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Dans un monde où les systèmes de santé reposent presque entièrement sur des chaînes logistiques mondialisées, des machines sophistiquées, des consommables importés et des flux continus d’énergie, la question de la robustesse matérielle devient centrale.
La médecine moderne a accompli des progrès immenses, mais elle est devenue aussi extraordinairement dépendante : dépendante des métaux critiques, du plastique médical, de l’électronique de haute précision, du numérique, des réactifs venus d’Asie, des machines irréparables localement et d’un approvisionnement permanent en pièces détachées. Cette hyper-technicisation rend les soins performants… mais fragiles. Dans un monde soumis aux canicules extrêmes, aux pénuries d’énergie, aux ruptures d’approvisionnement, aux pandémies et aux tensions géopolitiques, il est illusoire de penser que ce modèle pourra fonctionner sans interruption.
Développer des dispositifs low-tech de santé ne signifie pas renoncer à la médecine moderne, ni revenir à un âge pré-scientifique.
Cela signifie identifier ce qui, dans le système de soin, peut être rendu plus robuste, plus local, plus réparable, moins dépendant des flux mondiaux. Il s’agit de bâtir un “socle sanitaire résilient”, capable de fonctionner même en mode dégradé, et sur lequel la médecine plus sophistiquée peut venir se greffer lorsqu’elle est disponible. Le low-tech n’est pas un substitut, mais un filet de sécurité indispensable.
Aujourd’hui, cette réflexion est encore marginale. Les hôpitaux sont remplis de dispositifs électroniques complexes, souvent conçus pour n’être ni ouverts, ni réparés, ni même compréhensibles par un technicien local. Les cabinets de ville dépendent d’outils diagnostiques fragiles et gourmands en énergie. Les stérilisations reposent sur des autoclaves électriques ou des consommables importés. Les lampes, tensiomètres, électrocardiographes, batteries ou systèmes d’oxygénation sont rarement conçus pour durer vingt ans. Et la recherche biomédicale continue d’avancer dans une direction où la complexité augmente plus vite que la résilience.
Pourtant, une autre voie existe.
Une voie qui redonne du sens aux gestes, qui renforce la clinique, qui valorise l’ingéniosité locale et qui permet à un territoire de disposer d’un minimum vital d’outils de soin même lorsque le système global vacille. Cette voie est déjà en germe dans certains pays du Sud, dans des hôpitaux de campagne, dans certaines ONG médicales, dans la médecine de catastrophe ou militaire. Ces pratiques démontrent depuis longtemps qu’une médecine robuste ne repose pas d’abord sur les machines, mais sur des outils simples, une clinique solide, une connaissance fine des symptômes, une hygiène rigoureuse et une capacité à réparer ce qui peut l’être.
Le premier pilier des dispositifs low-tech de santé repose sur le matériel de base.
Un stéthoscope mécanique, un tensiomètre manuel, un otoscope simple, un thermomètre à dilatation, un marteau réflexe, un spéculum en métal réutilisable, une lampe frontale robuste, un microscope optique : tous ces outils existent depuis longtemps, et ils restent d’une efficacité remarquable. Ce sont des dispositifs qui peuvent être entretenus, désinfectés, réparés, parfois même fabriqués localement dans des ateliers coopératifs bien équipés. Leur durabilité n’a rien à voir avec les cycles rapides d’obsolescence du matériel électronique moderne.
Le second pilier concerne les techniques dites “intermédiaires”, c’est-à-dire des technologies sûres, éprouvées, éprouvables, mais ne nécessitant ni circuits électroniques complexes ni consommations énergétiques importantes.
On y trouve les autoclaves à chaleur directe, pouvant fonctionner au biogaz, au solaire thermique ou à la combustion propre ; les systèmes de filtration de l’eau entièrement mécaniques ; les incubateurs solaires ; les unités d’oxygénation basiques à concentrateurs simples ; les dispositifs de maintien orthopédique, d’immobilisation ou de suture qui n’ont besoin que de matière première locale. Ces outils ne remplacent pas tout, mais ils protègent la continuité des soins en cas de choc.
Un troisième pilier, moins visible mais crucial, réside dans la capacité de réparation territoriale.
Un hôpital ou un centre de santé qui ne peut plus réparer un tensiomètre, une lampe frontale, un chariot d’urgence, un autoclave ou un lit médicalisé devient vulnérable. Développer une filière locale de maintenance — mécanique, électrique simple, métallurgie, couture technique, menuiserie — est un élément central de la résilience sanitaire. Dans un système low-tech, les artisans du territoire deviennent des partenaires essentiels du soin : ce sont eux qui prolongent la durée de vie des outils, qui recréent des pièces, qui maintiennent la capacité d’agir lorsque les chaînes d’approvisionnement se rompent.
