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L’époque contemporaine est dominée par une promesse : celle d’un monde optimisé par le numérique. Les plateformes, l’informatique en nuage, les objets connectés, la vidéosurveillance intelligente, l’intelligence artificielle et les infrastructures de télécommunication formeraient l’ossature d’une nouvelle société plus efficace, plus rapide, plus fluide, plus… « sûre » (?). Pourtant, derrière cette utopie technique, se cache une réalité plus sombre : une forme d’ébriété numérique qui mobilise des quantités croissantes d’énergie, de métaux, d’eau et d’électricité, au point d’être devenue l’un des angles morts majeurs de la transition écologique.
Le numérique mondial — en intégrant la fabrication des équipements, leur usage, les réseaux et les centres de données — représentait déjà environ 3 à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre à la fin des années 2010, soit un ordre de grandeur comparable, voire supérieur, à celui de l’aviation civile. Il concentre également une part significative de la consommation mondiale d’électricité, généralement estimée entre 7 et 10 % selon les périmètres retenus.
Surtout, malgré les gains d’efficacité énergétique, l’empreinte globale du numérique continue de croître, sous l’effet de l’augmentation rapide des usages, du renouvellement accéléré des équipements et de la multiplication des infrastructures. Cette dynamique rend illusoire l’idée d’une « dématérialisation » vertueuse : loin de faire disparaître les impacts, le numérique les déplace et les rend moins visibles, en les externalisant vers des chaînes d’extraction minière (cobalt, lithium, nickel), des usines d’assemblage majoritairement situées en Asie, et des centres de données dont les besoins énergétiques et hydriques posent déjà des tensions locales croissantes.
L’exemple de la Chine est révélateur.
Une étude menée par Greenpeace et l’université North China Electric Power a montré que les centres de données du pays ont émis 99 millions de tonnes de CO₂ en 2018, soit l’équivalent de vingt et un millions de voitures. Et cette tendance n’est nullement isolée : les États-Unis, l’Inde, l’Europe voient également exploser la demande en infrastructures numériques lourdes. À cela s’ajoutent les usages individuels : un simple courriel, selon l’ADEME, représente environ 19 grammes de CO₂e ; une heure de streaming, entre 50 et 60 grammes. Vue à l’échelle mondiale, l’économie de l’attention devient une économie du carbone.
Mais il serait trop simple d’en conclure qu’il faudrait « arrêter Internet ».
Internet lui-même n’est pas le problème ; ce sont nos usages, l’architecture industrielle qui les soutient, et l’idéologie implicite selon laquelle tout gain de vitesse, de confort ou de connectivité serait un progrès. L’ébriété numérique désigne précisément ce basculement : le moment où l’usage du numérique cesse d’apporter un bénéfice collectif pour devenir une fuite en avant techniquement brillante, mais écologiquement délétère.
Les causes profondes ne sont pas mystérieuses. D’un côté, la durée de vie des appareils se réduit, encouragée par l’obsolescence logicielle et des modèles économiques centrés sur le renouvellement permanent. De l’autre, les usages se multiplient, portés par une culture de la disponibilité immédiate : vidéo en haute résolution, visioconférences permanentes, stockage massif sur le cloud, jeux en ligne, réseaux sociaux en continu. L’effet rebond joue ici à plein : plus les outils sont performants, plus nous consommons. Les progrès d’efficacité énergétique sont systématiquement dépassés par la croissance des usages.
À cela s’ajoute depuis quelques années un nouveau facteur d’emballement : l’intelligence artificielle.
Les systèmes d’IA, notamment les grands modèles de langage et les IA génératives, mobilisent des infrastructures matérielles d’une ampleur inédite : datacenters hyper-denses, puces spécialisées, refroidissement liquide, réseaux fibrés ultra-rapides et alimentation électrique constante. L’entraînement d’un modèle majeur consomme déjà plusieurs gigawattheures d’électricité et des millions de litres d’eau pour le refroidissement. Mais ce n’est que le début : ce qui fixe désormais l’empreinte écologique de l’IA, ce n’est plus l’entraînement, mais l’usage généralisé — c’est-à-dire la multiplication de milliards de requêtes quotidiennes, chacune nécessitant une puissance de calcul considérable.
