Introduction
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« Ouvrir des perspectives »
Face à la catastrophe écologique majeure à laquelle nous assistons, il peut sembler difficile de garder espoir — et plus encore d’imaginer un autre avenir. Pourtant, nous n’avons pas le choix. Nous devons regarder la situation en face, sans détour, sans occulter les réalités les plus dures. Le temps des récits rassurants est derrière nous.
La fable d’une « transition douce et progressive », pétrie de mesurettes, de croissance verte et de responsabilité sociale des entreprises, relève de l’illusion. Elle a servi, pendant des années, à différer les décisions structurantes et à maintenir l’ordre existant. Mais le monde dans lequel nous avons vécu jusqu’ici bascule, que nous le voulions ou non, et les trajectoires actuelles nous mènent droit dans le mur.
Ce sont des faits. Les pires projections climatiques initialement formulées par le GIEC sont en passe d’être dépassées plus rapidement que prévu. L’incapacité des États à se coordonner à la hauteur des enjeux est manifeste, tandis que les contrecoups politiques, économiques et géopolitiques s’intensifient, y compris en Europe et en France. Pendant que le temps s’accélère du côté des phénomènes physiques, nous continuons à perdre des années précieuses dans des débats stériles et des demi-mesures.
Pour ne parler que du climat — sans même évoquer l’effondrement de la biodiversité et l’explosion des pollutions — le constat est sans appel. Le seuil de +1,5 °C sera dépassé. Celui de +2 °C suivra. Au-delà, les conditions d’habitabilité de la planète se dégraderont brutalement. Deux issues sont alors possibles : soit nous opérons une bifurcation réelle, un changement rapide et assumé de trajectoire, soit le système économique et politique du monde thermo-industriel s’effondre sous le choc de ses propres contradictions. Ce second scénario n’a rien de désirable : si nous devons en terminer avec les énergies fossiles et ladite société thermo-industrielle, une descente subie frappera d’abord et violemment les plus pauvres.
Dans ce contexte proprement dramatique, il est pourtant vital d’esquisser des perspectives.
Cela implique à la fois de penser un autre modèle de société et de mettre en œuvre, dès maintenant, des réponses opérationnelles à l’échelle des territoires. Car c’est là que se jouera l’essentiel : la capacité à encaisser les chocs, à maintenir des conditions minimales de vie digne, et à reconstruire du collectif dans un monde plus contraint.
Autrement dit, la bifurcation effective, par nature décroissante, touche intimement nos existences.
Pour autant, et c’est là un point essentiel – et existentiel ! – , changer de mode de vie dans un environnement plus hostile ne signifie pas nécessairement vivre moins bien. La redécouverte des pratiques coopératives, de la solidarité, du sens du commun et de l’utilité sociale peut offrir bien davantage que la poursuite d’une existence ultra consumériste, saturée d’artificiel et de dépendances invisibles. Ce que nous appelons ici « bifurcation » n’est pas un retour en arrière. C’est une redéfinition profonde de ce que signifie habiter la Terre.
C’est tout le sens de cette nouvelle rubrique de Récits de l’Anthropocène. Elle prolonge nos explorations scientifiques et théoriques en se tournant résolument vers demain. Son ambition est simple et exigeante : décrire ce qu’il est concrètement possible de faire, territoire par territoire, pour rendre nos sociétés viables dans un monde dégradé. Nous verrons que de nombreux savoir-faire existent déjà, souvent invisibilisés, marginalisés ou étouffés par le déni dominant.
Pour rendre ces propositions lisibles et opérantes, nous évoquerons assez fréquemment un territoire fictif et néanmoins réaliste d’environ 50 000 habitantes et habitants. Ce choix n’a rien d’arbitraire. Il correspond à une échelle suffisamment grande pour intégrer l’ensemble des fonctions vitales — eau, alimentation, énergie, santé, gouvernance — tout en restant suffisamment concrète pour permettre des chiffrages, des arbitrages et des choix clairs. Il s’agit d’un outil de raisonnement, non d’un modèle à copier, permettant de montrer qu’aucune action sérieuse ne peut être pensée hors d’un plan d’ensemble cohérent.
