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Dans l’imaginaire collectif, la forêt apparaît comme un refuge et un puits de carbone. Pourtant, cette représentation masque une réalité beaucoup plus complexe : toutes les forêts ne sont pas des puits, et nombre d’entre elles cessent même de l’être sous l’effet du dérèglement climatique. Comprendre ce qu’est réellement une forêt fonctionnelle — une forêt qui croît, résiste et stocke durablement — devient urgent !
Aujourd’hui, les forêts françaises et européennes montrent déjà leurs limites. Leur croissance ralentit, leur dépérissement progresse, leur vulnérabilité s’amplifie : sécheresses prolongées, canicules extrêmes, incendies incontrôlables, pullulations d’insectes, maladies, tempêtes plus violentes. Ces pressions combinées affaiblissent les arbres, réduisent la photosynthèse, accélèrent la mortalité et, par conséquent, diminuent la capacité de stockage du carbone. Le puits forestier européen s’effondre depuis les années 2010. Le GIEC le rappelle : la capacité mondiale de stockage biologique est elle-même menacée par le climat que nous avons provoqué. Autrement dit, la forêt n’est un puits que lorsqu’elle va bien.
Dans les décennies à venir, seuls les écosystèmes forestiers complexes, diversifiés et continuellement en croissance pourront maintenir un puits minimal.
Les plantations monospécifiques alignées, les coupes rases, les sols labourés et les exploitations intensives ne résisteront ni aux chocs climatiques, ni aux ravageurs, ni aux incendies. Les forêts simplifiées sont vulnérables par nature : elles s’effondrent toutes d’un bloc lorsque l’équilibre se rompt.
La notion de croissance continue devient donc centrale.
Une forêt n’est un puits que tant qu’elle croît véritablement : lorsque son volume de bois augmente, que sa biomasse s’étend, que son système racinaire se densifie, que ses sols s’enrichissent en humus. Lorsqu’elle stagne ou décline — sous l’effet de mauvaises pratiques ou du stress climatique — elle cesse de jouer son rôle régulateur. Une futaie régulière, coupée tous les 40 à 60 ans, n’est pas un puits : elle stocke temporairement du carbone avant de tout relâcher après la coupe ou la décomposition des résidus. Le cycle « planté-coupé » industriel ne correspond pas à un stockage durable.
À l’inverse, une forêt irrégulière, structurée en mosaïque d’âges, mélangée en essences, régénérée naturellement, éclaircie avec douceur et jamais rasée, constitue l’un des modèles les plus résilients.
Ses sols restent vivants, riches en matière organique, protégés par un couvert permanent. Sa diversité d’essences limite les ravageurs. Sa structure irrégulière amortit les chocs climatiques. Sa biodiversité joue le rôle d’un système immunitaire écologique. Surtout, elle croît en permanence : les arbres âgés cohabitent avec les jeunes, les clairières se referment, les strates se complexifient. Le carbone s’accumule lentement mais sûrement.
Le rôle carbone de la forêt ne se limite pas aux arbres.
Les sols forestiers représentent souvent le plus grand réservoir, parfois supérieur à la biomasse aérienne. L’humus, la microfaune, les racines mortes, les champignons stockent du carbone sur des décennies. Mais ce réservoir est fragile : un seul passage de machines lourdes, un labour, une coupe rase peuvent détruire des décennies d’accumulation. Une politique forestière adaptée repose donc aussi sur la protection des sols, sur la réduction radicale de la mécanisation lourde, sur des interventions légères, sur l’usage raisonné des chevaux de trait, et sur des cycles de gestion longs.
La forêt en croissance continue joue également un rôle hydrologique majeur.
Elle stabilise les sols, filtre l’eau, retient l’humidité, limite les crues, protège les nappes. Une ripisylve restaurée consolide les berges. Un massif feuillu tempère la chaleur environnante. Dans un monde marqué par les sécheresses, les forêts deviennent des infrastructures hydrauliques vitales, autant que des réservoirs de biodiversité.
Ce modèle forestier est incompatible avec les logiques de marchandisation du carbone.
Une forêt ne peut pas devenir une monnaie d’échange ou un actif financier destiné à compenser des émissions fossiles. Le carbone forestier n’est pas une excuse pour continuer à brûler du pétrole. Il s’agit d’un patrimoine écologique, d’un bien commun dont la gestion engage plusieurs générations.
Adopter la croissance continue comme principe directeur, c’est changer de rapport au temps. C’est renoncer à la logique de rendement immédiat et à l’illusion que le carbone se compte comme un solde bancaire. C’est choisir une sylviculture d’accompagnement fondée sur l’observation, la protection des sols, la diversité des essences…
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Schütz, J.-Ph. (1999) — Close-to-nature silviculture: is this concept compatible with species diversity?
Article scientifique abordant le concept de sylviculture proche de la nature, son histoire, ses principes et son importance pour favoriser diversité, résilience et croissance des forêts irrégulières.