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La protection de la biodiversité marine a connu, en 2023, un tournant symbolique lorsque plus de soixante-quinze pays ont signé à l’Assemblée générale des Nations Unies le premier traité international consacré à la haute mer. Ce texte, souvent présenté comme un équivalent océanique des accords de Paris, fait entrer la gouvernance des océans dans une nouvelle ère en annonçant l’objectif de protéger trente pour cent des océans d’ici 2030, d’encadrer l’exploitation des ressources génétiques marines et d’imposer des évaluations d’impact environnemental pour toute activité en haute mer. Cet engagement s’articule avec les objectifs internationaux de Kunming-Montréal adoptés en 2022, qui demandaient déjà de préserver trente pour cent des terres et des mers à l’horizon 2030. Pourtant, derrière cet élan diplomatique, la réalité écologique apparaît infiniment plus fragile et moins reluisante. En effet, la grande majorité des aires marines « protégées » aujourd’hui ne protègent presque rien.
Une étude publiée le 9 mai 2024 dans Conservation Letters a passé au crible les cent plus grandes aires marines protégées du monde, qui couvrent à elles seules 7,3 % de la surface des océans. Le constat est sévère : un quart de ces zones ne disposent ni de plan de gestion, ni de réglementation spécifique, ni même de mécanismes de surveillance crédibles. Plus d’un tiers autorisent des activités manifestement incompatibles avec la conservation, comme la pêche industrielle, le chalutage de fond, certaines formes d’extraction ou encore des pratiques exploratoires liées aux ressources minérales. Autrement dit, la qualification officielle d’« aire protégée » relève souvent d’un geste administratif et non d’un effort réel de protection. Les spécialistes évoquent depuis plusieurs années un phénomène massif de bluewashing, qui consiste à colorer en bleu foncé des surfaces immenses pour afficher des ambitions écologiques, tout en laissant perdurer des activités destructrices au cœur même de ces zones.
Cette étude montre aussi un biais géopolitique majeur : les plus grandes aires marines protégées se situent très largement dans des zones reculées, notamment des archipels isolés ou des territoires d’outre-mer appartenant à de grandes puissances historiques. Les cas des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de l’Australie ou du Chili sont emblématiques. Protéger ces zones lointaines est politiquement facile : il n’existe ni conflits d’usage, ni industries locales influentes, ni flottes nationales à ménager. Pendant ce temps, les régions les plus riches biologiquement – récifs, herbiers, mangroves, zones de frai, upwellings côtiers – restent exposées à des pressions intenses. Ce décalage entre l’étendue affichée des protections et leur pertinence écologique constitue l’une des grandes incohérences de la « gouvernance océanique ».

Pour comprendre l’urgence d’une véritable protection, il faut replacer les aires marines protégées dans le contexte plus large d’une crise océanique multiple.
L’océan subit aujourd’hui une combinaison de pressions sans équivalent depuis des millions d’années. Un tiers des stocks de poissons sont surexploités, plus de soixante pour cent sont exploités au maximum, et seulement une minorité se trouve encore en bon état. Les grands prédateurs, essentiels à l’équilibre biologique, ont vu leurs populations s’effondrer de 70 à 90 % en un siècle. Les habitats côtiers – mangroves, herbiers, marais salants – disparaissent trois fois plus vite que les forêts tropicales, alors même qu’ils figurent parmi les écosystèmes les plus productifs et les plus protecteurs contre les aléas climatiques.
À cela s’ajoutent l’acidification et le réchauffement rapide des océans. Parce qu’ils absorbent environ un quart du CO₂ émis chaque année, les océans deviennent progressivement plus acides, ce qui entrave la capacité des organismes calcifiants – coraux, mollusques, plancton – à former leurs structures. De plus, en captant plus de 90 % de l’excès de chaleur généré par les activités humaines, l’océan se réchauffe à un rythme inédit, provoquant une multiplication des vagues de chaleur marines qui déstabilisent les récifs et bouleversent les chaînes alimentaires. À ces bouleversements s’ajoutent les pollutions chimiques, les plastiques – dont 19 à 23 millions de tonnes entrent dans l’océan chaque année – et le bruit généré par le trafic maritime et les sonars, qui perturbe gravement la faune. Enfin, une menace émergente inquiète profondément la communauté scientifique : celle de l’exploitation minière des grands fonds, encouragée par certains États au sein de l’Autorité internationale des fonds marins, alors même que les connaissances sur ces écosystèmes restent très limitées.
