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Lutter contre les pollutions est une opération technique vitale : c’est une condition de survie des écosystèmes et de la santé humaine. Tant que plastiques, PFAS, pesticides, rejets industriels et nutriments s’accumulent, aucune stratégie climatique ou de biodiversité ne pourra tenir. Les territoires ont ici un rôle décisif : agir à la source, interdire les substances persistantes, transformer les modes de production et renforcer l’assainissement. Il s’agit moins de réparer les dégâts que d’empêcher qu’ils ne se produisent — désintoxiquer nos sociétés pour qu’elles restent et/ou redeviennent habitables.
Réduire nos émissions de gaz à effet de serre, restaurer les sols, protéger l’eau et la biodiversité ne suffira jamais si nous continuons, dans le même temps, à disséminer massivement des polluants persistants dans tous les compartiments de l’environnement. Plastiques, PFAS, nutriments azotés et phosphorés, rejets industriels et agricoles : ces pollutions structurent déjà profondément la dégradation des écosystèmes, affectent directement la santé humaine et compromettent toute perspective de résilience à long terme.
Lutter contre les pollutions, ce n’est donc pas seulement “mieux gérer” des déchets ou “mieux dépolluer” après coup : c’est repenser radicalement les chaînes de production, les usages, les matériaux, l’agriculture, l’industrie et la consommation. C’est sortir d’une logique de réparation permanente pour entrer dans une logique d’éviction à la source.
Trois fronts se révèlent aujourd’hui absolument centraux : le plastique, les PFAS et l’eutrophisation des eaux.
Objectif zéro plastique
Initiée il y a seulement une soixantaine d’années, la production de masse des matières plastiques s’est accélérée à une telle vitesse qu’elle a généré 8,3 milliards de tonnes, dont la plupart sont des produits jetables qui finissent par devenir des déchets. Le plastique incarne à lui seul l’absurdité matérielle de nos sociétés industrielles : un matériau quasi éternel, produit à partir de ressources fossiles, pour des usages de quelques minutes.
Le plastique d’emballage représente 39,1 % du plastique consommé en Europe. Le reste se répartit entre les tuyaux, câbles, revêtements et isolants dans le bâtiment (20,4 %), les composants automobiles (9,6 %), les meubles, jouets et ustensiles de cuisine (10,1 %), les appareils électroménagers, ordinateurs, téléphones (6,2 %), les films agricoles, tuyaux, filets (3,4 %) et d’autres usages. Le mythe selon lequel le plastique serait essentiellement un problème de sacs et de bouteilles masque ainsi une réalité industrielle beaucoup plus vaste.
Dans le cadre du Pacte vert européen, 55 % des déchets d’emballages plastiques devraient être recyclés d’ici 2030. Or nous en sommes très loin : seuls 39,7 % des emballages plastiques des 27 pays de l’Union étaient recyclés en 2021 — et il ne s’agit ici que des plastiques collectés, non de ceux effectivement recyclés dans de bonnes conditions.
À l’échelle mondiale, la situation est encore plus saisissante. Selon une étude parue dans Science Advances en juillet 2017 :
« Nous estimons que 8 300 millions de tonnes métriques de plastique vierge ont été produites à ce jour. En 2015, environ 6 300 Mt de déchets plastiques ont été générés, dont environ 9 % ont été recyclés, 12 % ont été incinérés et 79 % se sont accumulés dans des décharges ou dans l’environnement naturel. Si les tendances actuelles se poursuivent, environ 12 000 Mt de déchets plastiques se retrouveront dans l’environnement d’ici 2050. »
Nous sommes donc face à une pollution cumulative, irréversible à l’échelle humaine, et dont la dynamique autonome échappe déjà largement à toute capacité de contrôle.
Le recyclage du plastique : une fausse solution structurelle
L’idée du « recyclage du plastique » est aujourd’hui présentée comme la solution centrale. Mais cette vision se heurte à plusieurs obstacles majeurs.
D’abord, la diversité des plastiques est un frein structurel : PET, HDPE, PVC, LDPE, PP, PS, plastiques multicouches, plastiques chargés d’additifs… Chacun possède des propriétés chimiques et thermiques différentes. Les plastiques thermodurcissables, par exemple, ne peuvent pas être refondus. Le mélange de polymères rend le recyclage extrêmement complexe, voire impossible sans procédés lourds.
Ensuite, la contamination est un autre verrou : restes alimentaires, colles, encres, étiquettes, charges minérales, additifs toxiques dégradent fortement la qualité du plastique recyclé et nécessitent des procédés de nettoyage coûteux, énergivores et imparfaits.
À cela s’ajoute le problème économique : recycler le plastique coûte souvent plus cher que d’en produire du neuf, surtout lorsque les prix du pétrole sont bas. Le marché décourage donc structurellement le recyclage.
