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Dans une société où la notion de vitesse est omniprésente, les mobilités douces ne constituent pas uniquement une solution technique « propre ». C’est une réappropriation du temps, et un refus de céder à l’injonction de la rapidité. En conséquence, le déploiement de ces pratiques revient à repenser « l’habiter » du territoire.
Pendant un siècle, l’automobile a structuré les villes, dicté les trajets, façonné les rythmes et modelé nos vies. Pour la première fois depuis la révolution industrielle, il devient possible — et nécessaire — de renverser cette logique afin de revenir à des déplacements où le corps, l’énergie humaine, les machines légères et les infrastructures de proximité redeviennent les piliers de l’organisation collective.
À mesure que les ressources fossiles déclinent et que les tensions sur les métaux critiques s’intensifient, l’idée de déplacer quotidiennement des véhicules de plus d’une tonne pour transporter une seule personne apparaît pour ce qu’elle est : un gaspillage matériel et énergétique que nos sociétés ne peuvent plus supporter.
L’enjeu est physique plus que technologique : pour réduire notre empreinte carbone à moins d’une tonne d’équivalent CO₂ par personne, il faut réduire la masse, la vitesse et la complexité technique des objets que nous mettons en mouvement chaque jour. Les mobilités douces incarnent précisément cette maîtrise de la matière.
Elles commencent par… la marche !
Souvent oubliée, parfois reléguée comme “mode résiduel”, la marche est en réalité la forme de mobilité la plus efficiente, la plus démocratique, la plus robuste et la plus égalitaire. Elle ne nécessite aucune technologie, aucun carburant, aucune production industrielle lourde ! Elle se contente d’un espace sécurisé, agréable, accessible et continu. Rendre un territoire marchable, c’est, certes, demander aux individus de faire plus d’efforts physiques (ce qui n’est pas un mal car nous devrions toutes et tous marcher au moins entre 30 et 60 minutes par jour !), mais c’est surtout repenser l’organisation de l’espace pour que l’évidence du corps reprenne sa place : trottoirs larges, continuités piétonnes, ralentissement général de la circulation motorisée, îlots apaisés, commerces de proximité, écoles intégrées au quartier. Dans un territoire tourné vers la sobriété, la marche devrait représenter une part très significative des déplacements quotidiens, en particulier dans les zones denses ou dans les bourgs bien constitués.
Vient ensuite le vélo :
Sous ses multiples formes – classique, pliant, mécanique ou électrique – il permet de multiplier par cinq l’efficience du déplacement à pied, tout en restant matériellement modeste, techniquement simple et facilement réparable. Contrairement à l’automobile, il n’impose ni infrastructures massives ni dettes énergétiques cachées. Il peut être produit localement, entretenu dans des ateliers de quartier, réparé avec des outils simples.
Les mobilités douces ne se limitent pourtant pas à la marche et au vélo.
Elles incluent une vaste famille de véhicules légers. Des vélos cargo qui peuvent permettre de prendre en charge le transport familial ou utilitaire, en devenant l’équivalent fonctionnel de la voiture pour une grande partie des trajets du quotidien : travail, courses, école, loisirs, transport de petites charges ; des triporteurs, des trottinettes mécaniques, des remorques non motorisées, et moult engins à propulsion douce (les vélotos).
Tous ont en commun une empreinte matérielle extrêmement faible, une accessibilité large et une simplicité technique qui les rend compatibles avec les ateliers low-tech.
Dans les zones rurales ou faiblement denses, ces mobilités légères se combinent parfaitement avec le cheval, qui retrouve une pertinence évidente dès lors que l’on renonce à la vitesse excessive comme principe structurant.
Selon nous, et quelles que soient les réactions que ce type de propos déclenchent habituellement, le « retour des chevaux » est bien une réponse contemporaine pertinente aux besoins de déplacement, de traction, de logistique légère et de mobilité locale.
Les chevaux peuvent porter, tracter, collecter, transporter, tout en s’inscrivant dans un cycle biologique régénératif. À vitesse modérée, il devient le complément idéal des véhicules légers, en particulier dans les zones agricoles ou mixtes, où le relief et les distances se prêtent mal au vélo pour certaines charges.
Les mobilités douces nécessitent toutefois un autre pilier : des infrastructures repensées.
Un territoire qui protège et favorise la marche, le vélo et la traction animale doit être conçu pour ces usages. Cela implique de réduire la place de la voiture individuelle (et même… de la supprimer sauf pour des motifs réels et sérieux, de santé par exemple), de diminuer les vitesses maximales, de créer des réseaux cyclables continus et réellement sécurisés, de multiplier les garages à vélos, de transformer les rues en espaces partagés, et d’adapter les bourgs pour que les modes doux soient les plus pratiques, les plus rapides et les plus sûrs.
Un réseau cyclable est d’abord un réseau de sécurité, non un luxe pour les loisirs.
La mobilité douce nécessite également une transformation de la voirie, construite avec des matériaux locaux, des revêtements simples, réparables, sans bitume fossile. Une chaussée lente n’a pas besoin d’être asphaltée : elle peut être pavée, empierrée, stabilisée, végétalisée, pensée pour durer des décennies sans infrastructure lourde.
La montée en puissance des mobilités douces s’accompagne aussi d’un changement culturel.
Dans un monde habité par l’idée que se déplacer vite est une valeur en soi, ralentir semble une perte. Pourtant, la lenteur n’est pas synonyme d’inefficacité. Dans une société plus dense, plus cohérente, plus proche, où les distances sont courtes, la lenteur devient la mesure normale du déplacement. Elle permet de se réapproprier l’espace public, de réduire les nuisances, d’améliorer la santé, de réduire les risques d’accident, et d’apaiser les rythmes de vie. La mobilité douce est à la fois une réponse matérielle et une transformation anthropologique.
Enfin, l’essor des mobilités douces repose sur une idée simple : un territoire qui marche, pédale, trotte et roule en douceur est un territoire (relativement) autonome. Moins il dépend de métaux critiques, de carburants importés, d’électronique complexe, de chaînes logistiques lourdes, plus il devient résilient. Les mobilités douces, dans leur diversité, deviennent l’outil stratégique d’un territoire qui choisit de s’appuyer sur ce qu’il peut fabriquer, réparer et maintenir lui-même.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
OMS Europe – Walking and Cycling: Latest Evidence to Support Policymaking and Practice (2022)
Synthèse internationale très solide sur les bénéfices de la marche et du vélo (santé, climat, équité, ville vivable), avec un important volet “comment faire”.
Cheval territorial : initiatives existantes, Equipédia, 2016
Le programme « cheval et territoire » a mis en évidence des premiers éléments sur le rôle et l’importance des équidés dans l’aménagement des espaces ruraux et périurbains français. Au-delà de cette simple occupation des espaces, il est intéressant d’étudier le rôle que peut avoir le cheval dans le cadre d’actions territoriales, portées et mises en oeuvre par un ou plusieurs acteurs, avec la volonté de développer un territoire donné ou d’y assurer des missions de service public.