Retour au menu

La crise de l’eau que nous traversons conduit de nombreux acteurs publics à se tourner vers des réponses techniques présentées comme des solutions rapides. Mais un nombre croissant de ces dispositifs relève en réalité de la maladaptation, c’est-à-dire de réponses qui aggravent les problèmes à moyen terme ou créent de nouvelles vulnérabilités.
Le GIEC (AR6) met explicitement en garde contre ces stratégies qui donnent l’illusion d’agir, mais verrouillent les territoires dans des dépendances dangereuses. Parmi elles, plusieurs méritent une attention particulière : les mégabassines, les digues et protections dures, les rehaussements de barrages, les transferts interbassins, les plantations forestières inadaptées et la bétonisation des rives. Elles ne sont pas équivalentes, mais relèvent d’un même schéma : une réponse technique censée régler un symptôme, tout en perpétuant, voire aggravant, les causes structurelles de la crise.
Les mégabassines
Les mégabassines font l’objet d’une contestation croissante, et cette contestation est pleinement justifiée. Il s’agit d’ouvrages géants de stockage d’eau destinés à l’agro-industrie, constitués de vastes excavations artificielles, plastifiées, imperméabilisées, pouvant s’étendre sur huit hectares en moyenne – l’équivalent d’une dizaine de terrains de football – et parfois jusqu’à dix-huit hectares pour les plus grandes. Officiellement qualifiées de « réserves de substitution », elles sont présentées comme une manière de stocker l’eau en hiver pour irriguer en été.
Mais cette narration occulte l’essentiel. Ces bassines ne se remplissent pas par la seule pluie : elles nécessitent un pompage massif dans les nappes phréatiques ou les cours d’eau, y compris en période hivernale lorsque les nappes, déjà sous tension du fait du dérèglement climatique, peinent à retrouver leur niveau normal. Ce prélèvement anticipé revient à détourner l’eau avant qu’elle n’atteigne les milieux naturels, aggravant la dépression générale des nappes et fragilisant les écosystèmes aquatiques.
Plus grave encore : ces ouvrages sont conçus principalement pour maintenir des modèles agricoles intensifs et très gourmands en eau, notamment la culture du maïs destiné à l’élevage industriel. Ils perpétuent ainsi une logique agro-industrielle qui dépend des intrants chimiques et des pesticides, substances que l’on retrouve ensuite dans les sols, les rivières et jusqu’aux nappes profondes. En subventionnant ces infrastructures, les pouvoirs publics renforcent en réalité un modèle agricole déjà responsable d’un effondrement de la biodiversité et d’un stress hydrique croissant. Les mégabassines ne constituent donc pas une adaptation, mais un verrouillage : elles retardent la transition agroécologique, tout en épuisant les ressources qu’elles prétendent préserver.
Les digues et protections dures
La construction ou l’élévation de digues apparaît souvent comme une réponse évidente face au risque d’inondation. Pourtant, c’est l’une des formes les plus connues de maladaptation hydrique. Une digue peut protéger localement un quartier, un champ ou une zone industrielle, mais elle repousse mécaniquement la pression de l’eau vers l’aval. Elle augmente la vitesse des crues, réduit la capacité d’expansion naturelle des rivières, dégrade les zones humides et crée un « effet domino » où les infrastructures situées en aval deviennent plus vulnérables qu’elles ne l’étaient auparavant.
De plus, une digue crée une illusion de sécurité. Elle incite à construire derrière elle des infrastructures, des habitations, des zones commerciales ou industrielles, dans des secteurs pourtant naturellement inondables. Ce phénomène de « mise en confiance » artificielle, documenté par de nombreuses études, augmente les dommages lorsque la digue finit par céder, car aucune digue n’est infaillible. Sous l’effet du changement climatique, la fréquence et l’intensité des crues dépassent les seuils de dimensionnement des ouvrages. On se retrouve alors dans une situation paradoxale : l’infrastructure censée protéger devient la source d’un risque accru.
