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Dans le débat sur les puits de carbone, rares sont les solutions capables d’offrir simultanément un stockage durable, une amélioration tangible des sols, une compatibilité avec la sobriété énergétique et une robustesse réelle face aux crises logistiques à venir. Le biochar fait partie de ces exceptions. Ce n’est pas une innovation récente, mais un savoir-faire ancien, longtemps pratiqué puis oublié, aujourd’hui réinterprété à la lumière des contraintes climatiques et écologiques.
Le biochar consiste à transformer une partie de la biomasse issue de la photosynthèse en un carbone solide, chimiquement stable, capable de résister à la décomposition biologique pendant des siècles, tout en contribuant à la fertilité des sols.
Le principe repose sur la pyrolyse, un procédé qui diffère fondamentalement de la combustion.
La biomasse est chauffée à haute température dans un milieu pauvre en oxygène, ce qui empêche l’oxydation complète du carbone en dioxyde de carbone. Une partie du carbone est alors libérée sous forme de gaz et de vapeurs, tandis qu’une autre se transforme en un matériau solide, poreux et très stable : le biochar. Là où le bois mort, les résidus agricoles ou la matière organique fraîche se décomposent en quelques années ou décennies, retournant rapidement leur carbone à l’atmosphère, le biochar résiste à la minéralisation. Les célèbres « terres noires » amazoniennes, les terra preta, en apportent une preuve archéologique saisissante : plus d’un millénaire après leur production, le carbone qu’elles contiennent est encore présent dans les sols.
Cette stabilité confère au biochar un statut particulier parmi les dispositifs de retrait du carbone atmosphérique.
Il permet de détourner durablement une fraction du flux naturel du carbone, capté par la photosynthèse, pour le transformer en un stock solide, localisé et peu vulnérable aux aléas climatiques. Toutefois, cette promesse ne peut être évaluée indépendamment des conditions concrètes de fabrication et des infrastructures qu’elle mobilise.
Contrairement à d’autres technologies de capture du carbone, le biochar ne nécessite pas intrinsèquement de grandes installations industrielles centralisées. Sa production peut être envisagée à petite ou moyenne échelle, au sein de fermes, d’ateliers, de régies territoriales ou de structures coopératives, à l’aide de dispositifs relativement simples. Fours améliorés, foyers de type batch-box adaptés à la pyrolyse, micro-pyrolyseurs agricoles ou unités modulaires locales permettent de produire du biochar à partir de biomasse disponible sur place. Cette possibilité d’une production distribuée s’inscrit pleinement dans une logique de résilience territoriale et de sobriété énergétique, en réduisant la dépendance à des chaînes logistiques longues et vulnérables.
Mais cette apparente simplicité ne doit pas être confondue avec une absence d’exigence technique.
Une pyrolyse mal maîtrisée peut générer des émissions importantes de gaz toxiques et de composés organiques indésirables. Des fuites de monoxyde de carbone, de méthane, de goudrons ou d’hydrocarbures aromatiques polycycliques représentent à la fois un risque sanitaire pour les opérateurs et un risque climatique. Le low-tech ne signifie pas l’approximation. Produire du biochar de manière soutenable suppose un minimum de confinement, un contrôle des températures, une combustion secondaire des gaz émis et une formation rigoureuse des personnes impliquées. Un feu ouvert improvisé ne constitue ni une solution climatique crédible ni une pratique acceptable du point de vue de la santé publique.
Entre l’artisanat mal contrôlé et l’industrialisation lourde, existe un modèle intermédiaire particulièrement pertinent à l’échelle des territoires sobres. Des micro-unités de pyrolyse, fixes ou conteneurisées, alimentées par des flux locaux de biomasse et capables de valoriser les gaz produits pour auto-entretenir le procédé, permettent de limiter les émissions polluantes tout en conservant une gouvernance locale de la ressource. À l’inverse, les grandes unités industrielles centralisées posent un problème structurel majeur. Elles exigent des volumes massifs et continus de biomasse, induisant transport, concurrence d’usages et pression accrue sur les écosystèmes forestiers et agricoles, au risque d’annuler les bénéfices climatiques recherchés.
La question centrale devient alors celle des quantités de biomasse réellement mobilisables.