Dans ce contexte, la création de véritables sanctuaires marins apparaît comme l’un des seuls leviers capables d’enrayer l’effondrement en cours.
Les travaux menés depuis plusieurs décennies montrent que seules les zones intégralement protégées, sans exploitation extractive, permettent une restauration rapide et durable des écosystèmes. Dans ces réserves strictes, la biomasse piscicole augmente en moyenne de 450 %, les populations de prédateurs reviennent, la diversité génétique se renforce, et l’effet de débordement permet aux bénéfices écologiques de se propager bien au-delà des limites de la zone. Pour stabiliser les écosystèmes et restaurer la productivité des océans, les analyses de l’UICN comme de nombreuses méta-études convergent vers un objectif minimal de 30 à 40 % d’océan intégralement protégé. Or, aujourd’hui, la part réellement interdite à l’exploitation est inférieure à 3 %.
Cet écart abyssal entre les engagements diplomatiques et la réalité écologique n’est pas un accident, mais le reflet des rapports de force économiques et géopolitiques.
Les grandes flottes industrielles, qu’elles soient européennes, chinoises, russes ou japonaises, exercent une influence majeure sur les choix politiques. Les États craignent de perdre leur accès aux ressources halieutiques ou biogéniques. Les lobbies de la pêche et de l’extraction minière disposent d’un poids considérable. Et la surveillance, en haute mer, est techniquement complexe et coûteuse, ce qui limite la capacité de nombreux pays à faire appliquer leurs propres règlements. Dans ce contexte, il est bien plus simple pour les gouvernements d’annoncer des objectifs ambitieux que de mettre en œuvre des politiques contraignantes.
L’histoire récente de la protection des océans montre pourtant que les avancées significatives ne sont jamais nées d’une décision spontanée des États. Elles ont toujours été arrachées par des mobilisations citoyennes, scientifiques ou locales. La grande réserve des Palaos n’aurait jamais vu le jour sans des années de débats internes et d’engagement communautaire. La protection de la mer de Ross, en Antarctique, a nécessité deux décennies de pressions diplomatiques continues. Les mobilisations contre l’exploitation minière des fonds marins dans le Pacifique ont été décisives pour convaincre plusieurs pays d’y renoncer. Rien n’indique que le traité sur la haute mer fera exception.
Sans un contrôle citoyen vigilant, sans campagnes d’information, sans pressions politiques constantes, il risque de rester une promesse creuse tandis que les sanctuaires marins continueront de n’exister que sur le papier.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
United Nations — High Seas Treaty (BBNJ Agreement)— 2023 Official Text
Texte officiel du traité international sur la haute mer : gouvernance, AMP, partage des ressources génétiques.
IUCN — Protected Planet Report 2023(chapitre sur les aires marines protégées)
État scientifique complet sur la performance des AMP et les lacunes mondiales.
IUCN — Protected Planet Report 2024
Ce rapport fait le point sur la progression globale des aires protégées et conservées (terrestres et marines) dans le cadre de l’objectif 30 % d’aires protégées d’ici 2030 (Kunming-Montreal Global Biodiversity Framework).
Science (revue) — Global hotspots of marine biodiversity and conservation priorities(Roberts et al., 2002)
Étude montrant pourquoi les sanctuaires marins stricts sont essentiels et où les priorités doivent être placées.
Un plan directeur pour la protection des Océans (Univ Oxforf, Univ of York, Greenpeace, 2019).
Comment protéger 30 % de nos océans d’ici 2030