Enfin, le recyclage n’est pas neutre climatiquement. Les émissions de GES liées au plastique dans l’Union européenne s’élevaient en 2018 à environ 208 millions de tonnes d’équivalent CO₂, soit près de 6 % des émissions européennes totales. La production et la transformation représentent à elles seules 85 % de ces émissions (environ 177 Mt), le recyclage environ 15 %. Même dans une hypothèse hautement improbable de recyclage à 100 %, il resterait encore près de 53 millions de tonnes d’émissions annuelles, sans même compter les fuites vers l’environnement.
Enfin, produire du plastique suppose de continuer à extraire du pétrole et du gaz, avec leur cortège d’impacts : émissions de GES, COV, NOx, CO, particules fines, pollutions des sols et des eaux. La fabrication elle-même reste hautement énergivore.
Le mirage du « progrès » technologique
Dans le cadre du programme France 2030, un nouveau programme de recherche piloté par le CNRS vise à « lever les verrous scientifiques et technologiques » du recyclage plastique. L’un des projets phares porte sur le « recyclage chimique », le démontage des structures multicouches, le comportement des contaminants.
Ces recherches produiront sans doute des améliorations marginales. Mais elles ne changent pas le problème central : on tente d’optimiser un système structurellement insoutenable, fondé sur la production de matériaux fossiles jetables à l’échelle de milliards de tonnes.
Passer réellement au zéro déchet
La seule stratégie rationnelle consiste donc à réduire massivement la production à la source.
Se passer des emballages — ce qui suppose simplement d’anticiper ses achats avec paniers, bocaux, vrac — et revenir à la bouteille en verre consignée permettrait déjà d’économiser environ 40 % des plastiques produits.
En finir avec la profusion d’objets en plastique, utiliser le bois pour le mobilier (de récupération de préférence), conserver ses équipements électroniques, réparer les téléphones et les ordinateurs au lieu de les remplacer permettrait d’économiser environ 20 % supplémentaires. À lui seul, ce double levier permettrait donc de réduire d’environ 60 % la consommation totale de plastique.
Nous sommes ici face à un levier culturel, logistique, industriel et politique, et non technologique.
L’interdiction indispensable des PFAS
Les per- et polyfluoroalkylées (PFAS), surnommées « polluants éternels », constituent aujourd’hui l’un des scandales sanitaires majeurs du XXIᵉ siècle. Ces substances, au nombre de 4 000 à 10 000, partagent une propriété commune : une persistance extrême dans l’environnement. On les retrouve dans l’air, l’eau, les sols, les organismes vivants, le sang humain.
Des études lient l’exposition chronique à certaines PFAS à une diminution de la réponse immunitaire, à des perturbations métaboliques, à la baisse du poids de naissance et à l’augmentation du risque de cancers, notamment du rein. Les incertitudes subsistent sur de nombreux effets, mais le principe de précaution impose une action immédiate.
Le 30 mai 2024, le Sénat a adopté à l’unanimité en première lecture une proposition de loi restreignant partiellement les PFAS. Mais le texte a été largement vidé de sa substance : à partir de 2026, seuls certains produits (cosmétiques, fart, textiles) seraient concernés, tandis que les ustensiles de cuisine antiadhésifs ont été exclus sous la pression des lobbys.
Une taxe sur les rejets industriels est prévue, au nom du principe pollueur-payeur, mais l’interdiction généralisée, seule mesure vraiment efficace, reste encore à conquérir politiquement.
Interdire les produits responsables de l’eutrophisation
L’eutrophisation est l’un des processus de pollution les plus destructeurs des milieux aquatiques. Elle résulte d’un excès d’azote et de phosphore, qui provoque une prolifération massive d’algues, une chute de l’oxygène et l’apparition de « zones mortes ».
Pour y faire face, il est indispensable de proscrire définitivement :
- les engrais chimiques azotés et phosphorés,
- les détergents et produits ménagers contenant des phosphates.
L’épandage de fumier non composté constitue également un facteur aggravant. Seul le compost mature permet une libération lente et stable des nutriments.
Les déjections animales issues de l’élevage intensif représentent un problème majeur : charges azotées massives, pollutions diffuses, effondrement des nappes phréatiques. Il est donc incontournable soit de supprimer ces élevages industriels, soit d’imposer des systèmes de traitement lourds et coûteux.
Les systèmes d’assainissement doivent également être profondément renforcés, car les eaux usées mal traitées restent une source directe d’eutrophisation. Enfin, certaines industries — agroalimentaires, chimiques, textiles — doivent faire l’objet de restrictions drastiques, sous peine de poursuites pénales environnementales.