Enfin, les digues empêchent les rivières de s’étaler naturellement, ce qui réduit considérablement la recharge des nappes phréatiques. En rigidifiant le lit, elles accélèrent le ruissellement et aggravent le risque de sécheresse estivale. Loin d’être une solution, elles perpétuent un urbanisme ignorants des cycles naturels de l’eau et accentuent la vulnérabilité globale des territoires.
Le rehaussement des barrages
Les barrages occupent une place centrale dans la gestion de l’eau dans de nombreuses régions. Pourtant, le rehaussement des barrages – présenté comme un moyen d’augmenter la capacité de stockage face à la sécheresse – constitue souvent une maladaptation exemplaire. En augmentant la hauteur du barrage, on accroît d’abord la pression sur l’écosystème en amont : davantage de terres submergées, un ralentissement accru des flux sédimentaires, des impacts considérables sur les habitats aquatiques et ripariens. En aval, le risque de rupture ou de submersion des infrastructures augmente, notamment lors d’épisodes extrêmes de pluie ou de fonte.
Ces rehaussements intensifient aussi les pertes par évaporation : dans un climat plus chaud, une surface d’eau plus large se traduit mécaniquement par une évaporation plus importante, en particulier dans les régions méditerranéennes. Autrement dit, on stocke plus d’eau sur le papier, mais on en perd davantage dans les faits. Les barrages rehaussés captent également des volumes destinés à maintenir les débits écologiques, aggravant la mortalité piscicole, les phénomènes d’eutrophisation et l’assèchement de tronçons entiers en été.
Comme pour les bassines, le rehaussement de barrage retarde l’indispensable adaptation des usages : sobriété agricole, optimisation de l’irrigation, réduction de la demande, restauration des zones humides, diversification des cultures. Il conforte un modèle d’abondance artificielle, mais d’une abondance que l’avenir climatique ne permettra plus.
Les transferts d’eau interbassins
Transférer l’eau d’un bassin « excédentaire » vers un bassin déficitaire est une solution séduisante à première vue. C’est pourtant l’une des maladaptations les mieux documentées dans les pays confrontés à un stress hydrique sévère. Ces transferts s’observent en Espagne, en Californie, en Chine, en Australie… et ils produisent partout les mêmes effets.
Dans le bassin donneur, les prélèvements aggravent la déplétion des nappes, modifient les débits, perturbent la biodiversité et fragilisent l’ensemble du système hydrologique. Dans le bassin receveur, ils créent une illusion d’abondance qui encourage à poursuivre des activités inadaptées : cultures très gourmandes en eau, urbanisation littorale, infrastructures touristiques, développement économique dépendant d’un flux artificiel. Cette dépendance devient un piège : lorsque les débits chutent dans le bassin donneur, ou que les infrastructures vieillissent, le bassin receveur se retrouve dans une vulnérabilité extrême.
Les transferts d’eau interbassins ne résolvent donc rien ; ils déplacent les problèmes d’un endroit à un autre tout en aggravant la vulnérabilité globale. Le GIEC parle dans ce cas d’un « risque de verrouillage maladaptatif », un piège structurel qui rend les territoires dépendants d’un système instable et énergivore.
Les plantations inadaptées : forêts artificielles et essences gourmandes
Certaines politiques de reboisement, mises en avant comme des actions écologiques, relèvent en réalité de la maladaptation hydrique. Planter des essences inadaptées au climat présent et futur – pins, eucalyptus, peupliers de production intensive – peut aggraver le stress hydrique local, car ces arbres pompant l’eau en profondeur assèchent les sols et les nappes, augmentent le risque incendie et réduisent la biodiversité.
Ces plantations, souvent monospécifiques, ne favorisent ni l’infiltration de l’eau ni la régulation naturelle de l’humidité. Elles créent des couverts forestiers uniformes, vulnérables aux sécheresses, aux maladies et aux ravageurs. Dans un contexte de changement climatique, elles constituent un pari très risqué : un écosystème artificiel en pleine tension hydrique, susceptible de s’effondrer brutalement. Là encore, la maladaptation naît de la tentation de « faire vite », sans restaurer la diversité fonctionnelle des sols, des strates végétales et des cycles naturels.