Le mythe de “l’IA écologique”, souvent brandi dans les discours, repose sur des cas marginaux où l’IA permet d’optimiser une consommation énergétique locale.
Mais dans l’immense majorité des cas, les usages de l’IA génèrent davantage d’impact qu’ils n’en évitent. La logique de productivité infinie, de recommandation permanente, de personnalisation algorithmique, conduit à une explosion du volume total de calcul. Les bénéfices ponctuels ne compensent ni l’énorme consommation électrique, ni l’usage massif des métaux critiques, ni les besoins en refroidissement. Une IA peut aider à modérer la consommation d’un bâtiment ; mais des centaines de millions d’utilisateurs faisant tourner quotidiennement des modèles lourds créent une charge écologique sans commune mesure.
Face à cette situation, la question n’est pas de savoir si nous devons renoncer au numérique. Elle est de déterminer quelle place nous voulons lui donner dans une société soutenable, et quels usages méritent réellement d’être préservés.
La piste la plus féconde, à notre sens, n’est ni l’abstinence, ni la fuite en avant, mais une véritable sobriété numérique. Celle-ci ne signifie pas le renoncement à la « modernité », mais une redéfinition des priorités.
Le premier pilier de cette sobriété concerne les équipements.
Il va s’agir d’allonger radicalement la durée de vie des appareils, de rendre obligatoire la réparabilité, de généraliser la modularité, et de repenser l’architecture logicielle pour éviter les mises à jour destructrices. Un smartphone utilisé six ou sept ans émet deux à trois fois moins qu’un smartphone remplacé tous les deux ans. L’enjeu n’est pas technique, mais culturel et commercial.
Le deuxième pilier concerne les infrastructures.
Les centres de données peuvent être alimentés par des énergies renouvelables locales, refroidis par air plutôt que par eau, optimisés par des architectures frugales, ou déployés sous forme de micro-centres décentralisés pour réduire les besoins en transfert longue distance. Certaines entreprises européennes expérimentent déjà des serveurs passifs ou semi-passifs, qui fonctionnent sans climatisation classique, en utilisant des puits provençaux ou des circuits thermiques fermés. Dans plusieurs pays nordiques, des data centers sont intégrés au réseau de chaleur urbain, valorisant la chaleur fatale de calcul pour chauffer les logements. Ces pistes existent, mais nécessitent un changement de paradigme : sortir de la logique d’hyperscale (capacité d’une architecture technique à s’adapter rapidement à des demandes importantes de ressources) pour aller vers des architectures sobres, locales et mutualisées.
Le troisième pilier concerne les usages eux-mêmes.
Un numérique raisonné implique de s’interroger sur ce qui est réellement utile : faut-il stocker des milliers de photos en haute définition ? A-t-on besoin de vidéos en 4K sur téléphone ? Peut-on privilégier les téléchargements permanents plutôt que le streaming continu ? Peut-on se contenter de définitions plus basses, de mails sans pièces jointes inutilement lourdes, d’une limitation des visioconférences, ou d’une architecture de navigation plus simple pour les sites internet ? Les solutions existent toutes depuis longtemps : compression vidéo, mise en cache locale, protocoles légers, anti-autoplay, conception “low data”, hébergement statique, formats optimisés. Mais elles ne sont appliquées que lorsque la sobriété devient un objectif politique et non un simple bonus.
Reste la question de l’IA…
C’est un débat complexe. Une première option consisterait à renoncer entièrement à l’IA (pas seulement en raison de sa consommation énergétique et de son empreinte matière) mais par choix politique, par choix de société et en raison de la surveillance généralisée qu’elle peut permettre.