Le potentiel du biochar est strictement borné par une contrainte physique incontournable : la biomasse durablement disponible est limitée. Produire une tonne de biochar nécessite plusieurs tonnes de biomasse sèche, souvent entre trois et cinq selon les rendements et la nature des matières premières. Cette transformation permet de stabiliser quelques tonnes équivalent CO₂, mais au prix d’un prélèvement réel sur les flux biologiques du territoire.
À l’échelle d’un territoire de cinquante mille habitants, même un objectif modeste de stockage par habitant représente rapidement des dizaines de milliers de tonnes de biomasse sèche à mobiliser chaque année. Une telle quantité ne peut provenir que d’une gestion forestière très fine, de la valorisation de tailles douces, de haies, de rémanents réellement excédentaires, de bois non utilisable en œuvre ou de sous-produits agricoles ne compromettant ni la fertilité des sols ni la biodiversité. Toute dérive vers une exploitation massive ou systématique conduirait aux mêmes impasses que celles observées dans d’autres filières bioénergétiques industrialisées.
C’est pourquoi le biochar ne peut en aucun cas être envisagé comme une solution de compensation globale des émissions, ni comme un substitut à la sobriété.
Son intérêt climatique dépend entièrement de la disponibilité durable de biomasse, elle-même contrainte par la compétition entre usages alimentaires, forestiers, écologiques et énergétiques. Le biochar n’a de sens que dans un cadre strict de biomasse raisonnée, locale et écologiquement encadrée. Reconnaître cette limite n’affaiblit pas la solution ; c’est au contraire la condition de sa crédibilité.
Au-delà de la question du carbone, le biochar trouve une partie essentielle de sa valeur dans ses effets agronomiques.
Sa structure poreuse améliore la rétention en eau, stabilise les nutriments, augmente la capacité d’échange cationique et favorise l’activité microbienne des sols. Dans un contexte de sécheresses répétées, d’érosion accrue, de vagues de chaleur et de ruptures hydriques, ces propriétés deviennent stratégiques. Le biochar n’est pas un accélérateur de rendements, mais un stabilisateur écologique. Il réduit la vulnérabilité des sols et amortit les chocs climatiques, contribuant ainsi à la sécurité alimentaire dans un monde plus instable.
La durabilité du stockage du carbone constitue néanmoins son atout distinctif majeur.
Selon les conditions de production, d’incorporation et la nature des sols, une fraction importante du carbone contenu dans le biochar reste stable pendant plusieurs siècles, parfois plus d’un millénaire. Il devient alors possible de constituer un puits anthropique cohérent, fondé sur un cycle simple : le carbone est capté par la photosynthèse, transformé par pyrolyse, puis stocké localement sous forme solide dans les sols. Ce cycle demeure vertueux tant qu’il respecte les limites écologiques et agronomiques du territoire.
Cependant, cette vision doit être nuancée par un point de vigilance essentiel, souvent mis en avant par des auteurs critiques comme George Monbiot.
Le bilan climatique du biochar ne peut être évalué uniquement à partir du carbone solide stocké. Il dépend aussi des émissions indirectes de gaz à effet de serre associées à sa production et à son utilisation, en particulier le méthane et le protoxyde d’azote. Lors de la phase de pyrolyse, des dispositifs mal conçus ou mal exploités peuvent laisser s’échapper du méthane non oxydé. Compte tenu du pouvoir de réchauffement très élevé de ce gaz à court terme, même des fuites modestes peuvent réduire significativement le bénéfice climatique attendu. Cette critique vise surtout les systèmes artisanaux ou semi-ouverts dépourvus de post-combustion efficace des gaz.
Un second enjeu concerne les émissions de protoxyde d’azote après l’incorporation du biochar dans les sols. Les études disponibles montrent des résultats contrastés. Dans certains contextes, le biochar réduit les émissions de N₂O en améliorant la structure du sol et en limitant les pertes azotées. Dans d’autres, notamment lorsque les sols sont riches en azote ou mal gérés, il peut au contraire modifier les processus microbiens de nitrification et de dénitrification de manière défavorable. Ces incertitudes rappellent que le biochar n’est pas climatiquement vertueux par nature. Son efficacité dépend étroitement du système agricole dans lequel il s’insère et des pratiques qui l’accompagnent.