Car c’est là un point fondamental : les réponses fragmentées ne suffiront pas. Une approche de la « transition écologique » réduite à des ajustements à la marge, sans objectifs explicites ni feuille de route opérationnelle, est vouée à l’échec. Les objectifs, eux, sont pourtant bien connus. Neutralité carbone réelle, régénération de la biodiversité, arrêt des pollutions systémiques. Ce qui manque, ce ne sont pas les finalités, mais le courage politique de les traduire en transformations structurelles.
Ce dont nous avons besoin n’est donc pas d’une transition au sens faible du terme, mais d’une refondation radicale. Une redéfinition des bases matérielles, sociales et politiques de nos existences de terriens. Lorsque nous parlons d’« effondrement », il ne s’agit pas d’un effondrement abstrait de « la civilisation » en général, mais bien, comme nous l’avons dit précédemment, de celui de la civilisation thermo-industrielle et du modèle de la consommation de masse, historiquement situé, matériellement dépendant et écologiquement insoutenable.
Face à cela, il ne s’agit ni d’attendre, ni de subir. Il s’agit de construire dès maintenant.
En écho à la théorie des archipels, nous défendons ici l’idée de territoires qui gagneraient fortement en autonomie sans être coupés les uns des autres, mais au contraire reliés par des coopérations choisies. Des territoires capables de subvenir à l’essentiel, tout en participant à des réseaux plus larges. Des territoires qui seraient aussi des démocraties refondées, reposant sur l’implication citoyenne, l’autogestion généralisée, la coopération et la responsabilité collective.
Cet espace documentaire se veut donc à la fois politique et technique.
Il articule des choix d’organisation démocratique avec des dispositifs matériels robustes. Dans un souci constant d’opérationnalité, nous proposerons de nombreux ordres de grandeur et chiffrages : besoins énergétiques, surfaces agricoles, capacités de stockage, zones de régénération écologique. Non pour enfermer l’avenir dans des tableaux, mais pour sortir des discours hors-sol.
L’ensemble est structuré en quinze grandes parties, pouvant être lues séparément, mais formant un tout cohérent. Nous vous recommandons cependant de commencer… par le début, car chaque bloc prépare le suivant : depuis la déconstruction des illusions dangereuses jusqu’aux formes d’organisation politique capables de rendre ce projet viable dans la durée.
Ce qui suit n’est ni un programme clé en main, ni une utopie hors du monde. C’est une tentative de penser la bifurcation à hauteur de réalité.
Présentation des grands axes abordés
La première partie s’attache à combattre un ensemble d’illusions dangereuses qui continuent de structurer le débat public. Mythe de la croissance verte, promesse d’un découplage généralisé, fable de la voiture électrique, retour en grâce du nucléaire, ivresse numérique ou foi dans la géo-ingénierie : ces récits entretiennent l’idée qu’il serait possible de préserver l’essentiel de notre mode de vie sans transformation profonde. Les déconstruire n’est pas un exercice théorique, mais une condition préalable à toute action lucide.
La seconde partie pose les principes directeurs sans lesquels aucune bifurcation n’est possible. Elle s’appuie sur le réalisme biophysique, rappelle les limites matérielles de la planète, introduit la notion de soutenabilité critique territoriale et insiste sur la coopération et la justice sociale comme piliers indissociables d’un monde viable.
La troisième partie précise les objectifs structurants qui doivent guider l’action collective. Neutralité carbone réelle, réduction massive de l’empreinte écologique et décroissance assumée y sont abordées non comme des slogans, mais comme des trajectoires chiffrées et cohérentes, conditionnées par des contraintes physiques incontournables.
