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Dans un monde axé sur la sobriété matérielle et énergétique, il devient impossible de penser l’industrie sans penser les matériaux qui la rendent possible.
Les sociétés industrielles modernes ont vécu pendant deux siècles dans l’illusion d’une abondance infinie : métaux importés à bas prix, plastiques produits à la chaîne, composites impossibles à recycler, machines construites pour être jetées plutôt que réparées. Or un territoire qui vise la résilience doit se défaire de ces mirages et reprendre pied dans une logique plus exigeante, plus rationnelle et infiniment plus durable : celle des matériaux essentiels. Ils ne sont ni accessoires ni interchangeables. L’acier, le verre, la céramique, le bois d’œuvre, les fibres textiles naturelles, les matières biosourcées ou minérales simples forment la base matérielle d’une société capable de durer. Ces matériaux ne sont pas neutres : ils conditionnent la possibilité même de fabriquer, de réparer, d’habiter, de filtrer l’eau, de stocker l’énergie ou d’entretenir les outils. En un mot, ils sont le socle sur lequel repose l’autonomie d’un territoire.
Pour comprendre l’importance de ces matériaux essentiels, il suffit d’imaginer une société qui n’aurait plus accès aux métaux courants, au verre ou aux fibres végétales.
Les ateliers low-tech ne pourraient plus fonctionner ; les outils s’épuiseraient ; les réseaux d’eau deviendraient vulnérables ; les machines cesseraient d’être réparables ; les bouteilles consignées disparaîtraient ; les charpentes ne pourraient plus être entretenues ; et les panneaux solaires perdraient leur fonction dès la moindre fissure. La dépendance à des chaînes logistiques globales, déjà mise à mal par les crises du début du XXIᵉ siècle, deviendrait insupportable. S’interroger sur les matériaux n’est donc pas une réflexion technique ou secondaire : c’est un pilier doctrinal, un principe de survie, une boussole qui oriente la transformation profonde d’une société post-fossile.
Une politique des matériaux essentiels repose d’abord sur la sobriété.
Le premier geste industriel, dans un monde contraint, n’est pas de produire davantage mais de produire moins : moins de gadgets, moins d’objets à usage unique, moins de séries courtes destinées à des modes passagères. La durabilité devient une exigence éthique et matérielle. Chaque gramme de métal, chaque morceau de bois d’œuvre, chaque kilo de verre ou de céramique engage un travail humain, une énergie précieuse, des ressources limitées. Une technologie n’est digne d’être produite que si elle dure, si elle se répare, si elle se recycle. Dans cette perspective, les matériaux essentiels sont choisis non pas pour leur prestige technologique, mais pour leur stabilité, leur robustesse, leur caractère abondant, leur absence de toxicité, leur aptitude à être transformés localement et leur capacité à entrer dans une boucle circulaire quasi infinie.
L’acier en est l’exemple le plus emblématique.
Il constitue l’ossature invisible de presque tout : outils, machines, pièces d’usure, charnières, visserie, structures métalliques, réseaux hydrauliques, éléments de construction. Dans une société sobre, il n’est ni remplacé par des composites exotiques ni produit dans d’immenses complexes gourmands en coke et en minerais importés. Il est refondu, recyclé, retravaillé. La quasi-totalité de l’acier circulant sur un territoire peut provenir de la récupération, du démantèlement, du minage urbain et de la refonte locale dans des fours électriques ou solaires de moyenne puissance. L’enjeu n’est pas d’extraire davantage, mais de fermer le cycle. Chaque outil cassé, chaque vélo hors d’usage, chaque vieux radiateur devient une mine en puissance. L’industrie lourde se transforme en une métallurgie d’entretien, qui préserve les stocks plutôt qu’elle ne les consomme.
Le verre occupe lui aussi une place stratégique.
Il est indispensable aux vitrages, aux bouteilles consignées, aux bocaux alimentaires standardisés, à certains capteurs solaires thermiques, et plus largement à l’ensemble des usages domestiques et artisanaux. C’est l’un des rares matériaux recyclables presque à l’infini sans perte de qualité, ce qui en fait une ressource parfaite pour un territoire autonome. Une verrerie régionale, même de petite taille, peut assurer l’essentiel de la production en refondant du verre collecté localement. Le maillage territorial de consigne, la standardisation des contenants et la proximité entre consommateurs et centres de lavage rendent le verre particulièrement adapté à un système post-croissance. Dans un monde qui renonce aux plastiques fossiles, le verre redevient un pilier logistique.
