent plutôt que de remplacer, réutilisent plutôt que de jeter. Les circuits courts, ici, ne sont pas seulement alimentaires : ils deviennent industriels. On ne parle pas de fabriquer soi-même tous ses outils dans son garage, mais d’organiser une proximité entre les lieux de production, de réparation et d’usage, afin de réduire les transports, de raccourcir les délais, et de rendre tangibles les liens entre nos choix de consommation et l’impact qu’ils exercent sur le territoire.
Dans ce maillage, le rôle des ateliers de réparation et des centres de reconditionnement devient déterminant. Ils constituent la véritable « infrastructure invisible » de la résilience. Les objets récupérés dans les déchèteries, dans les réseaux de récupération, dans les ressourceries ou via des collectes organisées y sont triés, diagnostiqués, désassemblés, puis réinjectés dans le circuit productif. Ce maillage territoire par territoire devient la clé d’une souveraineté matérielle nouvelle, fondée non sur l’extraction, mais sur la récupération.
Enfin, un troisième axe est hautement structurel. Il touche à la manière même de fabriquer, en intégrant chaque fois que possible la philosophie d’un DIY (do it yourself) structuré, de l’auto-production accompagnée.
Une éco-industrie les plus avancée ne se contentera pas de vendre des produits finis ; elle proposera aussi des kits, des pièces détachées, des plans, des matériaux essentiels permettant aux ménages, aux collectifs et aux artisans de fabriquer, modifier, prolonger la vie de leurs objets. La production ne se limite plus alors aux usines ou aux ateliers : elle se diffuse dans les foyers, les garages, les tiers-lieux, les écoles, dans une logique d’appropriation technique et d’autonomie. Le « Do It Yourself » mute en principe organisationnel : fabriquer des biens de manière à ce qu’ils puissent être compris, démontés, adaptés, réparés par les usagers eux-mêmes, avec des outils simples et des savoir-faire accessibles.
Le DIY structuré joue aussi un rôle décisif dans le recyclage et le reconditionnement. En donnant accès aux plans, en standardisant les pièces, en documentant les montages, on permet à chacun de participer au maintien des objets en circulation. Un bien qui peut être réparé à domicile, dans un tiers-lieu ou un atelier municipal, ne sort pas du circuit industriel : il y reste, vivant, fonctionnel, partagé.
Le dernier axe est celui de la rupture totale avec l’obsolescence programmée.
Une éco-industrie digne de ce nom n’a pas pour objectif de faire revenir sans cesse le client, mais de satisfaire un besoin durablement. Cela implique une écoconception rigoureuse : allonger les durées de vie, dimensionner les pièces critiques en conséquence, limiter au strict minimum les composants fragiles ou propriétaires, garantir la disponibilité de pièces détachées standardisées. Dans cette vision, les produits ne sont pas conçus pour tomber en panne, mais pour pouvoir être entretenus, mis à jour, réparés. Ils deviennent des plateformes techniques évolutives plutôt que des objets jetables.
Cette rupture implique aussi que chaque produit est pensé comme un « futur démonté » : chaque vis, chaque plaque, chaque module doit pouvoir être retiré, remis en état, ou envoyé vers une filière de recyclage adaptée. Un objet bien conçu n’est pas seulement réparable, il est facile à démonter et à reconditionner.
Cette logique va de pair avec une réparabilité et une recyclabilité maximales. La réparabilité suppose des pièces visibles et accessibles, des fixations simples, des plans ouverts, des tutoriels, une formation des artisans locaux, une standardisation des composants. La recyclabilité demande des matériaux mono-ou peu composites, des filières de reprise organisées, des ateliers de démantèlement, des coopératives de recyclage. Il ne suffit plus de coller un pictogramme vert sur un emballage ; il faut penser dès le début la manière dont l’objet finira sa vie, comment ses composants pourront nourrir d’autres cycles de production.