Une seconde option serait de réfléchir à une IA pertinente, en la réservant à certains champs d’activités. Nous ne parlons pas ici de l’IA générative, qui ne pourra jamais être « économe » puisque, par définition, elle doit se nourrir de milliards de paramètres. Nous parlons de modèles spécialisés et petits, entraînés sur des jeux de données limités.
Dans ce cas, cette IA – centrées sur des sujets cruciaux – peut être utile pour la science, la santé, la modélisation climatique, la maintenance prédictive de réseaux critiques, ou certains usages publics essentiels (pour des travaux de recherche).
Il n’en resterait pas moins qu’une IA généraliste, de masse, n’aurait aucun sens pour multiplier des millions d’interactions superficielles, des optimisations marketing ou des services de confort numérique qui accroissent l’empreinte matérielle sans aucun bénéfice collectif. Une IA sobre ne serait pas une IA “plus performante”, mais une IA appliquée à des cas d’usage rares, essentiels, limités, encadrés, avec des modèles de taille réduite et des serveurs optimisés pour la frugalité énergétique.
En définitive, l’enjeu n’est pas de bannir le numérique, mais de sortir de l’ébriété numérique : ce moment où la consommation devient autonome, où l’offre crée sa propre demande, où l’accélération permanente se substitue à la réflexion collective. Nous pourrions nous contenter – tant que nous le pouvons – d’un numérique bien utilisé, bien dimensionné, conçu pour durer et pour servir la résilience de nos territoires. Cela suppose un renoncement au « culte de la performance » et à la fascination des gadgets…
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Synthèse du Labo « Vers une Sobriété Numérique ? » (CERDD, Janvier 2021)
Pour nombre d’entre nous, les outils numériques ont une place centrale dans notre quotidien : ordinateur, smartphone, mails, source d’informations, vidéos en streaming, achats en ligne,… Le numérique est partout ! Dès lors, s’y intéresser sous le prisme du développement durable provoque un vrai séisme quand on prend conscience du poids qu’il a dans notre société et des impacts environnementaux et sociaux qu’il génère.
Le numérique peut nous aider à relever le défi de la transition écologique & sociale, mais il est nécessaire de se questionner sur l’utilité et la pertinence de nos usages. Un sujet qui était au cœur de notre Labo « Vers une sobriété numérique ? » organisé au TechShop Lille le 14 novembre 2019 !
Sobriété numérique : le temps de la grande désintoxication ? (Le printemps de l’économie 2022)
Dire que le numérique a révolutionné notre quotidien est un euphémisme, tant il a contribué – et contribue encore – à modifier en profondeur nos usages ainsi que l’ensemble des techniques de conception, de production et de distribution. Mais, cette société et ce capitalisme du numérique inquiètent au fur et à mesure que progresse notre compréhension de ses impacts structurels sur les plans environnemental et social. Pourvoyeur de solutions concrètes, le numérique fait aussi l’objet d’une exploitation et d’un usage inconsidérés qui se traduit notamment par des tensions alarmantes sur les ressources naturelles et énergétiques que seule une plus grande sobriété des usages pourrait atténuer. Mais des entreprises aux utilisateurs, l’homo numericus est-il prêt à se désintoxiquer ?
Défi numérique
Comment faire converger la transition
numérique et la transition écologique
au Québec dans un horizon de 20 ans ? (Les chemins de la transition, Université de Montréal, 2022)
L’empreinte environnementale du numérique (Mis à jour le 19 septembre 2025) – ARCEP et Ademe
L’impact des réseaux de communication, des terminaux et des usages sur l’environnement est un sujet d’attention croissant. Selon les sources [1] et [2], le numérique représente aujourd’hui 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde et environ 4% de l’empreinte carbone nationale en 2022 [3]. Si cette part demeure modeste comparativement à d’autres secteurs, la croissance annuelle de la consommation de numérique (volume de données, terminaux, etc.) doit nous interroger.