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Le dérèglement climatique, en plus d’être une réalité physique est également une rupture du sens, une crise des imaginaires, une transformation brutale de tout ce que les sociétés ont tenu pour acquis. Ce que nous appelons ici culture écologique désigne cette capacité collective à réhabiter ce monde de manière lucide, mais aussi sensible.
Aujourd’hui, la culture dominante est encore largement héritée de la société industrielle : elle glorifie la croissance infinie, le progrès sans limites, la mobilité permanente, l’hyperconsommation, la compétition permanente et l’individualisme. Elle repose sur des narratifs où la technique apparaît comme une solution magique, où l’abondance énergétique semble garantie, où l’on peut “réussir sa vie” en dehors de toute limite écologique. Ces récits façonnent profondément les esprits, souvent sans que l’on en ait conscience.
Demain, ces imaginaires seront totalement inadaptés.
Le monde qui vient sera plus local, plus contraint, plus lent, plus fragile, mais aussi plus solidaire, plus sensoriel, plus dépendant des ressources proches et des liens humains. Pour s’y préparer, il faut transformer cette culture héritée, non par un supplément moral, mais par une réorientation profonde de ce que nous jugeons désirable, supportable et digne. La culture écologique, c’est ce travail : apprendre à habiter un monde vivant, à assumer sa vulnérabilité, à développer des récits qui donnent envie de prendre soin plutôt que d’extraire, d’imaginer plutôt que de dominer.
Les institutions éducatives n’ont pas encore opéré ce basculement.
Elles continuent de fonctionner comme si le futur ressemblerait au passé : carrières linéaires, mobilité illimitée, spécialisation croissante, séparation stricte entre “culture générale” et “questions environnementales”. Les jeunes vivent un décalage douloureux entre ce qu’ils constatent — accélération du dérèglement climatique, érosion du vivant, effondrement des certitudes matérielles — et ce que l’école leur raconte. Beaucoup oscillent entre anxiété, cynisme, évitement ou paralysie. La culture écologique doit leur offrir mieux que cela : une manière d’habiter lucidement la crise sans s’effondrer, une capacité à comprendre et à agir.
Cela implique d’apprendre à regarder la réalité en face, mais aussi à puiser de la force dans la créativité, la coopération et les récits porteurs. Une culture écologique ne se limite pas à la connaissance scientifique du climat ; elle mobilise aussi la littérature, les arts, les mythes, les langues et les histoires locales qui réinscrivent l’humain dans un vivant commun. L’art, sous toutes ses formes possibles, est un essentiel. Il est ce qui permet d’élaborer l’inconnu, de traverser les ruptures, d’inventer des horizons désirables. Une société qui perd sa capacité d’imaginer est condamnée à la violence ou au renoncement.
L’éducation doit donc s’ouvrir aux récits qui donnent envie de vivre autrement : les expériences d’entraide, les vies paysannes racontées par ceux qui les vivent, les gestes artisans, les luttes pour la Terre, les œuvres qui révèlent la beauté du monde, les mémoires populaires, les utopies concrètes, les voyages immobiles que permettent les livres. Il faut réhabiliter des imaginaires capables de donner forme à la sobriété, de raconter la convivialité, la coopération, la lenteur, le soin, la réparation, le territoire. Pendant des décennies, seules les images de luxe, de vitesse, de puissance technologique ont été valorisées. Il faut en produire d’autres.
Dans un monde saturé d’écrans, de vitesse, de notifications, la culture écologique implique aussi un retour à la présence : le silence, la marche, l’observation des saisons, le lien avec le vivant, l’attention aux gestes. Ces pratiques ne sont pas des accessoires : elles permettent de stabiliser les esprits, d’apaiser le rapport au temps, d’offrir un socle intérieur face à l’incertitude. Une culture écologique ne sépare pas l’esprit du corps : elle apprend à percevoir le monde, pas seulement à le comprendre.
Les territoires auront un rôle central : bibliothèques, friches culturelles, tiers-lieux, maisons du peuple, jardins, cafés associatifs pourront devenir des lieux d’élaboration culturelle partagée. Les fêtes locales, les arts populaires, les traditions vivantes, les récits oraux sont autant de ressources pour redonner du sens et de l’ancrage. Une culture écologique n’est pas une culture hors-sol : elle est locale, sensible, enracinée, et pourtant ouverte sur le monde.
Dans un futur plus dur, ceux qui tiendront ne seront pas forcément les plus techniques ou les plus diplômés, mais ceux qui auront construit en eux un monde intérieur solide : une capacité d’espérer malgré les chocs, une aptitude à se relier aux autres, une imagination active, une vision du monde qui ne se laisse pas écraser par les récits de peur ou de fatalité. C’est cette culture écologique qui permettra d’éviter le basculement vers les solutions autoritaires, les replis identitaires ou le désespoir.
Former cette culture écologique n’est donc pas un supplément éducatif : c’est une tâche politique de premier ordre. C’est apprendre à habiter un monde blessé sans renoncer à la joie. C’est replacer l’humain dans un monde qu’il ne domine plus. C’est donner aux générations présentes et futures la possibilité d’imaginer un avenir, non pas malgré les limites, mais à partir d’elles.
Seule une société qui cultive cette orientation peut traverser les crises sans perdre son humanité. Une société qui l’ignore risque de céder à la brutalisation, à la panique, à la barbarie.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Nathalie Champoux et al. – Culture Éducation Écologie. Une approche contemporaine de l’enseignement (2025)
Les auteurs proposent de refonder l’école autour d’une “culture écologique” globale : réorganisation des apprentissages, place du corps, du territoire, des liens au vivant.
Ganes Gunansyah et al. – Critical Environmental Education: The Urgency of Critical Consciousnesses, Intersubjective Communication, and Deliberative Democracy of Environmental Citizenship (Journal for Critical Education Policy Studies, 2022)
Les auteurs critiquent les formes d’“éducation au développement durable” trop technocratiques, comportementalistes et dépolitisées. Ils plaident pour une éducation environnementale critique : mise en cause du capitalisme, des imaginaires de croissance, travail sur la démocratie délibérative, la citoyenneté environnementale et les rapports de pouvoir dans la classe.
Gaston Pineau – Le Groupe de Recherche sur l’Écoformation (GREF) et sa collection comme moyen de pollinisation écoformative (Éducation relative à l’environnement, 2023)
Article en français sur l’écoformation : comment on forme des sujets en lien profond avec leurs environnements (air, eau, sol, feu, etc.), dans une perspective planétaire et collapsologique. Très intéressant pour articuler crise écologique + transformation culturelle + éducation : l’école n’est plus seulement transmission de savoirs, mais travail sur les histoires de vie environnementales, les expériences sensibles, les récits.
Anelise Kologeski et al. – Environmental Education, Student Protagonism and Cooperation: A Proposal for Creating an Eco-School (2025)
Article (portugais/espagnol/anglais dans le même PDF) qui propose un modèle d’éco-école où l’éducation environnementale est critique, coopérative et centrée sur le protagonisme des élèves. On y trouve : critique des approches “recyclage et petits gestes”, insistance sur les inégalités socio-écologiques, valorisation des clubs de sciences, de la coopération, des projets menés par les élèves pour transformer le quotidien scolaire.