Le reconditionnement, enfin, boucle la chaîne. Il permet de prolonger la durée de vie industrielle des biens en les remettant à niveau, en remplaçant quelques pièces usées, en réintégrant des composants récupérés ailleurs. Le reconditionnement n’est pas une activité marginale : c’est une fonction industrielle à part entière, capable de réduire de 60 à 90 % l’empreinte matière d’un produit par rapport au neuf.
Certains auteurs ont commencé à esquisser ce que pourrait être une telle éco-industrie.
Luc Dando, dans son ouvrage Vers une éco-industrie locale (2014), proposait déjà de mettre en place des réseaux de petites structures de production utilisant des technologies durables, respectant une charte d’intérêts sociaux et environnementaux. Dans ce modèle, les produits sont conçus pour être réparés localement grâce à des pièces standardisées, et sont vendus à des prix qui encouragent la réparation plutôt que le remplacement. En achetant dans ces réseaux, les clients ne se contentent pas de consommer : ils participent consciemment à une économie mutualiste de proximité, où leur argent renforce un tissu d’emplois locaux, de savoir-faire techniques et de solidarités territoriales, plutôt que de nourrir des chaînes mondialisées opaques.
Il faut désormais y intégrer la dimension du « réemploi organisé » : collectes hebdomadaires, partenariats avec les déchèteries, ateliers de désassemblage, ressourceries techniques, coopératives de reconditionnement. Chaque produit réparé, chaque matériau récupéré évite une extraction nouvelle, et devient un acte politique autant qu’un geste industriel.
Une éco-industrie résiliente doit enfin être pensée comme un système capable d’encaisser des chocs : pénuries de certaines matières, tensions énergétiques, crises politiques.
Cela signifie diversifier les sources d’approvisionnement, privilégier les matériaux abondants et peu toxiques, concevoir les machines pour qu’elles puissent fonctionner avec des variantes de pièces et de matières, documenter les savoir-faire, transmettre les compétences, organiser des stocks de pièces critiques. Une industrie qui s’effondre au premier conteneur bloqué dans un canal n’est pas une industrie d’avenir ; c’est une illusion.
La résilience, ici, dépend directement de la capacité à recycler et reconditionner localement. Une filière qui dépend de pièces neuves importées n’est pas résiliente ; une filière qui sait remettre en état ses propres objets, refondre ses propres métaux, récupérer ses propres composants, l’est profondément. Le recyclage devient alors une assurance matérielle, et le reconditionnement une garantie de continuité technique.
En résumé, l’éco-industrie que nous devons inventer n’est pas un appendice cosmétique de l’économie existante. C’est une réorganisation profonde de la manière de produire, qui combine des unités régionales pour les matériaux de base et un maillage serré de petites structures locales pour les transformations, la réparation, l’assemblage, l’auto-production. C’est une industrie qui assume la sobriété, refuse l’obsolescence programmée, met la réparabilité au cœur, s’appuie sur le DIY, et transforme chaque acte d’achat en participation à une économie territoriale plutôt qu’à une chaîne mondiale anonyme.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Kemp-Benedict, The industrial core of a degrowth economy (2024, working paper)
Papier théorique qui explicite la nécessité d’un “noyau industriel” compatible avec une économie de décroissance, en distinguant ce qui doit rester industriel (infrastructures, matériaux de base, etc.) et ce qui peut basculer vers des sphères plus conviviales.
Bärnthaler, Toward a post-growth industrial policy for Europe (Globalizations, 2025)
Article de science politique/économie politique qui propose une politique industrielle post-croissance européenne, alignée avec les limites planétaires et la justice sociale.
EEB, A Post-Growth European Green Industrial Policy (position paper, 2024)
Rapport du European Environmental Bureau qui développe une “post-growth industrial policy” avec indicateurs “au-delà du PIB”, priorisation des secteurs essentiels, et forte réduction des flux matériels.
Calisto Friant, Degrowth or barbarism? An exploration of four circular futures (Frontiers in Sustainability, 2025)
Article qui oppose différentes visions de l’économie circulaire, dont une vision “décroissance” qui assume la réduction des flux matériels, la démocratisation des choix industriels et la priorité au bien-vivre dans les limites planétaires.