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Dans le débat climatique, peu de notions sont à la fois aussi centrales et aussi mal comprises que celle de removal. Le terme est désormais omniprésent dans les stratégies d’entreprises, les feuilles de route étatiques et les scénarios de “neutralité carbone”. Il est mêlé à des images de forêts plantées, de projets agroforestiers, de machines futuristes censées aspirer le CO₂ de l’air… Mais derrière ce vocabulaire vague, il existe une réalité physique très précise : le removal désigne le fait de retirer du CO₂ déjà présent dans l’atmosphère et de le stocker durablement dans un réservoir relativement stable, pendant des décennies, des siècles, voire davantage. Il ne s’agit ni de “compenser” ses émissions à coup de projets lointains, ni d’éviter d’émettre ; il s’agit, littéralement, de nettoyer partiellement l’atmosphère.
Aujourd’hui, cette distinction est presque toujours brouillée. Dans les discours publics, on mélange réduction des émissions, évitement, compensation et removal comme s’il s’agissait de variantes d’une même opération. Réduire les émissions, c’est empêcher du CO₂ d’entrer dans l’atmosphère. Éviter des émissions, c’est ne pas produire une activité qui en aurait généré. Compenser, le plus souvent, revient à financer un projet censé absorber du carbone quelque part, souvent sans garantie solide. Le removal, lui, consiste à intervenir après coup, sur un stock déjà présent, en retirant du carbone de l’air pour le placer dans un réservoir plus stable : biomasse, sols, matériaux durables, carbone minéralisé.
Cette précision n’est pas un luxe conceptuel.
Elle détermine ce que l’on peut raisonnablement attendre — ou ne pas attendre — de ces puits. Dans la situation actuelle, les puits naturels (forêts, sols, océans) absorbent encore environ la moitié des émissions humaines de CO₂. Mais cette capacité est mise sous pression par le dérèglement climatique lui-même : sécheresses, incendies, dépérissements forestiers, acidification des océans, désoxygénation, érosion des sols. Un puits naturel n’est pas un coffre-fort : c’est un système vivant, dynamique, vulnérable. Plus le climat se détraque, plus ces puits deviennent instables. Compter sur eux comme sur une variable d’ajustement infinie pour compenser la poursuite d’un modèle fossile est une illusion dangereuse.
Il est donc essentiel de lever une ambiguïté majeure. La neutralité carbone ne peut pas consister à « équilibrer » des émissions humaines par l’absorption spontanée de puits naturels déjà existants.
Ces puits ne sont ni disponibles, ni excédentaires : ils jouent un rôle vital dans la régulation du climat et sont déjà mis en tension par le dérèglement en cours. Les considérer comme une réserve mobilisable revient à entamer le capital du vivant.
Une neutralité carbone rigoureuse ne peut reposer que sur des actions anthropiques de removal, c’est-à-dire sur des dispositifs intentionnels, additionnels et mesurables, mis en place spécifiquement pour retirer du CO₂ de l’atmosphère et le stocker durablement.
Les puits naturels existants doivent être protégés et restaurés pour eux-mêmes, non utilisés pour compenser la poursuite d’émissions évitables.
Dans un monde futur à +2,5 °C, +3 °C ou davantage, cette illusion se retourne contre nous. Une forêt en stress hydrique chronique, attaquée par des insectes et des champignons, peut passer du statut de puits à celui de source de carbone en quelques années. Une tourbière asséchée peut relâcher des dizaines d’années de stockage en quelques saisons. Un sol mal protégé, soumis à la chaleur et au retournement, perd rapidement son carbone organique. Dans ce contexte, le removal n’est jamais acquis : il est constamment menacé par les conditions mêmes qu’il prétend corriger.
À cette vulnérabilité climatique s’ajoute une limite matérielle évidente : la compétition entre les usages des terres.
Planter des milliards d’arbres, étendre massivement les surfaces dédiées au stockage de carbone ou mobiliser des quantités gigantesques de biomasse pour produire du biochar se heurte à trois réalités : la nécessité de nourrir les populations, l’urgence de préserver et restaurer la biodiversité, et la finitude des espaces disponibles. On ne peut pas transformer la planète entière en “infrastructure de captage” sans détruire ce qu’on prétend sauver. Le removal s’inscrit dans des territoires finis, habités, déjà très sollicités.
C’est là que surgit le risque majeur attaché au removal : le risque moral, ou moral hazard.
En promettant qu’il sera possible de capturer demain ce que l’on émet aujourd’hui, on offre un prétexte à la procrastination. États, grandes entreprises, secteurs très émetteurs peuvent alors se raconter qu’ils n’ont pas besoin de transformer en profondeur leurs activités, puisqu’un jour des forêts, des sols ou des machines s’occuperont de tout. Le removal devient alors une assurance imaginaire : il sert à retarder la réduction réelle des émissions. Plus on avance dans cette direction, plus l’écart se creuse entre les promesses inscrites dans les bilans carbone et la physique réelle des puits.
Pour mettre un terme à cette fuite en avant, deux éléments doivent être posés clairement.