Les céramiques, souvent considérées comme des matériaux « traditionnels », sont en réalité l’un des fondements techniques d’une société résiliente.
Elles permettent de fabriquer des briques et des tuiles durables, des systèmes de filtration de l’eau, des tuyaux résistants, des récipients alimentaires, des dalles thermiques, et une multitude d’objets indispensables à la vie quotidienne. Contrairement au plastique ou à certains métaux rares, la céramique peut être produite à partir de ressources locales et d’une technologie relativement simple : argile, eau, fours à bois, biogaz ou solaire thermique. Elle est durable, non toxique, et souvent recyclable en granulats. Une filière céramique territoriale constitue un élément décisif d’un monde sobre, en particulier pour l’eau potable, l’assainissement et l’habitat.
Le bois d’œuvre et les matériaux biosourcés prolongent cette logique.
Ils constituent la base d’une architecture adaptée au climat qui vient : charpentes légères, ossatures bois, isolation biosourcée, menuiseries réparables, panneaux de chanvre-chaux, matériaux composites issus du lin ou de l’ortie. Le bois ne doit plus être le symbole d’une exploitation forestière prédatrice mais celui d’une sylviculture équilibrée, continue, pensée pour durer plusieurs générations et associée à une filière artisanale territoriale. L’habitat sobre repose sur des matériaux vivants, régénératifs, produits localement et intégrés dans un cycle de gestion durable des forêts.
Les fibres textiles naturelles, telles que le chanvre, le lin ou l’ortie, complètent ce tableau.
Elles permettent d’habiller une population, de fabriquer des sacs, des cordages, des textiles techniques simples ou des géotextiles, avec un impact environnemental minimal. Là encore, l’objectif n’est pas la production de masse, mais la durabilité, la réparabilité et la sobriété. La filière textile doit être territorialisée : culture, rouissage, teillage, filature, tissage, ateliers de couture. Le vêtement cesse d’être un produit jetable ; il redevient un bien durable, réparé, modifié, transmis. Les textiles industriels ultra-synthétiques, responsables de microfibres polluantes et dépendants de la pétrochimie, laissent la place aux fibres locales et au réemploi massif.
Ces différentes filières ne peuvent fonctionner durablement sans intégrer une dimension qui, dans un monde sobre, prend une importance comparable à celle des mines : le minage urbain.
Les villes et les villages accumulent, depuis un siècle, une quantité gigantesque de matériaux que l’on a appris à considérer comme des déchets. Or chaque habitat, chaque zone artisanale, chaque déchetterie est un gisement potentiel : aluminium des menuiseries, acier des machines, cuivre des câbles, verre des contenants, céramiques usées, bois encore structurellement solide, textiles massifs, plastiques techniques. Une politique de matériaux sobres doit transformer ce stock en ressource première. Le minage urbain devient ainsi une activité stratégique : démontage, tri, reconditionnement, refonte, remontage. Dans un monde où les ressources vierges sont limitées, la ville devient la mine la plus riche, la moins toxique et la mieux accessible. Le recyclage ne se réduit plus à une opération de fin de chaîne : il devient le cœur battant d’une économie circulaire pleinement consciente de sa matérialité.
Cette gestion des matériaux essentiels implique une organisation territoriale adaptée. Certains matériaux — métaux, verre, céramiques — requièrent des installations de taille régionale, capables de mutualiser la dépollution, les équipements de refonte et les contrôles de qualité. D’autres matériaux — bois, textiles, matériaux biosourcés — relèvent davantage de structures plus petites, proches des habitants, intégrées dans les ateliers coopératifs, les TPE locales, les fablabs, les ateliers municipaux. Une infrastructure matérielle résiliente n’est ni centralisée ni dispersée à l’extrême : elle repose sur un équilibre entre quelques pôles régionaux de transformation lourde et une multitude d’ateliers locaux spécialisés dans la réparation, l’assemblage, le reconditionnement et la fabrication d’objets durables.
L’enjeu n’est pas seulement technique. Une société qui prend soin de ses matériaux prend soin d’elle-même. Elle renonce à l’extractivisme et à la logique du flux permanent ; elle se réconcilie avec l’idée de stocks, de durée, de lenteur. Elle accepte de consigner, de réparer, de transmettre. Dans un territoire sobre, chaque matériau est compté, respecté, pensé pour durer, et intégré dans une boucle où rien ne se perd et où tout se transforme.
