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Toujours dans la perspective d’un territoire qui s’astreindrait à une consommation énergétique maximale de vingt gigajoules par habitant et par an, l’énergie solaire occuperait une place particulière. Elle n’est ni la reine du système, comme le prétendent certains récits où l’abondance technologique tient lieu de stratégie, ni un simple appoint marginal que l’on agraferait au dernier moment. Elle s’inscrit dans un entre-deux essentiel : une énergie précieuse, mais encadrée ; déterminante, mais non dominante. Le solaire n’est pas un mirage d’autonomie infinie ; c’est une ressource exigeante, dont il faut comprendre la nature réelle et les limites.
Dans le scénario que nous explorons, l’énergie solaire fournit, pour un territoire de cinquante mille habitants, environ 130 gigawattheures par an, toutes formes confondues. Cette production se décompose en deux composantes complémentaires : une part majoritaire d’électricité photovoltaïque — de l’ordre de 105 à 110 GWh par an — et une part significative de chaleur issue du solaire thermique, représentant environ 20 à 25 GWh par an. Ce n’est pas l’énergie qui dirige : c’est l’énergie du diurne, du geste local, du complément saisonnier, celle du bâtiment qui apprend à fonctionner avec la lumière, et non contre elle.
Dès lors, il faut distinguer deux mondes solaires.
Le premier est celui du photovoltaïque, fruit d’une sophistication extrême : il convertit la lumière en électricité grâce à une chaîne industrielle lourde et hautement technologique. Le second est celui du solaire thermique, qui exploite la chaleur du rayonnement solaire à l’aide de machines simples, robustes, presque ancestrales. Confondre ces deux univers brouille la compréhension du mix énergétique ; les opposer serait tout aussi maladroit. Dans un système sobre, il s’agit au contraire de les articuler : le photovoltaïque répond aux usages électriques légers et aux micro-activités quotidiennes ; le thermique couvre les besoins de chaleur basse température, dans les logements comme dans les ateliers.
Le photovoltaïque : une merveille industrielle dans un monde fragile
Le photovoltaïque est un joyau technologique… mais un joyau exigeant. Chaque panneau est le fruit d’une succession de processus industriels extrêmement précis. Contrairement à l’idée répandue selon laquelle “du sable suffit pour faire un panneau”, la réalité est autrement contraignante. Il faut d’abord du quartz d’une pureté exceptionnelle, puis du silicium métal fondu dans des fours électriques à plus de 2 000 °C, ensuite un silicium “qualité solaire” purifié chimiquement jusqu’à éliminer la quasi-totalité des impuretés. Viennent ensuite les lingots monocristallins, la découpe en wafers au fil diamanté, les étapes de dopage, de métallisation, d’encapsulation. Rien, dans cette chaîne, n’est simple. Rien n’est artisanal. Rien n’est low-tech.
Pourtant, la France n’est pas étrangère à cette technicité. Elle a déjà su produire des panneaux de A à Z, notamment via Photowatt dans les années 1990 et 2000. Elle possède la métallurgie, la robotique, la chimie fine, l’ingénierie nécessaires. Elle dispose même, et c’est un point souvent méconnu, de gisements de quartz haute pureté. Le BRGM, Imerys et plusieurs études géologiques européennes évoquent clairement l’existence de ressources françaises adaptées à la production de silicium métal et, potentiellement, à des filières photovoltaïques relocalisées. La matière première brute n’est donc pas un problème insurmontable : le quartz existe, il est exploité, et il peut être raffiné.
Mais cela ne suffit pas. Les étapes suivantes — purification avancée, wafers, cellules — restent aujourd’hui quasi entièrement concentrées en Asie, et principalement en Chine. La raison n’est pas technique, mais économique : une énergie très bon marché, des subventions massives, des économies d’échelle gigantesques, une stratégie d’État visant explicitement la domination mondiale. Dès 2015, les producteurs européens, même compétents, ont été balayés par des prix impossibles à concurrencer : les panneaux chinois arrivaient deux à quatre fois moins chers que les panneaux européens.
Dans un monde stable, ce choix de dépendance aurait pu sembler rationnel. Mais dans un monde marqué par la contraction énergétique, la géopolitique turbulente (doux euphémisme), la fragilité des chaînes logistiques et les risques d’interruption d’approvisionnement, ce raisonnement s’effondre. Une filière aussi stratégique que le photovoltaïque ne peut reposer sur des importations massives de produits ultra-techniques venus de milliers de kilomètres. Ce n’est pas une position tenable. Si le solaire doit jouer un rôle dans notre avenir, il doit l’assumer avec discernement, sobriété et autonomie progressive.