Le premier est que la sobriété radicale constitue la condition préalable à tout scénario sérieux. Le gros des efforts doit porter sur la réduction drastique des émissions : arrêt des infrastructures fossiles, transformation des systèmes de transport, de l’agriculture, de l’industrie, de l’habitat, relocalisation des productions, low-tech, baisse des consommations matérielles superflues. Le removal n’intervient qu’en bout de chaîne, pour gérer les émissions résiduelles réellement incompressibles : certains procédés industriels, une partie de l’agriculture, quelques usages médicaux ou techniques qui ne peuvent pas être complètement décarbonés. Tant que cette hiérarchie n’est pas admise, le removal reste un paravent.
Le second point est que le stockage doit être aussi durable que possible. Tout stockage ne se vaut pas. Un carbone stocké dans une forêt homogène vulnérable au feu ou aux scolytes ne représente pas la même garantie qu’un carbone minéralisé dans un matériau stable, ou incorporé dans du bois d’œuvre à longue durée de vie. Un enrichissement carboné des sols n’est un puits que si ces sols sont durablement protégés, non retournés, non artificialisés. La notion de durée compte : certaines formes de stockage jouent à l’échelle de quelques décennies, d’autres à l’échelle de plusieurs siècles, d’autres encore à l’échelle géologique. Le mot “removal” doit donc toujours être accompagné de la question : pour combien de temps, et dans quelles conditions ?
À partir de là, un autre imaginaire devient possible.
Au lieu de rêver de machines gigantesques capables d’aspirer à elles seules toutes les erreurs du passé, on peut penser le removal comme un ensemble de pratiques territoriales : forêts en croissance continue plutôt que plantations en rotation courte, haies et bocages, ripisylves, zones humides restaurées, agroforesterie, sols vivants, biochar produit à partir de biomasse excédentaire, bois d’œuvre incorporé dans des bâtiments durables, stockage minéral modeste mais bien situé. Dans ce cadre, le removal n’est plus un prétexte à la fuite en avant, mais une composante d’une politique de paysage, d’agriculture et de matériaux articulée à la sobriété.
C’est la logique du scénario que nous explorons ici : d’abord une trajectoire de décroissance énergétique et matérielle, d’allègement des pressions sur les puits naturels, de réduction massive des émissions. Ensuite, un maillage diversifié de puits biologiques et anthropiques, dont le rôle est d’absorber ce qui reste, et seulement cela. Enfin, une vigilance politique et scientifique permanente pour mesurer ce qui est réellement stocké, sur quelles surfaces, avec quelles vulnérabilités, et à quel horizon temporel.
Dans ce cadre, le removal cesse d’être une promesse magique. Il devient une responsabilité lourde, une attention portée aux dynamiques lentes du vivant et des matériaux, et une manière d’accepter que l’on ne pourra pas effacer d’un geste ce qui a été accumulé pendant deux siècles de combustion fossile.
Comprendre cela, c’est sortir du fantasme d’une neutralité carbone facile. C’est accepter que la seule voie réaliste passe par la sobriété profonde, puis par un travail patient sur les puits. C’est aussi la condition pour que la suite de ce volet — forêt en croissance continue, haies et agroforesterie, biochar, bois d’œuvre, stockage minéral — soit lue pour ce qu’elle est : non pas un catalogue de solutions miracles, mais une exploration des marges de manœuvre réelles dont nous disposons pour, un peu, alléger la charge de carbone qui pèse déjà sur l’atmosphère.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Friedlingstein et al. (2024) — Global Carbon Budget
Référence annuelle qui synthétise les flux mondiaux de CO₂, la part absorbée par les puits naturels et les incertitudes croissantes sur leur stabilité.
IPCC AR6 — WG1, Chapitre 5 : Global carbon and biogeochemical cycles (2021)
Présentation la plus complète des cycles du carbone, des puits (océans, forêts, sols) et de leurs vulnérabilités physiques face au réchauffement.
European Environment Agency — Europe’s land carbon sink declines, but its potential stays high (2025)
Rapport de l’Agence européenne de l’environnement montrant que les forêts et terres européennes absorbent moins de CO₂ que prévu, ce qui met en question la dépendance aux puits naturels dans les stratégies climatiques.
Asynchronous carbon sink saturation in African and Amazonian tropical forests
Démontre que certaines forêts tropicales passent progressivement de puits à source de CO₂, sous l’effet de la mortalité accrue et des stress climatiques.
Canadell & Raupach (2008) — Managing forests for climate mitigation (Science)
Clarifie la différence entre réduction, évitement et removal, et critique la vision simpliste consistant à planter massivement pour “compenser”.
Fuss et al. (2018) — Negative emissions — Part 1 (Environmental Research Letters)
Synthèse majeure sur les options de captage et stockage du CO₂ (biologiques et technologiques) : potentiels réels, coûts, contraintes et risques.
Smith et al. (2016) — Biophysical and economic limits to negative CO₂ emissions (Nature Climate Change)
Montre que des removals massifs entreraient vite en conflit avec l’alimentation, la biodiversité et l’usage des terres — limites structurelles fortes.
Woolf et al. (2010) — Sustainable biochar to mitigate global climate change (Nature Communications)
Référence sur le biochar : stabilité du carbone dans les sols, co-bénéfices agronomiques — mais limites d’échelle et d’approvisionnement.
Matthews & Caldeira (2008) — Stabilizing climate requires near-zero emissions (GRL)
Résultat fondamental : même avec du removal, le climat ne se stabilise que si les émissions chutent presque à zéro — il ne remplace pas la réduction.