— Focus : Quelles routes dans un monde sans pétrole ? —
La question des routes est l’un des angles morts de la transition écologique. Le bitume, résidu lourd de la distillation du pétrole, est devenu si banal que l’on oublie sa nature profondément fossile. Même si l’on cessait demain de brûler du pétrole pour se déplacer, maintenir le bitume exigerait de poursuivre l’extraction, le transport et le raffinage de millions de barils, avec toute la chaîne industrielle et géopolitique que cela suppose. Dans une société sobre et post-pétrole, la question devient essentielle : comment continuer à circuler, comment faire rouler des bus et des véhicules d’utilité publique, si le bitume disparaît ?
L’une des réponses les plus évidentes consiste à revenir à ce que les sociétés ont longtemps pratiqué : les routes de pierre naturelle, constituées de couches successives de granulats locaux compactés.
Ces chaussées, loin d’être archaïques, sont robustes, économiques, adaptables à presque tous les territoires et parfaitement adaptées aux vitesses modérées. Elles permettent une circulation fluide des bus et des véhicules légers si l’on accepte de ralentir et d’adopter une logique d’entretien régulier plutôt que des rénovations massives. Ce type de route devient immédiatement une alternative crédible dès lors que l’on sort de l’imaginaire du déplacement rapide, hérité du XXᵉ siècle.
Pour certains axes structurants, en particulier ceux dédiés aux transports collectifs ou aux liaisons inter-bourgs, le béton peut jouer un rôle ponctuel et très encadré.
Les chaussées en béton compacté au rouleau, ou en béton armé continu, possèdent une durabilité exceptionnelle et peuvent être produites localement à partir de ressources minérales abondantes. Leur empreinte carbone n’est pas négligeable, mais leur durée de vie très longue et leur faible entretien en font des candidates stratégiques pour quelques itinéraires seulement, là où la continuité du service public impose une solution particulièrement stable.
Parallèlement, des innovations biosourcées gagnent en maturité.
Il devient possible de produire des enrobés à partir de lignine issue du bois, de résines naturelles, de résidus de chanvre ou d’huiles végétales polymérisées. Ces liants végétaux, encore en développement, n’impliquent ni extraction pétrolière ni raffinage. Ils forment une famille d’enrobés totalement dépourvus de bitume fossile, adaptés aux vitesses modérées et aux routes locales. Dans des territoires dotés de filières forestières ou agricoles diversifiées, ces matériaux pourraient devenir une option majeure, articulée autour d’ateliers régionaux de production.
En zone urbaine ou villageoise, les pavés et modules en pierre, en béton ou en terre stabilisée constituent une autre possibilité.
Leur force réside dans leur réparabilité parfaite : un élément cassé est remplacé individuellement, sans refaire toute la chaussée. Leur longévité est remarquable, leur perméabilité souvent bien meilleure que celle du bitume, et leur production peut être entièrement localisée. Ils conviennent particulièrement bien aux centres de bourgs, aux rues commerçantes, aux abords d’écoles ou aux zones apaisées où la vitesse reste réduite.
Une dernière famille d’alternatives repose sur les routes en terre stabilisée, largement utilisées dans les pays tropicaux, mais transposables dans des climats tempérés lorsque le drainage est bien conçu.
Mélange de terre locale, d’eau et de stabilisants comme la chaux ou des résines naturelles, ces routes compactées, si elles sont bien entretenues, peuvent accueillir des bus et des véhicules utilitaires à condition d’éviter les charges extrêmes. Elles sont, de toutes les solutions, celles qui nécessitent le moins d’énergie grise.
Toutes ces options ont un point commun : elles deviennent pleinement viables si l’on accepte de réduire les vitesses.
Le bitume n’était pas nécessaire pour rouler ; il l’était pour rouler vite. Une société qui se déplace à 30 km/h dans les zones habitées, à 40–50 km/h sur les routes locales et à 60–70 km/h sur quelques axes structurants peut parfaitement se passer d’asphalte, sans sacrifier les besoins essentiels de mobilité. La baisse des vitesses prolonge la durée de vie des chaussées non bitumées, diminue les coûts d’entretien, améliore la sécurité et autorise l’usage de matériaux locaux.