C’est pourquoi notre scénario limite volontairement l’extension du photovoltaïque. La production n’est pas éclatée sur les terres agricoles ou les espaces naturels, mais concentrée sur les toitures, les ombrières, les friches, les bâtiments existants. Les panneaux fournissent l’essentiel de la composante électrique du solaire, soit environ 105 à 110 GWh par an à l’échelle du territoire, réservés aux usages réellement nécessaires : petits moteurs, pompes, ateliers, systèmes de communication, usages diurnes. Ils ne servent ni à alimenter des usages superflus, ni à masquer une insoutenabilité structurelle.
Combien de panneaux pour produire 105 à 110 GWh ? La matérialité derrière les chiffres
Atteindre une production photovoltaïque de l’ordre de 105 à 110 GWh par an peut sembler abstrait. En réalité, cela suppose d’installer environ 105 à 120 mégawatts de puissance photovoltaïque, selon le facteur de charge retenu. Un mégawatt correspond à environ 2 500 panneaux standard de 400 Wc. En d’autres termes, un territoire de cinquante mille habitants devrait déployer de l’ordre de 260 000 à 300 000 panneaux photovoltaïques.
Derrière ces panneaux, il y a des dizaines de millions de wafers de silicium : un module typique contient environ soixante cellules, découpées dans des lingots purifiés. Cela représente de l’ordre de 15 à 18 millions de wafers pour ce territoire. En masse, cela correspond à plusieurs dizaines de milliers de tonnes de silicium cristallin — quantité très importante à cette échelle, mais étalée sur plusieurs décennies, et surtout largement récupérable via le recyclage.
Parce que rien n’est éternel : un panneau finit par s’user. Et c’est là que le solaire révèle l’un de ses atouts majeurs : il peut fonctionner en boucle quasi fermée. Le verre se recycle indéfiniment. L’aluminium également. Le silicium peut être réaffiné. Les métaux conducteurs peuvent être récupérés. Une filière photovoltaïque mature, correctement organisée, peut à terme s’appuyer sur son propre parc en fin de vie.
Le solaire thermique : la technologie robuste du monde d’après
Face au photovoltaïque, le solaire thermique raconte une histoire radicalement différente. Là où le PV est un concentré de haute technologie, le thermique est une machine d’une simplicité déconcertante : une plaque sombre, une vitre, un fluide caloporteur, une cuve isolée. Dans des habitats bien conçus, un système thermique peut couvrir une grande partie des besoins en eau chaude sanitaire, contribuer au chauffage, alimenter des ateliers, réduire la pression sur les réseaux électriques. Dans notre scénario, le solaire thermique apporte, pour le territoire de cinquante mille habitants, environ 20 à 25 GWh de chaleur par an, soit une fraction structurelle et non marginale de l’ensemble solaire. C’est une technologie localisable, transmissible, réparable, reproductible. Dans un monde matériellement contraint, elle devient une évidence.
Elle présente aussi l’avantage d’être intensément adaptée au stockage. L’électricité, pour être stockée, exige des batteries coûteuses et énergivores. La chaleur, elle, se stocke simplement : dans une cuve d’eau, dans un ballon, dans la terre, dans la masse des bâtiments. Le solaire thermique est l’allié naturel des stratégies low-tech de gestion saisonnière.
La juste place du solaire
Ainsi pensé, le solaire trouve son équilibre :
• Le photovoltaïque, concentré sur les toitures et usages indispensables, fournit l’essentiel de la composante électrique des ≈ 130 GWh solaires territoriaux.
• Le solaire thermique assure une part structurelle de la chaleur, stable, abondante, robuste, adaptée au stockage.
• Le recyclage, adossé à une filière circulaire, permet au système de durer sans dépendre de flux continus de matières premières.
• La sobriété, enfin, empêche la dérive productiviste qui transformerait le solaire en énième outil d’une croissance matérielle illimitée.
L’énergie solaire n’est pas la promesse d’un monde sans contraintes. C’est une énergie locale, architecturale, et qui, surtout, invite à repenser les usages, les rythmes, les saisons. Intégrée rationnellement dans un mix dominé par l’éolien, soutenue par des technologies low-tech, et articulée à une économie matérielle circulaire, elle devient l’une des composantes robustes d’un monde qui cherche à résister aux chocs.