La gestion de l’eau fait l’objet d’un quatrième ensemble, tant cette ressource conditionne toutes les autres. Cycles hydrologiques, bassins versants, risques d’inondation et de stress hydrique, maladaptations actuelles, techniques de filtration et bouclage des cycles y sont abordés pour montrer que l’eau est à la fois un enjeu écologique, sanitaire et politique majeur.
La cinquième partie est consacrée à la refonte complète du modèle agricole. Elle montre pourquoi l’agriculture industrielle constitue une impasse et comment l’agroécologie, loin d’être marginale, peut nourrir les populations tout en restaurant les écosystèmes. Pratiques culturales, main-d’œuvre, sylviculture, chanvre, serres bioclimatiques, aquaponie et agricultures de survie collective y sont explorées de manière concrète.
La sixième partie interroge ce que signifie réellement « habiter » dans un monde contraint. Elle propose de repenser l’habitat non comme un simple logement, mais comme une infrastructure de protection, de solidarité et de sobriété. Nouvelles formes d’habitats collectifs, architectures adaptées et remise en question du modèle des grandes métropoles y sont développées.
La septième partie traite de la production énergétique dans un cadre intégralement renouvelable. Elle pose les ordres de grandeur, explore différents scénarios de mix énergétique et analyse les potentiels et les limites de l’éolien, du solaire et de l’hydrogène, en insistant sur la nécessité de réduire drastiquement les besoins plutôt que de chercher à tout alimenter.
La huitième partie se concentre sur les politiques de régénération de la biodiversité. Réensauvagement, haies, zones humides, forêts, sanctuaires marins, lutte contre les pollutions et désertification y sont abordés comme des leviers essentiels pour restaurer les conditions mêmes de la vie humaine.
La neuvième partie explore ce que pourrait être une éco-industrie low-tech compatible avec un monde sobre. Elle questionne la place de l’industrie, les alternatives aux plastiques, les filières textile et pharmaceutique, le développement du low-tech et les matériaux essentiels, en rompant avec l’illusion d’une industrialisation « verte » à grande échelle.
La dixième partie est consacrée aux transports, pensés dans une logique d’ultra-sobriété. Elle examine les mobilités réellement soutenables, le rôle central des déplacements doux, le possible retour de la traction animale et la renaissance d’une marine à voile pour certains usages, en assumant la nécessité de ralentir.
La onzième partie aborde l’éducation et la formation comme conditions de l’émancipation et de la viabilité collective. Elle défend une éducation orientée vers des savoirs pertinents au regard de l’Anthropocène, la soutenabilité, la coopération, le vivant, loin d’une simple adaptation du système existant.
La douzième partie s’intéresse aux dispositifs de santé, à préserver, renforcer ou réinventer. Elle met l’accent sur la santé territoriale, les soins de proximité, la prévention, l’industrie du médicament relocalisée, les dispositifs low-tech et la santé mentale comme piliers de la résilience.
La treizième partie traite des dispositifs de carbon removal. Elle clarifie les définitions, les limites et les enjeux du retrait du carbone, en explorant les puits biologiques, le biochar, le bois d’œuvre, les haies et les voies scientifiques de stockage minéral, sans jamais confondre removal et droit à polluer.
La quatorzième partie est dédiée aux infrastructures pensées pour les ruptures de normalité. Refuges climatiques, gestion des crises, eau, énergie, habitat, mobilités, alimentation et gouvernance en mode dégradé y sont abordés pour montrer comment un territoire peut continuer à fonctionner dans la tempête.
Enfin, la quinzième partie explore les formes d’organisation politique possibles dans un monde post-croissance. Elle propose une critique approfondie des modèles démocratiques actuels et esquisse des pistes de démocratie communale, fédérée, économique et autogestionnaire, capables d’articuler efficacité, justice et émancipation.
Bonne lecture !
Régis Dauxois, Janvier 2026