Interdire les pesticides : une condition de survie du vivant
Les pesticides constituent l’un des facteurs les plus destructeurs et les plus sous-estimés de l’effondrement du vivant. Conçus pour tuer, ils ne ciblent jamais uniquement les organismes dits « nuisibles » : ils s’attaquent indistinctement aux insectes pollinisateurs, à la faune du sol, aux micro-organismes, aux amphibiens, aux oiseaux, aux mammifères et, in fine, aux êtres humains. Insecticides, herbicides et fongicides perturbent profondément les chaînes alimentaires, détruisent les équilibres biologiques des sols, empoisonnent durablement les eaux de surface et les nappes phréatiques, et participent directement à l’effondrement massif des populations d’insectes et d’oiseaux observé depuis plusieurs décennies.
Au-delà de leurs effets écologiques, de nombreux pesticides sont reconnus comme perturbateurs endocriniens, neurotoxiques, reprotoxiques, cancérogènes ou mutagènes. Leur usage chronique, même à faibles doses, entraîne une contamination diffuse de l’air, de l’eau, des sols et des aliments. Les résidus de pesticides sont aujourd’hui présents dans l’ensemble des compartiments du vivant, y compris dans les zones prétendument protégées. Il s’agit d’une pollution systémique, cumulative, et largement irréversible à l’échelle humaine.
Soutenir la poursuite des pesticides, même sous des formes dites « raisonnées », revient à accepter programmatiquement l’empoisonnement généralisé des écosystèmes, l’accélération de l’effondrement de la biodiversité et une exposition sanitaire de masse. L’interdiction des pesticides de synthèse n’est donc pas une option idéologique, mais une nécessité biologique, écologique et sanitaire absolue.
Conclusion : sortir d’un monde toxique !
La lutte contre les pollutions est l’une des conditions de possibilité même d’un monde habitable. Un territoire peut être sobre en énergie et pourtant invivable s’il est saturé de plastiques, de poisons éternels, de pesticides et d’eaux mortes. Mais cette invivabilité ne concerne pas seulement les sociétés humaines : elle frappe d’abord, et plus durement encore, l’ensemble du vivant non humain.
Les plastiques fragmentés en micro et nanoplastiques contaminent désormais toutes les chaînes alimentaires, du plancton aux grands prédateurs. Les PFAS s’accumulent dans les organismes, perturbent la reproduction, altèrent les systèmes hormonaux et immunitaires d’innombrables espèces. L’eutrophisation transforme rivières, lacs et zones côtières en milieux asphyxiés, privés d’oxygène et de vie. Les pesticides, en s’attaquant indistinctement aux insectes, aux sols, aux eaux et aux chaînes trophiques, participent directement à l’effondrement silencieux du vivant. La biodiversité ne s’effondre pas seulement sous l’effet du changement climatique ou de l’artificialisation des sols : elle est aussi empoisonnée à bas bruit.
Zéro plastique, interdiction des PFAS, agriculture sans eutrophisation, industrie sans rejets toxiques : ces objectifs sont des impératifs de survie écologique et sanitaire. Ils supposent d’affronter les intérêts industriels, de sortir de la croyance dans le recyclage magique, et de remettre au cœur des choix politiques un principe simple : ce qui empoisonne durablement le vivant n’a pas sa place dans une société digne de ce nom.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Fletcher et al. (2023) – Turning off the Tap: How the world can end plastic pollution and create a circular economy
Rapport complet (UNEP, 2023) : stratégies d’action pour réduire la production de plastique, repenser le design des produits, réemploi et circularité plutôt que simple recyclage.
Geyer, Jambeck & Law (2017) – Production, use, and fate of all plastics ever made (Science Advances)
Comptabilisation complète de la production mondiale de plastiques et de leur devenir, utile pour justifier interdictions et réduction à la source.
OECD (2019) – Pharmaceutical Residues in Freshwater: Hazards and Policy Responses
Rapport détaillé montrant que les résidus pharmaceutiques viennent majoritairement des eaux usées, et propose mesures à la source, collecte, traitement et politiques publiques sur les substances à haut risque.
IPBES (2016) – Pollinators, Pollination and Food Production
Évaluation scientifique mondiale qui relie la perte de pollinisateurs aux pesticides, changements d’usage des terres et gestion agricole — base solide pour les politiques de réduction des pesticides.
T aus der Beek et al. (2016) – Pharmaceuticals in the environment – global occurrences
Méta-analyse montrant la présence de produits pharmaceutiques dans l’eau de surface, les eaux usées, les sols et la nécessité d’action politique sur la conception, l’utilisation et le traitement.
Dong Sheng et al. (2024) – Nano/micro-plastics effects in agricultural landscapes
Recherche récente (pré-publication) qui documente des impacts croissants des nano/microplastiques sur la pollinisation et la régulation biologique.