Enfin, un monde sobre doit également interroger la quantité même de routes.
Nous avons hérité d’un réseau routier pensé pour l’automobile individuelle et l’étalement urbain. Une transformation profonde suppose de réduire les surfaces artificialisées, de renaturer certains axes secondaires, de diminuer les largeurs de chaussée et de concentrer l’effort sur les voies véritablement nécessaires : celles du transport collectif, de la logistique essentielle et du lien entre bourgs. Cette réduction permet d’utiliser des matériaux renouvelables, de renforcer les équipes territoriales d’entretien et de stabiliser les infrastructures avec une empreinte écologique minimale.
Ainsi se dessine une vision cohérente d’une route post-pétrole : une route plus simple, plus lente, plus robuste, produite à partir de matériaux locaux et capables de fonctionner sur plusieurs générations.
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RESSOURCES DOCUMENTAIRES
Allwood, J. M. (2015) — Sustainable Materials: With Both Eyes Open (2e éd.)
Un ouvrage majeur : montre que l’efficacité ne suffit pas, et qu’il faut réduire les volumes (réemploi structurel, standardisation, durabilité, réparation).
UNEP IRP – Resource Efficiency and Climate Change: Material Efficiency Strategies for a Low-Carbon Future (2020)
Rapport de l’International Resource Panel (PNUE) qui montre combien la réduction de la demande en acier, ciment, alu, plastique est indispensable pour tenir les budgets carbone (scénarios très “sobriété structurelle”).
Krausmann et al. – From resource extraction to outflows of wastes and emissions: The socioeconomic metabolism of the global economy, 1900–2015 (2018)
Analyse historique des flux de matières mondiaux (1900–2015) : explosion des stocks bâtis, des infrastructures et des déchets. Montre que l’on est sur une trajectoire totalement incompatible avec les limites planétaires sans rupture sur les flux de matériaux.
Krausmann et al. – Global socioeconomic material stocks rise 23-fold over the 20th century… (PNAS, 2017)
Complément au précédent : quantifie l’augmentation des stocks matériels (bâtiments, routes, machines…) et montre qu’ils consomment la moitié des ressources annuelles. Base très solide pour dire que la priorité, c’est d’arrêter de « gonfler » les stocks et passer en mode entretien.
Simon & Holm – Resources from Recycling and Urban Mining: Limits and Prospects (Detritus, 2018)
Article qui fait le point sur l’urban mining et insiste sur ses limites physiques : il peut couvrir une partie de la demande, mais ne peut pas suivre une croissance infinie. Très utile pour nuancer l’illusion “on recyclera tout, pas besoin de sobriété”.
Lederer et al. – A framework for the evaluation of anthropogenic resources (J. Cleaner Production, 2014)
Propose un cadre pour considérer les stocks anthropiques (bâtiments, infrastructures, décharges) comme de vraies “ressources” minières.
Carcassi et al. – Material Diets for Climate-Neutral Construction (Environ. Sci. & Tech., 2022)
Propose trois “régimes de matériaux” (ciment, bois, bambou) pour la construction en neutralité carbone, en montrant que le levier décisif est la réduction du volume construit et l’optimisation des usages, pas juste la “décarbonation” marginale.
Hu et al. – Exploring Low-Carbon Design and Construction Techniques Derived from Vernacular Buildings (Climate, 2023)
Revue des matériaux vernaculaires low-tech (terre crue, bois, paille, etc.) et des techniques associées, dans une logique de sobriété matérielle et énergétique.
Yao et al. – Review on Applications of Lignin in Pavement Engineering (Frontiers in Materials, 2022)
Revue sur l’usage de la lignine (biosourcée) dans les enrobés routiers. Intéressant non pas pour faire du “greenwashing de l’autoroute”, mais pour documenter les options de liants moins fossiles dans un contexte où l’on réduit la vitesse, les tonnages et la longueur du réseau.
ORNL – Sustainable Low-Carbon Building Materials Workshop Report (2022)
Rapport de workshop (Oak Ridge National Laboratory) sur les matériaux de construction bas-carbone : insiste sur la nécessité de remplacer les matériaux très carbonés (ciment, acier, pétrochimie) et de réduire leur usage, en s’appuyant sur des options plus simples, souvent biosourcées.