La sobriété énergétique constitue le quatrième pilier.
Les structures de santé doivent pouvoir fonctionner même en cas de tension sur l’électricité, voire en mode complètement dégradé. Cela implique des infrastructures passives (isolation, inertie, ventilation naturelle), des systèmes thermiques robustes (solaire thermique, cuiseurs ou fours batch-box pour la stérilisation ou le chauffage d’appoint), et des appareils consommant très peu d’énergie. La résilience sanitaire est indissociable de la sobriété énergétique.
Une médecine low-tech implique enfin un renforcement massif du diagnostic clinique.
La médecine moderne s’appuie énormément sur l’imagerie, les analyses, le monitoring électronique. Ces outils sont précieux, mais une part de la médecine peut — et doit — reposer sur une connaissance fine des signes cliniques, des patterns, de la physiologie de base. Renforcer la clinique, ce n’est pas régresser ; c’est rendre le système moins dépendant des machines. Ce retour à l’expertise du regard, de l’écoute, du toucher, de la compréhension systémique du corps humain, est un pilier fondamental de la robustesse sanitaire.
Dans un second temps, lorsque les conditions le permettent, les dispositifs sophistiqués peuvent évidemment compléter cet arsenal. La question n’est pas d’opposer high-tech et low-tech, mais de rééquilibrer. Un système qui ne repose que sur la haute technologie est fragile. Un système qui ne repose que sur le low-tech serait insuffisant. Un système mixte, où le low-tech protège la continuité des soins et permet la montée en puissance lorsque les ressources le permettent, est beaucoup plus robuste.
Dans un futur plus contraint, cette hybridation deviendra une nécessité.
Les territoires qui auront anticipé en développant leurs propres ateliers de réparation, leurs capacités à produire des outils simples, leurs stocks tampons de consommables, leurs compétences cliniques, leurs dispositifs thermiques low-tech et leur autonomie énergétique seront incomparablement plus résilients que ceux qui auront tout misé sur la sophistication.
Dans un futur plus lointain (?), lorsque les ressources matérielles seront fortement rarifiées, lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales seront peu fiables, lorsque les hôpitaux devront fonctionner avec beaucoup moins d’énergie, les dispositifs low-tech deviendront non plus un complément mais un socle. C’est la seule manière d’éviter que la santé ne devienne un luxe fragile réservé à quelques régions riches. Le low-tech permet de garantir un niveau minimum de soin pour tous, partout.
Construire cette médecine robuste demande un changement culturel.
Cela implique de revaloriser l’ingéniosité, la débrouille, la réparation, l’artisanat, la clinique, le geste, la responsabilité collective. Cela demande d’armer les soignants à des pratiques plus variées, plus adaptatives, plus autonomes. Cela demande de relier la santé au territoire, aux ressources locales, aux énergies disponibles, à la capacité à produire soi-même une partie de ce dont on a besoin.
Par conséquent, le développement des dispositifs low-tech de santé est une condition de la continuité du soin, une stratégie de résilience et une réappropriation démocratique de la santé.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
OMS — Édition 2024 – technologies innovantes pour contextes à faibles ressources
Série “WHO compendium of innovative health technologies for low-resource settings” (OMS, 2011–2024). Catalogues successifs de dispositifs médicaux robustes, simples, souvent réparables et adaptés aux systèmes de santé en contexte de fortes contraintes matérielles et énergétiques.
Médecins Sans Frontières — MSF Medical Guidelines
Corpus incontournable pour la pratique médicale en conditions difficiles : organisation frugale, dispositifs simples, protocoles robustes.
The Lancet Commission on Global Surgery
Cette page regroupe les publications majeures de la Commission Lancet sur la chirurgie mondiale, y compris le rapport Global Surgery 2030 et les articles liés à l’accès aux soins chirurgicaux essentiels.
Doing more with less – How frugal innovations can contribute to improving healthcare systems (Soumodip Sarkar & Sara Mateus, Social Science & Medicine, 2022)
Revue de la littérature sur l’innovation frugale en santé, proposant un cadre conceptuel pour comprendre comment des dispositifs simples, moins coûteux et adaptés aux contraintes matérielles peuvent renforcer l’accessibilité et la résilience des systèmes de soins.