Ces critiques ne disqualifient pas le biochar, mais elles en renforcent les exigences.
Un puits de carbone ne peut être évalué indépendamment des flux gazeux qu’il modifie. Pour conserver sa cohérence climatique, le biochar doit être produit dans des installations limitant strictement les émissions de méthane et utilisé dans des systèmes agricoles sobres en azote, biologiquement actifs et attentifs aux équilibres microbiens. Sans ces conditions, le risque existe de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
Pour que la filière reste authentiquement soutenable, deux dérives opposées doivent donc être évitées.
La première consiste à l’industrialiser massivement, en mobilisant des flux de biomasse déraisonnables et des infrastructures lourdes, reproduisant des logiques extractives incompatibles avec la résilience. La seconde consiste à la réduire à des expérimentations marginales ou folkloriques, sans maîtrise technique ni impact réel. Entre ces deux écueils se situe un modèle exigeant mais réaliste : une production distribuée, modérée, techniquement encadrée, intégrée à un plan de gestion écologique de la biomasse, reposant sur la formation des acteurs locaux et une traçabilité claire.
Dans chaque territoire, une telle filière pourrait s’adosser à la sylviculture d’accompagnement, aux fermes agroécologiques, aux ateliers low-tech et aux chantiers de taille douce. Le biochar deviendrait alors un outil polyvalent, à la fois puits de carbone, améliorateur de sols, support de compostage, matériau de filtration, composant de substrats horticoles, renfort pour les terres crues ou élément de stockage thermique dans certains dispositifs sobres.
Le biochar n’a sans doute pas la panacée. Mais il possède une qualité rare : la robustesse. Parce qu’il s’appuie sur des cycles biologiques fondamentaux, qu’il mobilise des technologies simples mais exigeantes, parce qu’il se stocke localement sans dépendance critique, et enfin parce qu’il améliore ce qui constitue la base même de toute autonomie alimentaire : les sols. Cette robustesse vaut bien davantage que des promesses abstraites de volumes de carbone retiré.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Woolf et al. (2010) — Sustainable biochar to mitigate global climate change (Nature Communications)
Cette étude montre que le biochar n’a un impact climatique positif que dans des systèmes durables, avec biomasse raisonnée et effets indirects maîtrisés.
Biochar for Soil Carbon Sequestration: Current Knowledge, Mechanisms, and Future Perspectives (2023)
Revue scientifique ouverte sur le rôle du biochar dans la séquestration du carbone : propriétés physico-chimiques, mécanismes de stabilisation dans les sols et pistes de recherche prioritaires.
Long-term biochar and soil organic carbon stability – Evidence from field experiments in Germany (2024)
Étude de terrain sur plus de dix ans montrant que le biochar peut augmenter la teneur en carbone organique du sol durablement, mais que la stabilité dépend fortement du type de sol.
A 2-year biochar addition enhances soil carbon sequestration and aggregate dynamics (2024)
Expérimentation récente démontrant que l’ajout de biochar augmente le stock de carbone dans les fractions fines du sol, mais que son efficacité dépend des interactions racines-microbes.
Biochar stability and impact on soil organic carbon mineralization (2022)
Analyse montrant que la stabilité du biochar dans le sol varie selon la température de pyrolyse et la texture du sol, avec moins de minéralisation à haute température.
Biochar increases soil carbon pools: global meta-analysis (2021)
Méga-analyse mondiale basée sur presque 600 comparaisons qui conclut que le biochar augmente significativement différents pools de carbone dans les sols, mais avec forte variabilité selon les contextes.
Biochar improves soil organic carbon stability via microbial community structuring (2023)
Étude open-access montrant que le biochar stimule l’accumulation de carbone organique au sol et réduit la minéralisation, en modifiant la communauté microbienne.
Biochar promotes soil aggregate stability and carbon sequestration (2023)
Travail de terrain montrant que le biochar améliore la stabilité des agrégats du sol, ce qui favorise la séquestration durable de carbone organique.
The impacts of biochar on carbon sequestration, soil processes, and microbial communities (2025)
Revue récente synthétisant les effets du biochar sur la séquestration, les effets sur les processus microbiens et la réduction de la dégradation du carbone organique.