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Dans un territoire résilient, le traitement des eaux usées ne vise pas seulement à éviter la pollution : il devient un levier majeur pour refermer les cycles biogéochimiques — notamment ceux de l’azote, du phosphore, du potassium, du carbone organique, mais aussi de l’eau elle-même.
Chaque flux sortant (urines, fèces, eaux grises) contient des éléments précieux que l’industrie agricole actuelle extrait à grands frais, mais que la société urbaine rejette sans ménagement.
Restaurer ces flux, les rediriger, les valoriser localement, c’est construire une agriculture sobre, une autonomie fertilisante, et une écologie enracinée dans les cycles du vivant.
Les urines humaines, qui représentent à elles seules 90 % de l’azote, 60 à 70 % du phosphore et une grande partie du potassium contenus dans les eaux usées domestiques, peuvent être collectées séparément grâce à des toilettes à séparation d’urine (mais il y débat sur ce point, voir notre note en bas de page). Après dilution (généralement à 1:3 ou 1:5), elles peuvent être utilisées directement comme engrais azoté liquide pour les cultures maraîchères, les arbres fruitiers ou les prairies. Séchées ou stabilisées par stockage anaérobie (minimum 1 à 2 mois), elles deviennent inodores et sûres d’un point de vue sanitaire. Des expérimentations comme le programme OCAPI en Île-de-France ou des projets pilotes au Niger, au Népal ou en Suède ont démontré leur efficacité pour substituer aux engrais de synthèse tout en limitant les pollutions azotées des milieux aquatiques.
Les fèces, de leur côté, contiennent du carbone, du phosphore, des oligoéléments, mais également des pathogènes. Elles exigent donc un traitement plus long avant réutilisation. Une solution robuste et éprouvée est le compostage en mélange avec des matières végétales riches en carbone (sciure, broyat, paille, feuilles mortes). Le processus thermophile (55–65 °C) permet de détruire les germes pathogènes, d’inactiver les œufs d’helminthes, et de stabiliser la matière organique en un compost mature, comparable à un amendement agricole. Ce compost peut être utilisé pour améliorer la fertilité des sols, notamment sur des parcelles vivrières non destinées à la vente ou sur des cultures non alimentaires (forêts comestibles, vergers familiaux, etc.).
Les eaux grises, quant à elles, une fois séparées des eaux noires, peuvent être facilement traitées par des systèmes locaux : filtres plantés, phytoépuration, bassins de lagunage, voire infiltration dans des haies ou buttes de culture. Ce traitement permet non seulement d’épurer l’eau (matières organiques, détergents biodégradables), mais aussi de restaurer l’humidité des sols, d’alimenter des zones humides artificielles, ou de soutenir la recharge lente des nappes en zone perméable.
L’art de boucler les cycles, dans cette perspective, consiste à :
- réintroduire localement les nutriments exportés par l’alimentation ;
- régénérer les sols vivants, au lieu de les appauvrir année après année ;
- limiter les pollutions azotées ou phosphorées des rivières ;
- diminuer la dépendance aux intrants agricoles fossiles;
- et retrouver une souveraineté locale sur la fertilité.
Ces systèmes peuvent être organisés de façon collective (zones de compostage partagées, toilettes à séparation dans des écoles, écovillages, hameaux agricoles) ou individuelle, en particulier là où les réseaux centralisés sont inexistants ou en mauvais état. Leur mise en œuvre exige une sensibilisation (à l’hygiène, à l’usage correct des toilettes sèches), une logistique adaptée (transport des urines ou matières sèches), et parfois une réglementation locale spécifique — mais leur potentiel est immense.
Refermer les cycles de l’eau, de l’azote et du phosphore à l’échelle d’une commune, ce n’est pas seulement une réponse technique : c’est une manière de retrouver un équilibre avec le milieu, de sortir du modèle linéaire (prendre–utiliser–rejeter) pour entrer dans une économie circulaire enracinée dans la terre, les saisons, les usages agricoles locaux.
NOTE – Séparation ou non séparation ?
Dans les projets de bouclage local des cycles biogéochimiques, une question technique récurrente divise les praticiens : faut-il séparer les urines et les fèces dès la source, ou bien composter l’ensemble dans un système unifié ? Les toilettes sèches à séparation permettent de recueillir l’urine, très riche en azote, phosphore et potassium, et de l’utiliser comme engrais liquide après un simple stockage ou une dilution. Ce procédé présente de nombreux avantages : il diminue considérablement le volume à composter et facilite l’hygiénisation. Dans les foyers motivés, les microfermes ou les projets agricoles, cette solution séductrice permet un recyclage rapide et efficace des nutriments. Mais elle suppose un usage précis — notamment en position assise — et une double logistique, parfois difficile à mettre en œuvre dans des lieux publics, des écoles ou des contextes collectifs où les erreurs d’usage peuvent être fréquentes.
À l’inverse, le compostage unifié, qui ne sépare pas les flux mais les intègre dans un même bac avec ajout de matière carbonée (copeaux, paille, sciure), se révèle plus robuste en contexte collectif. Il demande peu d’explications, accepte les aléas, et produit au final un compost riche, équilibré et humifié, à condition que le processus soit correctement conduit. Il nécessite néanmoins un temps de maturation plus long, un bon équilibre carbone/azote pour éviter les pertes par volatilisation, et une vigilance accrue en matière d’hygiénisation.
Chaque approche a donc ses avantages : la première privilégie l’efficacité agronomique et la réutilisation rapide de l’urine, la seconde favorise la simplicité, la pédagogie et l’autonomie collective. Dans une perspective de résilience territoriale, ces deux modèles ne s’opposent pas : ils peuvent coexister, selon les lieux, les usages, les cultures locales. On pourra ainsi privilégier la séparation dans les habitations volontaires ou les fermes familiales, et opter pour le compostage unifié dans les écoles, les ateliers, les écoquartiers ou les campements temporaires.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Simha & Ganesan (2017) — Ecological Sanitation and Nutrient Recovery from Human Urine
Analyse scientifique des technologies pour la récupération des nutriments à partir d’urine humaine, avec évaluation des bénéfices en termes de risques sanitaires et d’efficacité fertilisante.
Harder et al. (2019) — Recycling nutrients contained in human excreta to agriculture
Revue qui explore comment les excréta humains (urine + fèces) peuvent être gérés pour récupérer N, P, K, avec des modèles de conception de systèmes et recommandations pour maximiser la récupération.
Oteng-Peprah et al. (2018) — Greywater characteristics, treatment systems, reuse
Revue complète des caractéristiques des eaux grises, des technologies disponibles pour leur traitement et des modalités de réutilisation (irrigation, recharge).
Arden et al. (2018) — Constructed wetlands for greywater recycle and reuse
Article scientifique sur l’utilisation de zones humides construites pour traiter et recycler les eaux grises, avec discussion des performances et limitations des systèmes.