La bétonisation des rives et berges pour lutter contre l’érosion
Face à l’érosion des berges, la réponse dominante depuis des décennies consiste à bétonner, enrocher, canaliser. Cette stratégie, qui peut sembler logique à court terme, est pourtant l’une des plus dommageables. En rigidifiant les berges, on accélère la vitesse des flux, on augmente l’érosion en aval et on supprime les zones tampons qui ralentissent les crues. Ces aménagements empêchent également la recharge des nappes, car ils coupent le lien entre la rivière et ses plaines alluviales.
La bétonisation détruit les habitats aquatiques et rivulaires, réduit la biodiversité, altère la température de l’eau et empêche les rivières de jouer leur rôle de régulateur naturel. Dans les villes en particulier, elle contribue à l’effet d’îlot de chaleur, accentue le ruissellement et augmente la vulnérabilité aux épisodes pluvieux extrêmes. C’est une réponse qui protège parfois un point précis, mais au prix d’une aggravation globale des risques.
Toutes ces maladaptations partagent une même logique : elles cherchent à maintenir, coûte que coûte, un modèle d’usage de l’eau devenu incompatible avec les réalités climatiques. Elles donnent l’illusion de résoudre un problème, mais elles en créent deux autres. Elles figent les territoires dans des dépendances techniques, économiques et énergétiques qui les rendent beaucoup plus vulnérables aux chocs futurs. Lorsque les sécheresses s’intensifient, lorsque les nappes chutent, lorsque les événements extrêmes se multiplient, ces infrastructures révèlent leur fragilité, et ce sont les populations, les écosystèmes et les générations futures qui en paient le prix.
L’adaptation véritable exige de faire l’inverse : restaurer les zones humides, redonner de l’espace aux rivières, diversifier les usages agricoles, relocaliser les besoins, réduire la demande, réhabiliter les sols vivants, et comprendre, enfin, que l’eau n’est pas une ressource infiniment mobilisable, mais un cycle fragile dont nous dépendons totalement.
___________________________
RESSOURCES DOCUMENTAIRES
« Les mégabassines ne résoudront pas la crise de l’eau » (CNRS, Septembre 2023)
Les mégabassines, dont les premiers déploiements suscitent débats et violences, ne peuvent être la seule réponse au manque d’eau. Pour l’écologue Vincent Bretagnolle, il est urgent de ralentir le cycle de l’eau. En clair, de la retenir dans les sols en restaurant les écosystèmes, au lieu de précipiter son évacuation vers l’océan.
Les méga-bassines sont une maladaptation aux sécheresses et aux enjeux agricoles (Scientifiques en rébellion, Mars 2023)
Nous, scientifiques, soutenons les mouvements de résistances aux projets de méga-bassines. Sans utilité réellement prouvée, ces retenues à ciel ouvert menacent la préservation de l’eau et des écosystèmes, et freinent la transformation de notre modèle agro-économique face aux sécheresses actuelles et à venir. Plus de dialogue est nécessaire entre agriculteur·ice·s, citoyen·ne·s et institutions.
Transferts d’eau interbassins (CNRS Editions, 2015)
Analyse critique des impacts environnementaux et sociaux des grands transferts interbassins (hydrologie, débits, impacts sur bassins donneurs/récepteurs).
FNE – Les barrages, fausse solution face au changement climatique
Analyse critique de France Nature Environnement sur les barrages d’irrigation et leurs effets pervers sur l’écologie des cours d’eau et la dynamique des sécheresses.
Digues : faux sentiment de sécurité face aux inondations (Novethic, 2023)
Analyse contextualisée (environnement & changement climatique) sur les effets pervers et le “faux” sentiment de protection créé par les digues.