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Mis sous très forte tension par les chocs fréquents et destructeurs, le système de santé ne peut plus reposer uniquement sur les professionnels. La résilience collective dépendra autant des compétences des soignants que de la capacité des citoyens à agir, comprendre, prévenir, secourir et s’organiser.
Une société qui ne maîtrise plus les bases de la santé devient bien trop vulnérable ; une société qui sait se soigner, prévenir, soutenir et réagir gagne des années d’espérance de vie collective.
Aujourd’hui, la formation sanitaire est largement compartimentée. Les médecins sont formés d’un côté, les infirmiers de l’autre, les secouristes ailleurs, les citoyens presque jamais. Les savoirs pratiques — gestion de la chaleur, premiers secours, hygiène de base, prévention des risques environnementaux, compréhension des systèmes de santé — sont peu transmis. Le système repose encore sur un modèle hospitalo-centré où le citoyen demeure passif, consommateur de soins plus qu’acteur de santé. Dans un contexte d’abondance énergétique et logistique, ce modèle tenait plus ou moins. Dans un monde instable, il s’effondre.
Demain, la formation sanitaire devra devenir un bien commun, partagé par tous.
Il faudra former non seulement des soignants, mais des communautés entières capables de réagir rapidement et de manière autonome. Cette transformation est aussi culturelle : elle suppose de sortir d’une vision technologique et centralisée de la santé pour revenir à l’essentiel, au geste, au savoir, à l’expérience, à la solidarité.
Pour les professionnels de santé, la priorité est la polyvalence.
Dans le présent, déjà, les soignants sont surspécialisés, dépendants de machines fragiles, d’une logistique industrielle, de diagnostics numériques. Cette hypertechnicité les rend performants dans un environnement stable, mais vulnérables dans un environnement dégradé. Une “école de santé” territoriale doit donc former des professionnels capables de pratiquer une clinique robuste : diagnostiquer sans scanner, stabiliser un patient lors d’une coupure d’électricité, gérer des afflux massifs, intervenir en contexte d’inondation ou de chaleur extrême, improviser avec peu de matériel, maintenir la continuité des soins.
Dans le futur, cette polyvalence deviendra incontournable — à quelques exceptions près. Certains métiers vitaux nécessitent une technicité extrême et ne peuvent être polyvalents : chirurgiens, anesthésistes, spécialistes de soins intensifs. Mais autour de ces métiers très spécialisés, une grande partie des professions de santé devra être capable de basculer entre plusieurs fonctions : soin, prévention, gestion de crise, santé environnementale, coordination communautaire, premiers secours avancés. La santé devient un écosystème, pas une pyramide.
La deuxième transformation concerne les savoirs des citoyens.
Aujourd’hui, l’immense majorité de la population ne connaît ni les gestes de premiers secours, ni les signes précoces de déshydratation, ni la manière de rafraîchir une pièce sans électricité, ni les bases de l’hygiène domestique, ni les gestes permettant de réduire les risques d’incendie, ni les conduites à tenir en cas d’inondation rapide. Cette ignorance collective est dangereuse. Une “école de santé” doit offrir à chacun — enfants, adultes, personnes âgées — un socle commun de compétences : premiers secours, gestion de chaleur, hygiène, soins simples, dépistage de base, repérage des vulnérabilités, connaissance des plans d’urgence, organisation de l’entraide.
Ces savoirs doivent se transmettre partout : écoles, maisons communes, centres de santé, tiers-lieux, ateliers populaires, jardins partagés, maisons de retraite, associations. Le savoir sanitaire doit cesser d’être rare. Il doit devenir un bien public, aussi indispensable que lire ou compter.
Le troisième pilier est celui de la santé environnementale. Les citoyens doivent comprendre le lien direct entre pollution de l’air, maladies cardiovasculaires, exposition à la chaleur, maladies respiratoires, qualité de l’eau, habitat, isolation, humidité, moisissures, aliments ultra-transformés, activité physique. La santé ne relève pas seulement des soins : elle est la conséquence du mode de vie, du territoire, des infrastructures, des matériaux, de l’alimentation. Une “école de santé” doit donc articuler savoirs médicaux et savoirs écologiques, car les deux sont inséparables dans un monde de limites biophysiques.
Le quatrième pilier concerne la préparation collective aux crises.
Cette préparation ne peut pas être militaire ni technocratique. Elle doit être communautaire, démocratique, coopérative. Les territoires ont besoin d’exercices réguliers : simulations de canicule extrême, organisation d’un refuge climatique, gestion d’un afflux massif en cas d’incendie ou d’inondation, distribution d’eau, soutien psychologique post-trauma, identification des personnes isolées. Ces exercices ne relèvent pas d’une paranoïa sécuritaire, mais d’un apprentissage vital pour réduire les morts évitables.
Enfin, la dernière dimension est culturelle. Une “école de santé” pour tous doit contribuer à construire une culture sanitaire lucide mais non anxiogène. Il ne s’agit pas de nourrir la peur, mais de nourrir la capacité à agir, comprendre, coopérer, prévenir, protéger. Une culture sanitaire résiliente est une culture où l’on ne se sent pas seul face au risque, où les savoirs sont partagés, où les gestes circulent, où l’entraide existe, où la responsabilité est collective.
Dans un monde de ruptures, transmettre ces savoirs devient une condition de survie sociale. Les soins ne seront plus seulement l’affaire des professionnels : ils devront, d’une manière ou d’une autre, devenir l’affaire de tous. Une société formée à la santé dans sa globalité sera bien plus capable de faire face qu’une société où l’on délègue entièrement les soins à des spécialistes. Cela ne signifie pas que nous devrions toutes et tous devenir médecins : cela signifie qu’un partage massif des connaissances peut renforcer collectivement notre capacité à encaisser les chocs.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Training Community Members in Public Health Research
Description d’un programme participatif où des membres de la communauté sont formés à la recherche en santé publique pour devenir partenaires équitables dans des projets locaux. Formation qui inclut développement de propositions, collecte de données et diffusion des résultats.
Community Training Institute for Health Disparities (CTIHD, 2025)
Présente un institut qui forme des communautés à participer à la recherche en santé, avec des principes de recherche participative (CBPR) pour réduire les inégalités.
Dossier “Agir pour la santé avec les citoyens” — Santé publique France (2025)
Ce dossier explore différentes formes de participation citoyenne dans les politiques et actions de santé publique, avec des exemples concrets de mobilisation
Health professionals for a new century: transforming education to strengthen health systems in an interdependent world (Lancet Commission, 2010)
Les professionnels de la santé pour un nouveau siècle : transformer l’éducation pour renforcer les systèmes de santé dans un monde interdépendant. Rapport de la Commission Lancet sur l’éducation des professionnels de santé, concept majeur pour une formation transdisciplinaire intégrée à la santé publique, à la prévention, à l’équité et à la résilience systémique.